| Nous : Vous êtes à la fois dessinateur et éditeur,
mais pourriez-vous revenir pour nos lecteurs sur votre parcours professionnel
?
Gary
Spencer Millidge : J'ai commencé à produire des fanzines alors que
j'étais
en école d'art plastique, à la fin des années 70 et
au début des années 80, ce qui est un bon galop d'essai pour
devenir éditeur. Au milieu des années 80 j'avais monté un
business de vente de comics par correspondance, et plus tard j'ai ouvert
ma propre boutique. Parallèlement j'éditais plusieurs autres
choses, dont un mensuel d'actualité et un comic caritatif qui s'appelait
Food For Thought. Après quelques années passées à jouer
de la basse dans différents groupes de rock, j'ai repris un vieux
projet de comic book auto-édité que j'avais en train, intitulé Strangehaven,
et je le publie encore (16 numéros à ce jour, et ça
continue). Plus récemment, j'ai édité un livre caritatif – Alan
Moore : Portrait of an Extraordinary Gentleman –, et j'ai travaillé au
scénario d'un Simpsons Treehouse Of Terror pour Bongo Comics.
Nous : En
France, les comics sont plutôt des objets de collections, rassemblé en éditions
de luxe. Le format original en livret de 24 pages est pratiquement inexistant.
Comment les comics sont ils vus en Angleterre et aux Etats-Unis ?
G.S.M. :
C'est difficile de résumer cent ans d'histoire de
la BD en quelques phrases, mais je vais essayer de faire de mon mieux.
Traditionnellement
en Angleterre, les comics n'étaient que des revues
regroupant différentes histoires de trois ou quatre pages chacune.
On y trouvait aussi bien des BD d'aventures que d'humour, et elles n'étaient
que rarement rassemblées en albums.
Aux
Etats-Unis, le traditionnel fascicule de 24 pages s'est développé à partir
des magazines de 64 pages des années 40. Principalement des histoires
de super-héros, même si, avant la chasse aux sorcières,
on en trouvait dans tous les genres. Les Anglais ont toujours importé et
réimprimé des comics américains dans tout types de formats,
et aujourd'hui, en Angleterre, il n'y a pratiquement plus de production locale, à l'exception
de 2000AD et Judge Dredd.
Au
milieu des années 80, la graphic novel est devenue populaire aux
U.S.A, en rassemblant un seul volume des séries complètes (Watchmen
ou Dark Knight), et plus récemment ce format est sorti des boutiques
spécialisées pour trouver sa place dans les librairies généralistes.
Du coup, les graphic novels originales, sont maintenant considérées
comme la planche de salut potentielles de l'industrie du comic anglophone.
Nous : En
France le phénomène des comics ne date guère que
du milieu des années 70. Pouvez-vous nous expliquer comment cela s'est
passé en Angleterre ?
G.S.M. :A
l'origine les comics américains servaient de lest dans les bateaux,
mais comme ils offraient une alternative exotique à la production
anglaise, ils ont commencé à être très recherchés
par les jeunes. Et puis dans les années 70 ils ont été importés
de manière moins hasardeuse qu'auparavant par des revendeurs spécialisés.
Depuis, la "marché direct" anglais, a suivi de près
le marché américain, et qu'elles soient anglaises ou américaines,
les boutiques ont pratiquement les mêmes choses dans les bacs.
Nous : Quelles
ont été et sont encore les connexions entre les marchés
anglais et américains ? Est-ce que les artistes britanniques ont beaucoup
travaillés pour les compagnies américaines ?
G.S.M. :Certains
auteurs américains un peu aigris vous diront qu'il fallait être
anglais pour travailler aux Etats-Unis durant la "British Invasion" des
années 80. Tout a commencé avec le pillage des revues anglaises
comme 2000 AD Weekly et Warrior Monthly, et le débauchage d'étoiles
montantes telles que Alan Moore, Brian Bolland, Dave Gibbons, Alan Davis,
et un peu plus tard Grant Morrison, Jaime Delano, Dave McKean et Neil Gaiman.
Et la liste est encore longue.
La
tendance est moins pro-anglaise ces dernières années, mais
il y a encore beaucoup d'artistes britanniques qui travaillent pour des boîtes
américaines. Elles payent souvent beaucoup mieux.
Nous : Il
semble qu'à une époque, beaucoup d'artistes aient décidé de
créer leurs propres maisons d'éditions. Comment cela a-t-il
commencé, et pour quelles raisons ?
G.S.M. :Le "marché direct" américain a rendu ce genre de
chose très facile à mettre en place. C'est une démarche
assez courante maintenant que de s'appuyer sur le réseau de boutiques
spécialisées pour faire des pré-commandes d'une nouvelle
série, et ensuite seulement de l'imprimer au nombre d'exemplaires
requis et ainsi d'optimiser les profits.
Le
canadien Dave Sim vient justement d'achever la publication d'une série
de 300 numéros appelée Cerebus, qu'il écrivait, dessinait
et éditait depuis 26 ans. Il a procédé de cette manière
et les articles qu'il a écrit ont eu valeur de mode d'emploi pour
beaucoup d'autres auto-éditeurs.
Nous : Et
certains éditeurs indépendants font-ils appel à de
grosses majors pour leur distribution ? Et si oui, comment dans ces conditions
peuvent-ils garder leur indépendance ?
