Gary Spencer Millidge

 

Que cela soit dit, sans Gary Spencer Millidge et l'aide inestimable qu'il nous a gentiment apportée, ce dossier consacré à Alan Moore n'aurait pas, et de loin, la même tenue. Homme orchestre au commande de sa propre série Strangehaven, hélas inédite en français, il s'édite aussi lui-même. Pour nous, pauvres petits français un peu largués dans le grand bain de l'édition de comics, son éclairage sur la question ne pouvait que nous intéresser.

 
 
     
 
 
 
Strangehaven
de Gary Spencer Millidge
aux éditions Abiogenesis Press

Scénario, dessins, encrage : Gary Spencer Millidge

Date de parution : mars 2001

Inédit
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Nous : Vous êtes à la fois dessinateur et éditeur, mais pourriez-vous revenir pour nos lecteurs sur votre parcours professionnel ?
Gary Spencer Millidge : J'ai commencé à produire des fanzines alors que j'étais en école d'art plastique, à la fin des années 70 et au début des années 80, ce qui est un bon galop d'essai pour devenir éditeur. Au milieu des années 80 j'avais monté un business de vente de comics par correspondance, et plus tard j'ai ouvert ma propre boutique. Parallèlement j'éditais plusieurs autres choses, dont un mensuel d'actualité et un comic caritatif qui s'appelait Food For Thought. Après quelques années passées à jouer de la basse dans différents groupes de rock, j'ai repris un vieux projet de comic book auto-édité que j'avais en train, intitulé Strangehaven, et je le publie encore (16 numéros à ce jour, et ça continue). Plus récemment, j'ai édité un livre caritatif – Alan Moore : Portrait of an Extraordinary Gentleman –, et j'ai travaillé au scénario d'un Simpsons Treehouse Of Terror pour Bongo Comics.

Nous : En France, les comics sont plutôt des objets de collections, rassemblé en éditions de luxe. Le format original en livret de 24 pages est pratiquement inexistant. Comment les comics sont ils vus en Angleterre et aux Etats-Unis ?
G.S.M. : C'est difficile de résumer cent ans d'histoire de la BD en quelques phrases, mais je vais essayer de faire de mon mieux.

Traditionnellement en Angleterre, les comics n'étaient que des revues regroupant différentes histoires de trois ou quatre pages chacune. On y trouvait aussi bien des BD d'aventures que d'humour, et elles n'étaient que rarement rassemblées en albums.

Aux Etats-Unis, le traditionnel fascicule de 24 pages s'est développé à partir des magazines de 64 pages des années 40. Principalement des histoires de super-héros, même si, avant la chasse aux sorcières, on en trouvait dans tous les genres. Les Anglais ont toujours importé et réimprimé des comics américains dans tout types de formats, et aujourd'hui, en Angleterre, il n'y a pratiquement plus de production locale, à l'exception de 2000AD et Judge Dredd.

Au milieu des années 80, la graphic novel est devenue populaire aux U.S.A, en rassemblant un seul volume des séries complètes (Watchmen ou Dark Knight), et plus récemment ce format est sorti des boutiques spécialisées pour trouver sa place dans les librairies généralistes. Du coup, les graphic novels originales, sont maintenant considérées comme la planche de salut potentielles de l'industrie du comic anglophone.

Nous : En France le phénomène des comics ne date guère que du milieu des années 70. Pouvez-vous nous expliquer comment cela s'est passé en Angleterre ?
G.S.M. :A l'origine les comics américains servaient de lest dans les bateaux, mais comme ils offraient une alternative exotique à la production anglaise, ils ont commencé à être très recherchés par les jeunes. Et puis dans les années 70 ils ont été importés de manière moins hasardeuse qu'auparavant par des revendeurs spécialisés. Depuis, la "marché direct" anglais, a suivi de près le marché américain, et qu'elles soient anglaises ou américaines, les boutiques ont pratiquement les mêmes choses dans les bacs.

Nous : Quelles ont été et sont encore les connexions entre les marchés anglais et américains ? Est-ce que les artistes britanniques ont beaucoup travaillés pour les compagnies américaines ?
G.S.M. :Certains auteurs américains un peu aigris vous diront qu'il fallait être anglais pour travailler aux Etats-Unis durant la "British Invasion" des années 80. Tout a commencé avec le pillage des revues anglaises comme 2000 AD Weekly et Warrior Monthly, et le débauchage d'étoiles montantes telles que Alan Moore, Brian Bolland, Dave Gibbons, Alan Davis, et un peu plus tard Grant Morrison, Jaime Delano, Dave McKean et Neil Gaiman. Et la liste est encore longue.

La tendance est moins pro-anglaise ces dernières années, mais il y a encore beaucoup d'artistes britanniques qui travaillent pour des boîtes américaines. Elles payent souvent beaucoup mieux.

Nous : Il semble qu'à une époque, beaucoup d'artistes aient décidé de créer leurs propres maisons d'éditions. Comment cela a-t-il commencé, et pour quelles raisons ?
G.S.M. :Le "marché direct" américain a rendu ce genre de chose très facile à mettre en place. C'est une démarche assez courante maintenant que de s'appuyer sur le réseau de boutiques spécialisées pour faire des pré-commandes d'une nouvelle série, et ensuite seulement de l'imprimer au nombre d'exemplaires requis et ainsi d'optimiser les profits.

Le canadien Dave Sim vient justement d'achever la publication d'une série de 300 numéros appelée Cerebus, qu'il écrivait, dessinait et éditait depuis 26 ans. Il a procédé de cette manière et les articles qu'il a écrit ont eu valeur de mode d'emploi pour beaucoup d'autres auto-éditeurs.

