| Nous
: Peut-on dire de vous que vous êtes un scénariste
" intellectuel ", si le terme ne vous gêne pas ?
Joann Sfar : C'est marrant parce que tu me demandes si le terme ne me gène
pas. Dire que quelqu'un est un intellectuel, ça passe pour une insulte.
Tu sais il y a un monsieur que je n'aime pas beaucoup qui s 'appelle Guy Debord
et qui entre autre, pendant mai 68, a décidé qu'un intellectuel
c'était mal, un professeur c'était mal, que ce qui était
sympa, c'était les mauvais garçons qui n'écoutent rien et
qui font les cons. Je pense qu'il y a des manières plus intelligentes de
faire la révolution qu'en disant qu'il faut lui péter la gueule
à tout ce qui tient un livre et qui a des lunettes. Moi, ce que j'ai constaté
dans mes trente ans de passage sur cette Terre, c'est que plus les gens sont intelligents
plus l'on s'amuse avec eux, plus c'est agréable de manger avec eux, de
faire l'amour avec eux, de parler avec eux... Je pars du principe que plus l'on
fréquente de gens intelligents, mieux c'est. Même pour les chats,
j'ai pris un oriental parce que se sont les plus malins. Depuis des gens comme
Gainsbourg, on revient à l'idée que ça vaut le coup d'être
très cultivé et que ce n'est pas pour cette raison que l'on va moins
s'amuser dans l'existence. Il n'y a pas d'un côté les mecs cools
qui s'amusent et qui n'ouvrent jamais un livre et de l'autre les imbéciles
qui sont derrière leurs bureaux à lire des bouquins. Moi, j'aime
bien que l'on me dise que je suis intello, cela ne me gêne pas, ce n'est
pas une insulte. Et ce n'est pas un truc de frimeur. J'aime bien lire des livres
par exemple. Ce que je recherche dans la vie, ce n'est pas de connaître
le plus de choses, c'est d'avoir le plus de plaisir. Et les bouquins y participent
ça donne du sens, c'est bien ! Il y a un changement intéressant
en BD avec la génération d'auteurs qui nous a précédé.
Ce sont des gens qui ont fait de la BD parce qu'ils avaient besoin de bouffer
et qu'ils savaient dessiner. Mes copains et moi, on vient tous de familles "
petit-bourgeois ", et on aurait tous pu faire des tas d'autres métiers.
J'avais les meilleures notes à l'école et j'ai choisi de faire de
la BD parce que c'était ma passion depuis gamin. Ce sont des motivations
tout à fait différentes, c'est vraiment comme un sacerdoce. Quand
j'étais aux Beaux-Arts à Paris, j'aurais pu me barrer vers l'art
contemporain, les installations, mais cela ne m'as pas paru intéressant.
Je n'ai pas vu un domaine d'expression où on soit aussi libre que la bande
dessinée. Et encore, même pas, parce que c'est difficile de faire
beaucoup de romans, je ne pourrais jamais faire autant de romans que je fais de
bandes dessinées et je pourrais jamais avoir autant de liberté parce
que mes livres se vendraient moins que mes albums. Nous : En
parlant de plaisir, comment choisissez-vous vos collaborateurs ?
Joann Sfar : En fait, il s'est trouvé que nous avons commencé,
il y a une dizaine d'années à bosser ensemble dans un atelier de
BD, l'atelier Nawak, avec Lewis Trondheim, Jean-christophe Menu, Emile Bravo,
Frédéric Boilet, Christophe Blain, David B., Emmanuel Guibert
On
a découvert le plaisir de bosser ensemble, l'un qui écrit, l'autre
qui dessine. Depuis, tous les gens avec qui je travaille viennent exclusivement
de cet atelier ou bien de mes amis. Mais je ne conçois pas de travailler
avec quelqu'un qui ne soit pas un ami parce qu'on se demande tellement de choses
dans le cadre de ce
genre de collaboration, que si c'est juste professionnel, ce n'est pas possible.
Avec ces gens là, on est toujours fourré ensemble, alors forcément,
quand j'ai un projet en tête, tout le monde finit par en entendre parler.
Par exemple, Les Olives Noires, c'était un projet que je voulais dessiner
tout seul. C'est super intime, ça parle de relations que j'ai avec mon
père. Mais Emmanuel Guibert s'est jeté dessus et m'a dit "
C'est moi qui le dessine ". J'ai pas mal réfléchi parce que,
lui, vient d'une famille plutôt très chrétienne, il ne connaît
pas du tout Israël et tout ce monde là. Mais il prenait ça
tellement au sérieux, que son envie m'a emporté moi aussi. C'est
la même chose qu'avec Sardine de l'espace. C'est une histoire que je devais
faire pour Bayard. Je voulais que quelqu'un l'écrive pour moi. J'ai demandé
à Lewis et Ayroles sans succès. et Emmanuel, qui n'avait jamais
scénarisé quoi que ce soit, me dit " Moi je peux te l'écrire
! ". Il me paraissait tellement aux antipodes du projet que ça m'a
paru bizarre avant de dire finalement " Oui, pourquoi pas ". Et on a
fait 500 cents pages déjà ! Il y a des fois où la sauce prend
moins. Par exemple avec David B. (c'est un de mes meilleurs copains), on voulait
absolument faire un truc ensemble. Mais sur Urani, on a eu vraiment du mal parce
qu'on a tous les deux les mêmes qualités et les mêmes défauts.