G.S.M. :En
fait la plupart des éditeurs indépendant se distribuent
en direct via le réseau des boutiques spécialisées (environ
4000 aujourd'hui, mais on en a compté jusqu'à 8000 dans les
grandes années). A vrai dire, seul un faible pourcentage parmi eux
s'approvisionnent chez les indépendants, mais assez cependant pour
assurer la viabilité du marché. Toutes les compagnies en revanche
ont besoin d'être référencées dans le catalogue
d'un distributeur, que ce soit des majors comme Marvel ou DC, ou des petits éditeurs
artisanaux comme moi. Ce sont eux qui assurent la mise en place chez les
petits détaillants. Il y en a eu beaucoup, mais aujourd'hui, seul
Diamond a survécu à la grande "Guerre des Distributeurs" qui
a fait rage à la fin des années 90 à l'initiative de
Marvel. Et comme le marché spécialisé est plutôt
stagnant –certains diraient mourrant– Diamond distribue maintenant
fascicules et graphic novels dans des librairies plus généralistes.
C'est désormais un marché en rapide évolution. C'est
toutefois un plus gros risque pour les petits indépendants car ce
type de magasins a le droit de renvoyer les invendus.
Nous : Est-ce
que les majors sont un peu des écoles pour les artistes ? Une
sorte de passage obligé avant de se lancer seul dans l'aventure ?
G.S.M. :Non,
c'est même tout le contraire. Les grosses compagnies ont plutôt
tendance à débaucher les meilleurs talents des petites maisons
indépendantes. Par exemple Brian Michael Bendis qui est le plus gros
vendeur aux Etats-Unis en ce moment, a commencé avec sa propre série
chez un petit éditeur qui s'appelait Caliber, et qui est aujourd'hui
disparu.
Nous : Est
que le marché du comic est toujours aussi florissant qu'il l'a été par
le passé ?
G.S.M. :Il
y a eu un boom spéculatif artificiel au début des années
90, et qui fût suivi d'un spectaculaire effondrement, mais depuis quelques
années le marché semble s'être stabilisé. Comme
je le disais, l'aire d'expansion si situe maintenant sur le marché des
librairies généralistes. Les manga, traduits du japonais, ont
le vent en poupe, et les ouvrages d'éditeurs un peu insolites comme
Fantagraphics ou Top Shelf, s'en tirent plutôt bien (avec des artistes
comme Dan Clowes, Chris Ware ou Craig Thompson).
Les
super-héros ont peut-être fait leur temps.
Nous : Quelles
chances une compagnie indépendante peut avoir face aux géants
comme Marvel ou DC ?
G.S.M. :Ils
peuvent co-exister paisiblement. Les indépendants ne menacent
pas la suprématie des grosses boîtes, et en fait ils constituent
même une bonne école pour les jeunes artistes.
Nous : Est-ce qu'il est difficile aujourd'hui de se lancer dans le comic book, et
d'y durer ?
G.S.M. :C'est
vraiment très difficile de s'assurer un revenu régulier
et suffisant. Il y a une nouvelle mode chez les deux grands en ce moment
(Marvel et DC), qui consiste à signer de contrats d'exclusivité à "la
tocade du moment", enfin tant que ça dure. Mais il y a énormément
de très bons artistes qui ont le plus grand mal à en vivre.
Nous : Il y a maintenant beaucoup de dessinateurs qui vendent leurs dessins sur
internet. Est-ce que les nouvelles technologies sont un bon moyen de trouver
d'autres sources de revenus ?
G.S.M. :Evidemment
on ne peut pas faire abstraction de la révolution de l'internet.
J'y ai jusqu'à présent plutôt un outil promotionnel,
et même si la vente en ligne de dessins et de goodies peut mettre du
beurre dans les épinards, rien ne vaut les conventions et les dédicaces
pour vendre.
Quant à la possibilité de gagner sa vie avec des comic
books
en ligne, je ne suis pas convaincu qu'il y ait assez personnes prêtes à payer
pour quelque chose qu'ils peuvent si facilement trouver sur le réseau
gratuitement.
Nous : Est-ce que le comic est toujours vu comme un genre marginal, et si oui, dans
quel sens ?
G.S.M. :Je
pense que les choses ont évolué sous certains aspects –au
niveau de la distribution, et puis aussi grâce à des artistes
comme Chris Ware ou Joe Sacco, qui sont mieux perçus par les journalistes.
Les comics plus artistiques ont fait leur entrée dans certains milieux,
mais généralement, ils sont toujours vu, que ce soit en Angleterre
et aux Etats-Unis comme un produit de grande consommation destiné aux
ados.
C'est
une longue et âpre bataille que nous sommes en
train de gagner.
Nous : Est-ce
que le comic est encore un genre en pleine évolution, et si
oui, dans quel sens ?
G.S.M. :Je
pense que l'industrie du comic a connu une évolution très
rapide aux U.S.A ces dernières années. La hausse des prix de
vente, et la baisse des cadences de production ont permis l'émergence
de projets plus artistiques et moins commerciaux. Le nouveau marché des
librairies généralistes a favorisé les luxueuse éditions
en graphic novels par rapport au format classique de fascicule qui avait
toujours été jusque là le moyen de diffusion le plus
populaire. Si l'industrie fait grise, en tout cas, en tant que forme artistique,
le comic book ne s'est jamais aussi bien porté.
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