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Droit de réponse
Monsieur le Directeur de la Publication
J’ai pris connaissance de l’éditorial, du Forum et des différents
articles que votre site électronique actusf a consacré au roman
de Nathalie Le Gendre intitulé « Les Orphelins de Naja ».
Il me semble que la déontologie du journalisme exige de ne reproduire
une information qu’après en avoir vérifié la véracité et de ne relayer
une accusation lancée contre une personne, physique ou morale, qu’après
avoir permis à cette personne d’exposer son point de vue. Je ne
doute pas que sont bien vôtres ces exigences qui sont à la base
du respect mutuel qui permet le « vivre ensemble » en démocratie.
Je suis donc étonné que vous ayez publié vos communications sans
prendre la peine de nous contacter pour connaître notre point de
vue. Ce point de vue, il me paraît utile de le faire connaître à
vos lecteurs, afin que ce soit librement qu’ils se forgent une opinion.
La collection Autres Mondes, dont nous sommes fiers d’être
les Editeurs, est composée de publications destinées à la jeunesse.
Au-delà de ses qualités littéraires, le mérite de cette collection
est de permettre aux jeunes de réfléchir à des questions de société,
à partir d’une histoire passionnante transposée dans le futur.
En tant qu’Editeurs, nous adhérons totalement à ce projet. Cependant,
les ouvrages étant publiés sous notre marque, il nous revient de
garantir qu’ils conviennent au public visé, tant sur le plan de
la forme que du fond. Cette responsabilité est un élément essentiel
de la déontologie de notre métier.
De toute façon, si nous jetions aux orties notre déontologie pour
ne juger les manuscrits qu’à l’aune de critères commerciaux et financiers,
la Loi de la République nous rappellerait aussitôt à nos devoirs.
En effet, l’édition des publications destinées à la jeunesse est
régie par la loi du 16 juillet 1949, version consolidée au 5 janvier
1988, qui édicte des responsabilités très contraignantes pour les
éditeurs : « Les publications visées à l’article 1er [destinées
aux enfants et adolescents] ne doivent comporter […] aucune insertion
[…] de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer
ou entretenir des préjugés ethniques » Or, l’on sait qu’aujourd’hui,
Convention européenne des Droits de l’Homme aidant, sont
assimilés à des préjugés ethniques les préjugés fondés sur l’appartenance
ou la non appartenance à une religion. La loi précise par ailleurs
: « A l’égard des infractions prévues à l’article 2 de la présente
loi, les directeurs ou éditeurs seront, pour le seul fait
de la publication, passibles comme auteurs principaux des
peines portées à l’article 7. » L’Editeur a donc au premier
chef le devoir et la responsabilité de veiller à ce que les publications
pour la jeunesse qu’il édite, ou envisage d’éditer, respectent les
jeunes lecteurs et les lois qui le défendent.
C’est dans ce contexte déontologique et législatif que le Directeur
éditorial de Mango- Jeunesse, M. Christophe Savouré, a indiqué au
Directeur de collection, Denis Guiot, qu’il ne publierait pas en
l’état le dernier manuscrit de Nathalie Legendre et qu’il souhaitait
en discuter avec l’Auteur.
En l’occurrence, c’est une contre-vérité de prétendre que M. Christophe
Savouré ait dit que « cet ouvrage ne paraîtrait pas ». Il a dit,
en substance, qu’il ne pouvait pas publier cet ouvrage en l’état,
mais qu’il souhaitait, avec l’Auteur, débattre des problèmes que
lui semblait poser sa publication. La qualité littéraire de l’ouvrage
n’est bien-entendu pas en cause. Dans l’absolu, son contenu ne l’est
pas non plus. Il est même assez remarquable. Mais le sujet traité,
la pédophilie, oblige à s’interroger sur la manière dont l’histoire
et ses péripéties vont être reçues par des jeunes « à partir de
11 ans ».
Permettez-moi de m’étonner que, sans avoir lu la moindre ligne de
ce livre, vous vous laissiez aller à colporter des jugements aussi
gratuitement malveillants sur l’attitude de son Editeur. Je me permets
de suppléer succinctement votre ignorance. L’histoire se passe au
XXIIIe siècle sur une planète nouvellement colonisée où des enfants
« défavorisés » sont « déportés » pour être « rééduqués
» sous l’autorité de « l’Eglise » et de « l’Armée
». Finalement, on découvre que « l’Eglise » a mis en place
des réseaux pédophiles qui se fournissent en « chair fraîche
» dans les orphelinats qu’elle dirige. Sur cette planète dédiée,
presque tous sont complices et participants : soeurs, frères, Mère
supérieure, prêtres et évêques.
