Joann Sfar

 

Joann Sfar est sur tous les fronts. Maitre d'oeuvre de la série des Donjons avec Lewis Trondheim, il multiplie les albums par ailleurs sur des thèmes complètement différents. Derniers en date : Le Chat du Rabbin et Socrate le Demi-Chien. De quoi nous donner envie de lui poser quelques questions

 
 
     
 

La Bar-Mitsva (Le Chat du Rabbin - 1) de Joann Sfar aux éditions Dargaud collection Poisson Pilote

Scénario : Joann Sfar
Dessin : Joann Sfar

Genre : conte fantastico-religieux

Date de parution :
Février 2002

Inédit

 
 
Héraclès (Socrate le Demi-Chien - 1) de Joann Sfar et Blain aux éditions Dargaud collection Poisson Pilote

Scénario : Joann Sfar
Dessin : Blain

Genre : conte fantastico-religieux

Date de parution :
Février 2002

Inédit
 
 
Sortilège et avatar (Donjon zénith 4) de Lewis Trondheim et Joann Sfar aux éditions Delcourt collection Humour de rire

Scénario : Lewis Trondheim et Joann Sfar
Dessin : Lewis Trondheim
Couleur : Brigitte Findakly

Genre : héroïco-comique délirant


Date de parution :
février 2002

Inédit
 
 
 

Nous : Pourquoi, alors que les deux BDs semblent aller de pair, avez-vous scénarisé et illustré Le Chat du Rabbin et laissé à Christophe Blain le soin de faire les dessins de Socrate le Demi-Chien ?
Joann Sfar : Il n'y a pas vraiment de raison, ça s'est fait comme ça. Le processus qui amène à fabriquer une BD n'est pas toujours " intellectuel ". On a une histoire en tête, on a envie de la faire et il se trouve que le copain d'à côté a envie de la dessiner. Ce qui s'est passé pour ces deux albums, c'est que Christophe voulait d'un projet très rapide à réaliser, où il se concentrerait plus sur le dessin et où il serait plus intuitif que sur Isaac le Pirate. De mon côté je lui ai écrit Socrate le Demi-Chien avec l'envie de parler un peu de philosophie et de mythes grecs… Je me suis ensuite rendu compte que j'avais aussi des choses à raconter sur la pensée juive et sur l'imaginaire des Juifs du Maghreb et j'ai eu l'idée du Chat du Rabbin. Comme je n'avais personne pour le dessiner, je m'en suis chargé moi-même. De manière peut-être un peu plus profonde, Socrate, je l'ai écrit pour Christophe, donc je suis parti de ses préoccupations qui sont plutôt viriles puisqu'il navigue beaucoup dans des univers de mecs. D'où le clébard, le gros muscle et le regard un peu superficiel posé sur les nanas… que l'on retrouve dans cet album. J'ai essayé de penser à des choses qui lui feraient plaisir à dessiner. De même quand je me suis attaquer au Chat du Rabin, je voulais avant tout me faire plaisir aussi bien pour l'histoire que pour les dessins. Dans ma famille, on m'a toujours beaucoup parlé de l'Algérie parce que c'est de là que vient mon père même si je n'y ai jamais mis les pieds. Cela fait beaucoup fonctionner l'imagination. Je me suis procuré des tas de photos du siècle dernier et de ce pays qui m'ont servi comme point de départ pour le dessin. Des histoires obéissent plus à des envies qu'à des plans calculés. Ce qui se produit, en fait, est très intuitif...

