| Nous
: Comment se portent les éditions Paquet ?
Pierre Paquet : D'un point de vue général,
il y un petit phénomène ces derniers mois qui fait qu'on parle de
plus en plus de nous. Même si les ventes n'explosent pas en ce moment, on
nous met sur le devant de la scène comme le nouvel éditeur BD français.
Je trouve ça très sain qu'on parle de nous, en bien ou en mal, car
en tous cas ça suscite des discussions. Au niveau des ventes, le marché
est pour tout le monde assez léger mais la fin 2002 et le début
2003 ont été très bons. On a eu vraiment une belle progression
mais nous n'en sommes pas encore à nous frotter les mains ou sabler le
champagne. Nous allons tout juste arriver à équilibrer notre bilan
financier en fin d'année. Nous : Et
pourquoi cette progression ? Pierre Paquet : C'est sans
doute dû au temps qui passe. Notre communication est restée la même
mais les gens commencent à reconnaître le nom de Paquet. Nos choix
éditoriaux deviennent peut-être plus commerciaux (c'est du moins
ce que nous disent les lecteurs). Certains journalistes spécialisés
m'ont également dit qu'il y a très peu de " mauvais choix "
dans nos sorties. On peut ne pas aimer le graphisme ou les histoires, mais il
y a une qualité indéniable dans les dernières parutions.
Je pense sincèrement que c'est vrai. On a récemment ouvert une petite
librairie à Genève qui me permet de voir beaucoup de ce qui sort
en ce moment. Il y a beaucoup de choses très mauvaises ou très bonnes,
mais plus rien dans l'entre-deux. J'ai l'impression que cela fait très
longtemps que je n'ai pas lu quelque chose de simplement moyen. Cela m'a également
permit de me demander ce qu'il fallait dire à un client pour qu'il lise
une BD en particulier. Je n'ai pas trouvé d'autre argument que : "
cette BD là, je l'ai lu ; quand je l'ai fermée, j'ai dit "
Whaou " ; et j'y pensais encore le lendemain
". Il faut surtout
surprendre les gens. Je ne demande d'ailleurs pas autre chose à mes scénaristes.
Nous : Vos dernières parutions cherchent
donc à surprendre le lecteur ? Pierre Paquet : Oui
bien sûr, c'est par exemple le cas de RayBan Dog, dont je suis super
fier. Son graphisme et ses dessins sont innovateurs. Le dessinateur a un vrai
style et une puissance graphique incroyables. On ne peut pas le rapprocher de
telle ou telle école. Il fait simplement quelque chose de totalement nouveau.
On sait toujours que la publication de ce genre d'ouvrages va être difficile
: les précurseurs s'en prennent en général plein la gueule
Le scénario, écrit par un américain, ne peut pas non plus
laisser indifférent. Il parle de choses graves avec beaucoup de légèreté,
ce qui fait qu'on ne peut pas lire cette BD de manière innocente. La fin
surprend également : elle est tellement ouverte et sous-entendue qu'elle
sera interprétée de manières différentes, en fonction
du vécu de chacun des lecteurs. Cela devient quand même super rare
qu'une trentaine de pages suffisent à vous faire discuter pendant plus
d'une demi-heure sur les différentes interprétations possibles.
Nous : On pourrait aussi parler des Cris
du Nortso qui reste dans son ensemble une uvre assez particulière
et qui ne ressemble pas à grand chose de ce que l'on connaît dans
les sorties du moment
Pierre Paquet : Oui en effet.
Moi ce que je trouve bien dans cette BD, c'est entre autres la partie du conte
africain. C'est une légende, donc elle ne comporte que très peu
de phylactères, mais elle est quand même très dense et très
lourde. D'autre part, l'histoire qui suit semble à première vue
plutôt bateau jusqu'à ce qu'on connaisse le final. Elle comporte
sans doute beaucoup de défauts, mais elle a suscité le plus beau
compliment qu'on m'ait jamais fait sur une bande dessinée. Il venait d'une
jeune fille qui n'a pas l'habitude d'en lire et qui m'a dit avoir eu l'impression
" de regarder un film ". Que voulez-vous entendre de mieux ?
Nous : Quels sont les titres qui marchent chez
Paquet ? Pierre Paquet : Il y a eu une bonne mise en place
de " Pourquoi Pete Duel s'est suicidé ", un petit bouquin de
Kalesniko paru en 1999. Ensuite il y a Nauja, une BD fantasy très poétique
qui cartonne en ce moment. Il y a aussi Loc qui est un pari d'une jeune et très
jolie demoiselle de 22 ans avec laquelle j'ai été très clair
au départ : il est évident que ses ventes ont augmenté de
200% à partir du moment où j'ai inséré sur la BD un
encart avec sa photo. Maintenant ça ne m'a pas posé plus de problèmes
que ça étant donné que le produit de départ était
bon. Les ventes sont donc peut-être seulement liées au marketing
mais les lecteurs ont au moins un bon produit derrière. Nous
: Quelles sont vos relations avec les lecteurs ?