Nous : Et certains éditeurs indépendants font-ils appel à de grosses majors pour leur distribution ? Et si oui, comment dans ces conditions peuvent-ils garder leur indépendance ?
G.S.M. :En fait la plupart des éditeurs indépendant se distribuent en direct via le réseau des boutiques spécialisées (environ 4000 aujourd'hui, mais on en a compté jusqu'à 8000 dans les grandes années). A vrai dire, seul un faible pourcentage parmi eux s'approvisionnent chez les indépendants, mais assez cependant pour assurer la viabilité du marché. Toutes les compagnies en revanche ont besoin d'être référencées dans le catalogue d'un distributeur, que ce soit des majors comme Marvel ou DC, ou des petits éditeurs artisanaux comme moi. Ce sont eux qui assurent la mise en place chez les petits détaillants. Il y en a eu beaucoup, mais aujourd'hui, seul Diamond a survécu à la grande "Guerre des Distributeurs" qui a fait rage à la fin des années 90 à l'initiative de Marvel. Et comme le marché spécialisé est plutôt stagnant –certains diraient mourrant– Diamond distribue maintenant fascicules et graphic novels dans des librairies plus généralistes. C'est désormais un marché en rapide évolution. C'est toutefois un plus gros risque pour les petits indépendants car ce type de magasins a le droit de renvoyer les invendus.

Nous : Est-ce que les majors sont un peu des écoles pour les artistes ? Une sorte de passage obligé avant de se lancer seul dans l'aventure ?
G.S.M. :Non, c'est même tout le contraire. Les grosses compagnies ont plutôt tendance à débaucher les meilleurs talents des petites maisons indépendantes. Par exemple Brian Michael Bendis qui est le plus gros vendeur aux Etats-Unis en ce moment, a commencé avec sa propre série chez un petit éditeur qui s'appelait Caliber, et qui est aujourd'hui disparu.

Nous : Est que le marché du comic est toujours aussi florissant qu'il l'a été par le passé ?
G.S.M. :Il y a eu un boom spéculatif artificiel au début des années 90, et qui fût suivi d'un spectaculaire effondrement, mais depuis quelques années le marché semble s'être stabilisé. Comme je le disais, l'aire d'expansion si situe maintenant sur le marché des librairies généralistes. Les manga, traduits du japonais, ont le vent en poupe, et les ouvrages d'éditeurs un peu insolites comme Fantagraphics ou Top Shelf, s'en tirent plutôt bien (avec des artistes comme Dan Clowes, Chris Ware ou Craig Thompson).

Les super-héros ont peut-être fait leur temps.

Nous : Quelles chances une compagnie indépendante peut avoir face aux géants comme Marvel ou DC ?
G.S.M. :Ils peuvent co-exister paisiblement. Les indépendants ne menacent pas la suprématie des grosses boîtes, et en fait ils constituent même une bonne école pour les jeunes artistes.

Nous : Est-ce qu'il est difficile aujourd'hui de se lancer dans le comic book, et d'y durer ?
G.S.M. :C'est vraiment très difficile de s'assurer un revenu régulier et suffisant. Il y a une nouvelle mode chez les deux grands en ce moment (Marvel et DC), qui consiste à signer de contrats d'exclusivité à "la tocade du moment", enfin tant que ça dure. Mais il y a énormément de très bons artistes qui ont le plus grand mal à en vivre.

Nous : Il y a maintenant beaucoup de dessinateurs qui vendent leurs dessins sur internet. Est-ce que les nouvelles technologies sont un bon moyen de trouver d'autres sources de revenus ?
G.S.M. :Evidemment on ne peut pas faire abstraction de la révolution de l'internet. J'y ai jusqu'à présent plutôt un outil promotionnel, et même si la vente en ligne de dessins et de goodies peut mettre du beurre dans les épinards, rien ne vaut les conventions et les dédicaces pour vendre.

Quant à la possibilité de gagner sa vie avec des comic books en ligne, je ne suis pas convaincu qu'il y ait assez personnes prêtes à payer pour quelque chose qu'ils peuvent si facilement trouver sur le réseau gratuitement.

Nous : Est-ce que le comic est toujours vu comme un genre marginal, et si oui, dans quel sens ?
G.S.M. :Je pense que les choses ont évolué sous certains aspects –au niveau de la distribution, et puis aussi grâce à des artistes comme Chris Ware ou Joe Sacco, qui sont mieux perçus par les journalistes. Les comics plus artistiques ont fait leur entrée dans certains milieux, mais généralement, ils sont toujours vu, que ce soit en Angleterre et aux Etats-Unis comme un produit de grande consommation destiné aux ados.
C'est une longue et âpre bataille que nous sommes en train de gagner.

Nous : Est-ce que le comic est encore un genre en pleine évolution, et si oui, dans quel sens ?
G.S.M. :Je pense que l'industrie du comic a connu une évolution très rapide aux U.S.A ces dernières années. La hausse des prix de vente, et la baisse des cadences de production ont permis l'émergence de projets plus artistiques et moins commerciaux. Le nouveau marché des librairies généralistes a favorisé les luxueuse éditions en graphic novels par rapport au format classique de fascicule qui avait toujours été jusque là le moyen de diffusion le plus populaire. Si l'industrie fait grise, en tout cas, en tant que forme artistique, le comic book ne s'est jamais aussi bien porté.

 

Propos recueillis via mail par Eric HOLSTEIN
en Octobre 2004