Nous : D'où vient le fait que vous soyez un auteur aussi prolifique ?
Joann Sfar : Depuis que je suis gamin, je dessine tout le temps. On a bien essayé de m'envoyer dans des clubs de sport pour faire de la gym ou du foot mais la seule chose qui m'amuse, c'est le dessin. Donc depuis tout môme, je dessine à peu près trois pages par jour avec des personnages qui me suivent depuis que je suis petit, c'est-à-dire Petit Vampire, Grand Vampire, Humpty Dumty… J'ai commencé à envoyer des projets aux éditeurs à 15 ans mais à ce moment-là ils ne voulaient pas de moi. Et puis quand j'ai eu 23-24 ans, ils se sont tous mis à me dire oui en même temps. A un moment, mon travail a dû devenir meilleur. Je pense que même une chaise, si elle s'acharne, elle peut réussir au fil du temps à faire des trucs. Mon travail, il faut l'appréhender comme un travail global, comme un univers qui se déplace. Par exemple des personnages comme Pétrus Barbygère qui ont pu naître sous la plume de Pierre Dubois avec mon dessin, on les a retrouvés ensuite dans Le Borgne gaucher à L'Association ou dans Le Minuscule Mousquetaire. Le Capitaine des Morts qui y était se retrouve dans Petit Vampire. Pour moi, c'est une même nébuleuse de personnages qui sont comme des petites voix que l'on a dans la tête et qu'on entend un coup dans une veine enfantine, un coup dans une veine plus adulte etc. Tout cela est très cohérent si on lit dans la continuité. Cela m'agace un peu quand on me parle d'un bouquin à moi qui vient de sortir et qu'on essaye d'en tirer une sorte de discours global, alors qu'en général, cette BD ne veut rien dire en dehors d'un ensemble. Un livre de littérature souvent cela fait 500,600,700 pages, il faut donc s'immerger dedans, tandis qu'une BD cela se lit en 20mn. Et mon combat en BD, c'est de la tirer le plus possible vers l'écriture. La peinture je m'en fous. Je voudrais que l'on puisse recevoir çà un peu comme La Recherche du Temps perdu c'est-à-dire un travail très patchwork, très rapsode, très disparate mais qui a un sens quand on le voit dans son ensemble.

Nous : Vous vous dites pourtant très intuitif et pas vraiment " calculateur ", tout n'est pas programmé dans votre œuvre ?
Joann Sfar : Non, je fais un travail de jardinier. Il y a beaucoup d'auteurs très cérébraux qui arrivent à connaître l'architecture de leur histoire avant que de la finir. Ils savent où ils vont. Moi, je suis plutôt un éleveur de bonzaïs. Je plante des graines, je les regarde se développer, je coupe quand cela ne va pas mais je me souviens toujours de la petite graine de départ. Le personnage du Mousquetaire par exemple, je le dessine depuis que je suis tout petit et je me souviens de tout ce qui lui est arrivé même s'il y a des tas de pages qui n'ont pas été publiées. Il existe depuis 15 ans, donc il a vieilli, il est moins fringant qu'au début. Le lecteur ne le sait pas mais on le sent peut-être quand je le fais parler… C'est comme un gosse qui joue dans son bain avec ses jouets. Au bout d'un moment il les connaît tellement que chacun a une personnalité, une façon de réagir et je suis assez égoïste pour ne pas tenir compte du lecteur et penser d'abord à mon propre plaisir de gamin qui joue avec des bonhommes. Je me dis que petit à petit ça devient communicatif. Au début, les gens étaient un peu tétanisés de me voir faire cinq cents machins en même temps et maintenant de plus en plus de personnes me font confiance. Ils se rendent compte que ce n'est pas un dommage collatéral si je fais plein de bouquins. J'en ai toujours fait autant, c'est ma façon de raconter. J'aime bien que mes albums soient des livres de 46 pages, comme un beau chapitre. Je m'arrange en général, à quelques exceptions près, pour qu'on puisse les lire comme des ouvrages indépendants. Par exemple sur les douze albums de Donjon chacun peut se lire comme une histoire complète. Les seules exceptions ce sont Les Olives noires qui est bâti pour être un feuilleton et Urani qui s'est arrêté à peine commencée parce que c'était très compliqué à faire.

Nous : Les dessins de Donjon faits par Trondheim sont assez éloignés des vôtres alors que l'on retrouve plus de parenté chez un dessinateur comme Christophe Blain. Comment choisissez-vous de travailler avec l'un ou l'autre ?
Joann Sfar : C'est vrai que Christophe et moi nous avons une parenté dans le domaine du dessin. Mais c'est un peu accidentel. Ce que l'on recherche plutôt avec la bande de copains avec laquelle on travaille, c'est au contraire d'avoir des dessins très différents et d'aller les uns vers les autres sans se marcher sur la tête. C'est le résultat de pas mal d'années passées à travailler ensemble en atelier, à se regarder faire, à se regarder dessiner. J'ai toujours eu une grande fascination pour le travail de Lewis. Aujourd'hui on a envie de bâtir quelque chose à deux en apportant chacun notre imaginaire.