Pierre Paquet : Elles n'ont véritablement lieu que dans les festivals
ou les salons de ce style. Par contre peu de gens savent que je suis Pierre Paquet
et me donnent leurs impressions sans penser qu'ils sont en train de parler à
l'éditeur. J'arrive donc vraiment à avoir une réaction à
vif des gens sans qu'elle soit faussée par ma position. Ma politique est
simple : j'aime plein de choses différentes et en général
cela dérange parce qu'on m'a souvent reproché de ne pas avoir de
politique éditoriale claire. Paradoxalement, alors que je n'ai absolument
rien changé dans ma manière de faire, on me dit aujourd'hui que
tout paraît beaucoup plus logique et cohérent. Je crois que le simple
fait que ça se vende a suffit à faire exister ma politique éditoriale
Nous : Quelles sont vos références
? Pierre Paquet : Sans aucun doute le Casterman de la belle
époque, au temps des Hugo Pratt et de Tardi. C'était encore considéré
comme une maison d'édition de prestige. Le changement de direction et les
différentes conneries commises par la suite ont fait que ce statut s'est
dégradé. Mon objectif est en tout cas d'atteindre le niveau qu'ils
avaient à l'époque, en produisant plein de choses différentes.
Je pourrais vous parler d'Eco, l'auteur de Tommy Egg. Ce gars pourrait être
chez n'importe quel autre éditeur, mais il ne s'en ira pas parce qu'il
sait qu'il nous mettrait en péril. Cet espèce d'esprit de famille
fait partie de nos caractéristiques. Financièrement je ne peux pas
retenir les gens
il faut donc que je trouve autre chose. Nous
: Qu'est ce qu'il faut faire pour être édité
chez Paquet ? Pierre Paquet : Je fonctionne par coups de
cur. Récemment par exemple, j'ai regardé des dessins qui m'avaient
l'air très pros mais qui ne déclenchaient rien de particulier jusqu'à
ce que je tombe sur le déclic. J'ai immédiatement demandé
à l'auteur de me faire plusieurs planches à partir de cet unique
dessin. Il m'arrive aussi de signer avec des gens dont le travail ne me convainc
pas forcément mais que j'apprécie humainement. J'ai tellement galéré
avec des gens qui avaient pris la grosse tête que je préfère
travailler avec des gens que j'aime. Plein de jeunes auteurs sont en train de
rentrer en BD comme on entre dans le star système. Je comprends que le
succès soit difficile à gérer quand il arrive de manière
quasi immédiate, mais si un mec comme Zep est ce qu'il est aujourd'hui,
c'est justement parce qu'il a su rester serein. Cette nouvelle médiatisation
de la BD me fait assez peur. Nous : Y
a-t-il une BD que tu sois particulièrement fier d'avoir éditée
? Pierre Paquet : Pourquoi Pete Duel s'est s'est-il suicidé
de Kalesniko. J'étais à New York en train de fouiner dans un
magasin de BD. Je suis tombé sur une à la couverture particulièrement
hideuse (mais c'est un peu un cas général aux Etats Unis), je l'ai
acheté par hasard et suis rentré chez moi. J'ai eu le coup de foudre.
J'aimerais faire plein d'autres choses avec ce mec qui est un véritable
génie, mais je ne le ferais pas tant que je n'aurais pas les crédits
suffisants. Tout simplement parce que je ne supporterai pas de le rééditer
sans vendre au moins 10 000 exemplaires de ses BD. Nous : Pour
beaucoup, Pierre Paquet rime avec diversité, êtes-vous d'accord avec
ça ? Pierre Paquet : Oui tout à fait. D'ailleurs
juste pour vous amuser, essayez deux secondes de constituer des collections à
partir de notre catalogue : vous verrez que c'est totalement impossible. Mais
nous lançons quand même une collection particulière en septembre
avec un dessin et des couleurs à tomber par terre. Le premier titre sera
de Renaud Dillis, un auteur belge qui fera Betty Blues. Ca fera 80 pages.
L'idée c'est de concurrencer Aire Libre qui est pour moi une des meilleurs
collections dans le monde de la BD. Nous : Quelles
sont les prochaines parutions chez Paquet ? Pierre Paquet :
Là on a Le chasseur d'éclairs qui vient de sortir d'un jeune
auteur espagnol (Kenny Ruiz). Les Icariades tome 3. En septembre il y a aussi
Fanny Mongermont, une jeune dessinatrice pour un album qui s'appelle Elle
sur la résistance française en Bretagne pendant la seconde guerre
mondiale. Ce sera superbe. |