Quel est le problème ? Il a semblé aux responsables éditoriaux que
si des adultes ou des grands adolescents étaient capables, grâce
à ce beau livre, de réfléchir, sans faire de transpositions abusives,
à l’existence bien réelle de la pédophilie dans des institutions
comme l’Eglise, il existait des risques que des enfants de 11, 12
ou 13 ans soient conduits à faire des amalgames susceptibles de
nourrir chez eux des préjugés simplistes. Le livre se retournerait
alors contre son objet qui est d’apprendre aux jeunes à éclairer
leur discernement face aux conditionnements que peuvent leur imposer
les membres des institutions.
Pour mieux vous faire comprendre notre position, je vais moi aussi
faire une transposition. Il y a eu et il y a des enseignants pédophiles.
Imaginez qu’un livre propose l’histoire suivante : Au XXIIIe siècle,
sur une planète nouvellement colonisée, des enfants sont déportés
pour être abusés sexuellement au sein de « l’Education nationale
» qui est présentée, en tant qu’institution, comme organisatrice
de réseaux pédophiles. Ce livre, aussi remarquable serait-il par
ailleurs, le mettriez-vous dans les mains de jeunes de 11, 12 ou
13 ans, sans au moins en avoir débattu auparavant, sans avoir bien
pesé le pour et le contre avec l’Auteur ?
Ce livre pose bien d’autres questions, toujours dans la mesure où
il entre dans une collections qui s’adresse à des jeunes « à
partir de 11 ans ». Le viol d’une jeune fille de 13 ans, par
son tuteur, est raconté d’une manière, certes jamais complaisante,
mais assez impressionnante et réaliste et, surtout, ce viol peut
être compris par de jeunes lecteurs comme une bonne action (il s’agit
de mettre la victime enceinte pour lui éviter d’être envoyée dans
une maison de passe). L’usage de la drogue, qui est généralisée
chez ces millions de malheureux enfants, peut être compris comme
le seul moyen d’échapper aux difficultés de l’existence, etc. Bref,
ce sont des questions qu’un Editeur responsable doit se poser avec
l’Auteur avant de publier un ouvrage pour la jeunesse. Quitte à
consulter des spécialistes pour éclairer le discernement.
Pour finir, je me tiens à votre disposition pour commenter toutes
les erreurs de fait contenues dans vos communications, afin que
vous puissiez informer vos lecteurs en toute connaissance de cause,
et non sur les seules allégations de M. Denis Guiot.
Vous êtes responsable d’un organe de presse, vous êtes donc particulièrement
sensible à tous les enjeux éthiques de la transmission de l’information.
Je veux croire, même si vous ne partagez pas toutes nos raisons,
que vous saurez, dans une juste mesure, leur faire droit. Et je
ne doute pas que vous aurez l’honnêteté intellectuelle de les diffuser
aussi largement que vous avez cru devoir diffuser des « informations
», qui, quand on connaît les faits, relèvent de la catégorie des
rumeurs tendancieuses.
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur de la publication, l’expression
de mes sentiments distingués et respectueux.
Pierre-Marie Dumont
Président des Editions Mango
Directeur Général du Groupe Fleurus
P.S. De surcroît, il est apparu à l’Editeur que, tel quel, l’ouvrage
pouvait risquer de tomber sous le coup de la Loi. L’article 29 créé
par la Loi 1881-07-29 prévoit que : « Toute allégation ou imputation
d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de
la personne ou du corps auquel le fait est imputé est une diffamation.
La publication […] de cette allégation ou de cette imputation est
punissable même si elle vise une personne ou un corps non expressément
nommé, mais dont l’identification est rendue possible par les termes
du discours… » L’article 32 ajoute : « La diffamation commise […]
envers un groupe de personnes à raison de leur appartenance ou non
appartenance à […] une religion sera punie d’un an d’emprisonnement
et de 45 000 € d’amende… »
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