Nous : Comment reliez-vous les personnages de Donjon au reste de votre œuvre ?
Joann Sfar : Les personnages se baladent d'album en album quand c'est cohérent. Le Minuscule Mousquetaire, Barbygère, Petit Vampire, c'est cohérent. Donjon, c'est un autre monde. Les personnages de Donjon ne sortiront jamais de Donjon. A l'inverse, l'univers de Grand Vampire est ouvert, çà ne se passe pas à une époque donnée : dans le prochain par exemple, il va aller manger dans un restau grec ! Dans Donjon non. Donjon, c'est un monde complètement imaginaire et indépendant du nôtre. Je m'efforce d'être cohérent dans mes merdiers. Il y a des trucs que les personnages ne feraient pas, des endroits où ils n'iraient pas. Par exemple, le Capitaine des Morts peut aller chez Petit Vampire ou chez le Professeur Bell mais je ne vois pas le Professeur Bell aller chez Petit Vampire. Il ne faut surtout pas me demander pourquoi.

Nous : Justement, le Professeur Bell et le Professeur Bowell (dans La Fille du Professeur) sont un seul et unique personnage, non ?
Joann Sfar : Oui, c'est le même personnage. Mais le Commandeur Crow dans Paris-Londres, c'est aussi le Professeur Bell. D'ailleurs à l'origine, il s'appelait Professeur Bell, mais j'ai changé le nom lorsque j'ai signé chez Delcourt pour qu'il n'y ait pas de problème de droit. C'est une façon de renforcer ces univers. Par exemple dans le prochain Professeur Bell, le domestique du Professeur va faire son apparition. Ca fait deux albums qu'il est absent puisque dans le premier, Bell le disait souffrant et partit en Extrême Orient. C'est un personnage que mes lecteurs ont déjà vu dans Paris-Londres chez Dargaud ou dans mes premiers comics chez Cornélius. Les gens ne le connaissent donc pas forcément mais pour moi, il existe depuis longtemps, et il est là pour ajouter de la cohérence à l'ensemble. En outre, j'ai l'impression que parfois les personnages me disent " Ca fait longtemps que tu ne m'as pas dessiné ! " Alors, il faut que je les ressuscite parce qu'ils ont toujours quelque chose de nouveau à dire en fonction de l'époque ou du truc que je suis en train de vivre. Par contre, je ne suis pas du tout un auteur schizophrène. Tout ce que je raconte, même si toutes les histoires sont fantastiques, c'est toujours en phase avec la réalité. Le fantastique me sert à avoir une lecture plus satisfaisante de la réalité. J'essaie de mettre en scène, derrière mes personnages fantastiques, des sentiments réels. Parfois, j'entends dans la rue des phrases ou je vois des relations entre les gens qui m'intéressent. Il faut ensuite que çà macère un peu, puis après, ça ressort.

Nous : Justement, comment se fait ce passage entre les personnages que vous avez dans la tête, parfois depuis des années, et leur apparition sur la planche à dessin ?
Joann Sfar : Cela se passe toujours de manière très passive. Il y a beaucoup de jeunes gens qui veulent écrire et qui disent " j'ai envie de m'exprimer " alors que c'est le jour où ils cesseront d'avoir envie de s'exprimer qu'ils pourront commencer à écrire. On doit être spectateur de ce que l'on fait. Il y a un moment où on a le calme nécessaire pour laisser les personnages s'exprimer sans intervenir sur ce qu'ils vont dire. Louis Jouvet déjà disait que pour bien jouer un texte, il ne fallait pas le jouer, il suffisait de le dire et de bien respirer. C'est un peu de cet ordre là que mes personnages s'expriment. Dès que j'ai envie de leur faire dire quelque chose, c'est loupé ! Il faut que je les laisse parler sans que je les force. Par exemple, si je fais une histoire sur quelque chose qui me tient à cœur, je vais être nul. Il faut que je fasse des histoires sur des thèmes qui ne m'intéressent pas. Dans les BD que je fais en ce moment, celle que je préfère, c'est Grand Vampire parce que ce sont des histoires d'amour d'adolescence dont je n'ai rien à faire. Moi, je suis papa, je commence à avoir des histoires d'amour " de grand ", de vieux. Du coup, me placer dans la problématique de l'amoureux désespéré et romantique de 16 ou 17 ans me convient bien car je n'en suis plus du tout là. J'ai donc un regard très froid et très tendre, totalement dépourvu de jugement. J'ai eu une petite fille il y a un an et demi. Et bien je ne me sens pas encore assez mûr pour faire des histoires sur ma situation actuelle. C'est trop brûlant pour moi. C'est comme pour les objets. Je ne dessine dans mes bandes dessinées que des objets qui ont plus de cent ans. Mes carnets sont pleins de voitures et d'autres machins mais c'est l'imagerie du siècle dernier qui ressort de mes bandes dessinées. Je n'arrive pas à l'expliquer.