Jusqu'à présent, la collaboration la plus exemplaire, c'est celle
avec Lewis Trondheim sur Donjon parce que pour le coup, c'est vraiment écrit
à quatre mains et c'est la première fois que j'arrive à écrire
avec quelqu'un. Pour toutes mes autres histoires, soit je n'ai fais que le dessin,
soit je n'ai fais que le texte. Avec Lewis, je suis super content parce que l'on
pourrait croire que c'est écrit par une troisième personne qui n'est
ni lui ni moi. On arrive à une espèce de mayonnaise qui crée
un moteur. Nous : C'est un peu ce que
disent Schuinten et Peeters, les auteurs des Cités, que cela fait tellement
longtemps qu'ils travaillent ensemble qu'ils finissent par être totalement
en symbiose, à ne plus se distinguer l'un de l'autre. Joann
Sfar : C'est quelque chose que l'on a vécu uniquement avec Donjon.
On a le sentiment que le travail que l'on fait nous dépasse. Les personnages
agissent d'eux-mêmes
C'est le cas aussi dans d'autres bandes dessinées
mais dans Donjon, c'est vraiment impressionnant ! On est dans un exercice de spiritisme
de la BD... Ce qu'il y a d'agréable aussi dans Donjon, c'est que les lecteurs
qui viennent nous
voir connaissent mieux les personnages que nous. Pour nos autres BD ils viennent
acheter un livre de Joann Sfar ou de Lewis Trondheim. Là ils viennent acheter
du Marvin, du Herbert et le fait que se soit Sfar ou Trondheim, ils s'en foutent
complètement. C'est une victoire, parce que ça signe pour nous,
le retour à une bande dessinée vraiment populaire. Alors que l'on
s'est beaucoup battu, depuis le début de notre carrière, pour faire
de la BD d'auteur et que notre nom soit en avant des héros. Maintenant,
au contraire, on se rend compte qu'il y a un grand plaisir à ce que les
personnages nous passent devant, parce que ça nous ramène vers les
Goscinny, les Uderzo... On voit pour Donjon, de plus en plus de gamins qui viennent
acheter ou des familles, pas forcément des gros fans de BD, et c'est très
agréable. Nous : Aviez-vous beaucoup
de BD quand vous étiez petit et lesquelles étaient-ce ?
Joann Sfar : J'en avais énormément. D'abord, beaucoup de
livres, parce que j'étais un gosse à qui on a toujours lu plein
de choses. Et en BD, je lisais de tout. Beaucoup de BD américaines, j'aimais
bien les trucs de supers héros, surtout Jack Kirby... Il m'a beaucoup appris.
J'ai aussi lu les bandes dessinées de Fred, et comme tout le monde Tintin,
Astérix
Tout, je lisais vraiment tout ce qui me tombait sous la main.
Nous : Vous vous souvenez du moment où
vous vous êtes dit : "c'est vraiment çà que je veux faire"
? Joann Sfar : Depuis toujours. Je me souviens, je crois
que c'était au Cours Préparatoire, on nous a demandé ce que
l'on voulait faire comme métier et j'ai répondu pompier ou dessinateur
de BD. C'est marrant, je ne me suis jamais posé la moindre question là-dessus,
pour moi, c'était ça mon métier. Pendant toute mon enfance,
j'ai entendu : " ce n'est pas possible ! " et puis finalement
Et en plus je ne voulais rien faire d'autre ! Je suis très faignant pour
tout, sauf pour le dessin. On est incapable de tirer quoi que ce soit de moi.
A part le dessin, je ne sais rien faire. Et j'y mets une mauvaise volonté
crasse quand il faut faire autre chose. Nous
: Pour revenir sur Donjon, vous souvenez-vous comment
l'idée est née ? Joann Sfar : En fait, je
n'arrêtais pas de tanner Lewis pour que l'on fasse des BD ensemble alors
que de son côté, il préférait faire ses trucs tout
seul. Toutes les semaines, je l'appelais pour lui proposer un nouveau projet.
L'idée est venue d'une de ces discussions téléphoniques.
Une autre BD, Troll, que j'avais fait chez Delcourt ne me plaisait pas trop. Cela
m'ennuyait qu'elle se vende à vingt mille exemplaires alors que Le petit
monde du Golem qui me plaisait beaucoup ne se vendait même pas à
deux mille. Lewis m'a répondu que si Troll se vendait ce n'était
que sur le titre, parce que c'était de
l'héroic fantasy. Et là, on s'est dit que se serait marrant qu'au
lieu de faire de l'héroic fantasy alimentaire comme je faisais dans Troll,
on réalise une histoire qui nous tienne vraiment à cur et
qui prenne vraiment le genre au sérieux. Donjon n'est pas du tout une parodie
d'héroic fantasy. Au contraire c'est une volonté de revenir à
ce que faisaient des gens comme Tolkien ou Georges Lucas, quand il a fait La Guerre
des Etoiles, des types qui veulent créer et bâtir un véritable
univers et le font sérieusement. Tolkien était quand même
prof à Oxford ! Nous, on a essayé de faire la même chose.