Nous : Pour revenir sur les histoires d'amour que vous dessinez, est-ce que vous vous inspirez des œuvres de Théophile Gautier ? On trouve dans son œuvre beaucoup de personnages masculins de son siècle, le XIXème, comme dans La Morte amoureuse ou dans Le Roman de la Momie, qui tombent amoureux de femmes des siècles précédents ? Chez vous, ce sont le plus souvent des femmes de notre siècle qui s 'éprennent d'hommes d'autres temps, par exemple la Fille du Professeur qui tombe sous le charme d'une momie ou une touriste japonaise qui aime un Vampire. Peut-on vous inscrire dans la lignée de ce fantastique-là ?
Joann Sfar : Non, car le propre du fantastique littéraire dix-neuvièmiste, c'est de passer tout le texte à se demander si on est dans la réalité ou pas. Moi, je suis aux antipodes. Gaston Bachelard qui est un auteur fondateur pour moi expliquait dans L'air et les Songes que l'imaginaire est le contraire d'une image, ce n'est pas la chose que l'on voit mais c'est le sentiment dynamique de se déplacer vers quelque chose. Il disait également qu'un auteur qui va dépeindre la réalité en la poétisant ne présente aucun intérêt au même titre qu'un auteur qui va dépeindre un monde fantastique, imaginaire. Au contraire, ce qui est intéressant, c'est l'auteur qui réussit à susciter chez le lecteur le sentiment de déplacement, pas le sentiment d'être ailleurs mais celui d'aller vers un ailleurs. Donc pour moi, le fait de savoir si on est dans la réalité ou dans le fantastique comme au XIXème ne me préoccupe absolument pas. Ce qui me préoccupe, c'est le sentiment de ce que des auteurs comme Jean Ray ou Thomas Owen ont pu appeler du " réalisme fantastique ", c'est-à-dire, selon moi, un moment où on est dans une rue et où simplement par un changement de lumière, on a le sentiment d'être un peu ailleurs. Ce que j'aime bien, c'est de provoquer chez le lecteur des changements d'état, mais pas forcément des changements de perception. On se met à ressentir les choses un peu autrement parce que je vais me mettre à dessiner les choses plus lentement ou un peu plus vite ou avec plein de grattouillis ou avec des coups de pinceaux. Quand j'utilise des figures de vampires ou de momies, ce n'est pas dans leur sens d'initiation vers la mort ou de passeur qu'ils pouvaient avoir dans la littérature du siècle dernier, c'est au contraire comme des tartes à la crème de la littérature fantastique. C'est la même chose que quand Molière utilise les figures de la comédia d'el Arte. Il prend Polichinelle et Colombine parce que ce sont les gros clichés de son époque que les gens vont comprendre. Donc, il part des masques que sa société et lui ont en commun et dit : " avec ces masques je vais vous raconter mes histoires ". Moi, c'est un petit peu ce que je fais, je prends des masques du carnaval moderne, le vampire, le mousquetaire, des figures popularisées par le cinéma, la littérature et je raconte autre chose avec. Pour moi, le vampire par exemple, ce n'est pas un personnage étrange, c'est Nosfératu, la famille Adams etc. Et l'on va partir en vacances ensemble. Il y a souvent une grosse incompréhension avec les gens qui croient me faire super plaisir en me plaçant dans la lignée de Tim Burton alors qu'en fait, je ne l'aime pas du tout. C'est un génie de l'imagerie mais il ne la dépasse jamais. Il se borne à faire des citations littérales d'auteurs comme Edward Gorey, ou Charles Adams et en reste à une fascination adolescente pour l'imagerie de films d'horreur. Or, je n'ai pas l'intention de faire du film d'horreur qui fait moins peur qu'un film d'horreur. J'aime que mes histoires, soient plus romantiques. J'aime qu'elles soient plus barrées et qu'elles foutent plus mal à l'aise alors que finalement, Tim Burton, malgré tout son génie visuel, n'en reste qu'à des trucs qu'on vend pour Halloween mais qui dès le mois d'avril sont dépassées. Je dois mille fois plus à des auteurs comme Fred, le mec qui a fait Philémon ou à des auteurs comme Gueret, qui est mon dessinateur favori, ou Schulz qui fait Snoopy. Mon Petit Vampire, c'est tout entier un hommage à Snoopy. J'y mets certes des vampires parce que j'ai été hanté par la mort de ma maman quand j'étais tout petit, parce qu'il faut qu'il y ait du morbide dans mes histoires, mais j'essaie de ne jamais en rester à l'imagerie.