Au début, Lewis voulait que ce soit un Lapinot, mais je n'étais
pas d'accord. On s'est alors dit qu'on allait faire un canard. De fil en aiguille,
nous nous sommes retrouvés chez Delcourt. On cherchait un titre qui soit
un peut le mélange du Seigneur des Anneaux et de donjons et Dragons, quelque
chose entre Les Anneaux du Dragon et Le Seigneur du Donjon (rire)
Finalement,
on s'est dit que Donjon, c'était un terme générique plutôt
pas mal parce que cela faisait penser au jeu de rôle, et qu'en plus ce serait
l'histoire d'un lieu et pas d'un personnage. Cette différence là
est très intéressante puisque le héros de Donjon, c'est le
donjon lui-même, on le voit se détruire avec le temps. Et plus on
travaille dedans, plus on s'amuse. De plus, le fait de faire intervenir des auteurs
" underground ", des auteurs qui ont un graphisme qui nous intéresse
et de proposer cela à des gamins, pour le coup, il y a peut-être
un travail pédagogique un petit peu salutaire. On utilise l'héroic
fantasy comme un cheval de Troie pour faire découvrir au grand public notre
façon d'écrire, notre façon de dessiner, notre façon
de raconter. Moi, ce qui me plaît bien, c'est qu'il y a plein de gamins
qui achètent Donjon malgré le côté " mal dessiné
". Et au bout de cinq, six albums, non seulement ils trouvent ça super
bien dessiné mais en plus ils viennent nous dire qu'ils n'arrivent plus
à lire les albums qu'ils lisaient avant. Cela me fait très plaisir
parce que je ne suis pas fan de tout ce qui se fait en héroic fantasy en
BD et c'est un euphémisme ! A force d'avoir des sous-Loisel, des sous-sous
Loisel, ça finit par fatiguer ! Loisel a sorti quatre albums et on en a
fait deux cents copié-collés. J'adore Loisel et ça doit le
gonfler autant que moi. Nous : Pour revenir
sur Donjon, vous avez fait une dizaine d'albums en trois ans, vous avez l'impression
d'avoir créer un monstre ? Joann Sfar : Attends,
ce n'est pas fini ! (rire). Ce n'est pas fini parce que nous sommes entrain de
travailler sur neuf albums en même temps. C'est chaud... Il y a plein d'auteurs
que l'on admire beaucoup et qui nous ont dit oui en même temps pour faire
les Donjons. Sauf Loisel. C'est dommage parce que ce n'est pas passé loin.
En vrac, il y a Andréas qui a presque fini son album, il y a Dave Cooper,
Blutch, Bercovici qui fait Les Femmes en blancs dans Spirou, Blanquet.... Et je
dois en oublier
Bref, il faut assurer au niveau du scénario. La difficulté
est qu'on ne veut pas qu'ils aient la même chose à chaque bouquin.
On s'arrange pour que ce soit vraiment novateur à chaque fois. Tous les
auteurs invités sont dans Monsters, la série Donjon qui est entre
les trois séries classiques, et qui raconte les aventures des seconds rôles
du monde de Donjon. Nous : Une question
classique, celle des projets
Joann Sfar : En ce moment,
on travaille sur le dessin animé Petit Vampire qui doit sortir sur France
3 dans un an. C'est entièrement écrit par ma femme et moi. On a
52 épisodes de 13 minutes à écrire. C'est
beaucoup de travail sans compter que je suis à la direction artistique
du projet. Et à côté de çà, je suis sur un autre
projet que je trouve très intéressant, avec une maison d'édition
de livre scolaire. Il s'agit d'une collection d'indispensables de la philo, comme
Le Banquet de Platon, entièrement illustré et annoté par
moi. Il y aura le texte classique et moi je ferai le con dans la marge. Je crois
que ça n'a jamais été fait. C'est entièrement maquetté
par Jean-Christophe Menu, le fondateur de L'Association. A la fin, cela donnera
des bouquins assez beaux atypiques. Côté BD, je continue sur les
séries que j'ai en cours, je n'ai pas envie de faire de nouvelles choses.
Je travaille sur le deuxième Minuscule Mousquetaire, sur le prochain Crépuscule,
sur Pascin et je commencerai mon deuxième Chat du Rabbin quand j'aurai
un peu finit tout ça ! Nous
: Et pas de projet de cinéma, comme Bilal a pu
le faire ? Joann Sfar : Le pauvre Bilal. Ce qu'il a fait
au cinéma c'était tellement mauvais que ça ne donne pas envie
d'y aller. Ce qui m'intéresse, c'est de raconter des histoires avant tout.
Avec Lewis on y pense, on pourrait écrire du scénario de cinéma.
Le problème avec l'audiovisuel, c'est que ce sont des projets très
difficiles à contrôler, rien qu'avec ce petit dessin animé
qu'on fait, je mesure à quel point c'est difficile de conduire la barque. |