Nous : Ce n'est donc pas faire une pâle copie du passé ?
Joann Sfar : Oui, et ce n'est surtout pas avoir une connivence à peu de frais avec le lecteur. Quand on fait Marvin dans Donjon, il ressemble à Casimir d'accord. Mais on n'est pas là pour faire la soirée Casimir ni pour faire le " revival " du truc qu'on aimait quand on était gamin. On est là pour raconter nos propres histoires, pour inventer nos propres mythes. C'est vrai qu'on le fait sur un télévisuel existant, mais derrière le visuel, ce qui m'intéresse c'est de raconter des histoires qui vont revivifier le genre, qui vont apporter quelque chose. Par exemple, dans le domaine du fantastique, des gens comme Clive Barker ont amené un truc qui est de s'identifier systématiquement au monstre. Il en a fait toute son œuvre. Et c'est vachement dur d'être un monstre parce que les gens ne t'aiment pas… Je veux bien m'inscrire dans cette filiation-là, dans une succession d'auteurs fantastiques qui font de la littérature soit très populaire, soit de la grande littérature (je ne vois pas bien la différence) mais en tout cas sont dans quelque chose qui évolue.

Nous : Pour revenir aux deux derniers albums parus, Socrate le Demi-Chien et Le Chat du Rabbin, est-ce aussi un plaisir d'apporter une autre dimension à son histoire qui fait un peu plus réfléchir le lecteur ?
Joann Sfar : Je ne sais pas. Je ne me pose pas la question comme ça. Ma motivation quand je fais un bouquin, c'est de faire marrer mes copains. Je me dis, là ça va les étonner, là ça va les faire marrer. Je suis comme un clown, j'utilise tous les accessoires de clown que j'ai dans mon sac et un peu mon patrimoine culturel et éducatif. Mais pas plus qu'un mec comme Goscinny ou comme Cortzman quand il faisait Mad. Il y a une façon d'utiliser tout ce que l'on a, de faire feu de tout bois. C'est aussi ce que fait Woody Allen. C'est-à-dire qu'on va utiliser tout ce qu'on a appris à l'école, en fac, dans sa famille, ce qu'on a vu dans la rue… pour faire marrer les gens. Quand je fais Le Chat du Rabbin, je n'ai pas envie d'éduquer les gens ni de leur apprendre ce que c'est le judaïsme. Je n'ai pas envie non plus de dire aux Juifs qu'il faut être plus ci ou plus çà. Je m'en fous complètement. Je raconte une histoire qui me fait plait avec des personnages qui pour moi font sens parce que j'ai pu les côtoyer dans mon imaginaire familial ou dans mon entourage. Je n'ai pas une passion absolue pour le judaïsme, j'en parle parce que c'est ce que je connais bien. A titre personnel, je préfèrerais cent fois parler de la jungle, des éléphants ou des rhinocéros. C'est beaucoup plus spectaculaire. Mais je n'y ai jamais foutu les pieds, je ne serai donc pas très bon pour en parler. Je viens d'une famille de Juifs qui est pour moitié du Magrehb et pour moitié d'Ukraine et j'utilise ces données pour raconter mes histoires. De même Le Minuscule Mousquetaire va d'abord aux Beaux-Arts et ensuite il va y avoir un album sur la philosophie parce que j'ai fait les Beaux-Arts et une fac de Philo et que c'est un petit peu mes souvenirs. Mais il ne s'agit pas de faire de l'autobiographie, il s'agit juste d'utiliser de manière très cynique des souvenirs pour faire une belle histoire.

 
Suite de l'interview
 
 
 

Propos recueillis par Charlotte Volper et Jérôme Vincent en mars 2002.