Denis Guiot
"
Il n'existe pas de frontière étanche
entre la SF jeunesse et adulte "

 

A l'occasion des Utopiales, les éditions Mango sortent une anthologie destinée aux jeunes lecteurs : Les visages de l'humain. L'occasion pour nous de rencontrer le directeur de collection Denis Guiot et de faire le point sur la science fiction jeunesse.

 
 
     
 
 
A lire ou à voir :
 
Les visages de l'humain
présenté par Denis Guiot,
aux éditions Mango Jeunesse, collection Autres Mondes n°7

Genre :

Antho de SF jeunesse
Couverture :
Philippe Munch

Date de Parution :

Octobre 2001

Inédit
 
 
 
 

Nous : Comment vous êtes-vous intéressé à la Science-Fiction ?
Denis Guiot : En fait, il s'agit d'un hasard car je ne fais pas partie de ces fans qui sont tombés dans la marmite tout petit. Mais, il faut avouer qu'il existait des prédispositions : mon père était amateur de SF et donc il y avait toujours des numéros de fiction, un livre ou deux qui traînaient à la maison. Par conséquent, la SF ne m'était pas un sujet étranger mais je ne m'y étais pas spécialement intéressé. Ensuite, en 1969, un copain m'a passé des romans, c'était au moment où J'ai Lu commençait alors à sortir sa collection de SF. J'ai donc commencé avec Sturgeon, Clarke…C'est plutôt assez bien comme début. Après, comme je suis un peu monomaniaque, je me suis dis, je veux tout savoir, je veux connaître entièrement la science-fiction.

Nous : Pourquoi vous intéressez-vous à la jeunesse ?
Denis Guiot : Mon intérêt pour les jeunes provient essentiellement de mon métier d'enseignant. Dans cette profession, il faut avoir le goût d'initier, de convaincre, de proposer de nouvelles choses. Entre 10 et 14 ans, beaucoup d'éléments commencent à se définir pour notre vie future et je pense que c'est à cet age-là qu'il faut proposer des choses à la fois distrayantes et problématiques pour présenter une certaine vision du monde, poser quelques questions et voir apporter certaines réponses.

Nous : Pourquoi mélanger la science-fiction et les jeunes ?
Denis Guiot : Dans la SF, il y a toujours ce souci d'expliquer, d'initier, de faire passer un message. En même temps, j'aime avoir un corpus clairement défini et il me semblait que dans la SF jeunesse, il existait un terrain quasiment inexploré. J'avais l'impression que je pouvais apporter quelque chose dans ce secteur spécifique et même extrêmement spécifique. J'ai donc crée un grand prix de l'imaginaire, des collections et j'ai même réalisé un dictionnaire d'initiation.

Nous : Selon vous, quelle est la place de la SF jeunesse dans la littérature ? Et comment est-elle perçue ?
Denis Guiot : Actuellement, il n'existe que deux collections et quelques segmentations dans des collections plus générales. Finalement, cela reste très réduit. Par ailleurs, en ce qui concerne la littérature jeunesse, il y a assez peu d'éditeurs qui connaissent la SF. La littérature jeunesse est une session assez féminisée et on sait que la SF est préférée à 90 %, par les garçons. La tendance est donc évidente. L'éditeur ne s'intéresse pas au domaine et donc, il délègue le pouvoir à quelqu'un de plus érudit.

Nous : Comment les jeunes réagissent-ils avec la SF ?
Denis Guiot : Ils aiment la SF, ses images, les situations, l'environnement... Ce n'est pas sans raison qu'au niveau cinéma, avant le film Titanic, les trois premières places du podium étaient tenues par des films de SF : Jurrasic Park, E.T. et bien sûr, Star Wars. Bien sûr, il y a des films compliqués dans lesquels le téléspectateur doit décoder, analyser, reconstruire mais pour les films qui marchent comme Independance Days, Godzilla et autres, il suffit de s'asseoir. Le public ne réfléchit pas, regarde et avale tout. Ce genre là fait beaucoup de mal à la SF. Des films comme Bienvenue à Gatacca, existent mais malheureusement font beaucoup moins d'entrée que les autres grandes productions hollywoodiennes. Les jeunes aiment les images de SF mais quand il faut aller plus loin comme dans la littérature où il s'agit de reconstruire à partir de mots, là cela devient plus difficile. Les mots sont des symboles qui demandent de l'imagination tandis que l'illustration mâche le travail. Il y a un vrai travail de représentation, de reconstruction dans la littérature et la SF encore plus, car on se retrouve sur des mondes étrangers, dans des temps lointains, ect.

Nous : Les thèmes abordés, ne sont-ils pas trop compliqués pour les jeunes ?
Denis Guiot : La clarification est LA condition essentielle dans la littérature jeunesse. Il ne s'agit pas de simplifier le message, l'environnement ou bien encore la phrase, il y a simplement, une nécessité d'être clair : brosser un décor en quelques lignes, préciser dans un dialogue qui parle, être précis dans le décor, dans la narration. Pour des thèmes moins évidents tels que le clonage ou le cyborg, l'auteur doit avant d'aborder le sujet expliquer de manières simples. Cela s'appelle la pédagogie : dire les choses simplement et clairement. L'auteur doit leur parler dans leur langage, être visuel, faire un énorme effort d'écriture et ne pas les prendre pour des idiots.

Nous : Quels sont leurs thèmes préférés ?
Denis Guiot : Pour certains, la SF, c'est aller le plus loin possible dans le temps ou dans l'espace, pour d'autres il s'agit plutôt d'une interrogation, même si elle est diffuse, sur l'avenir. Et puis, il y a aussi le critère classique de la littérature pour la jeunesse, l'identification avec des héros jeunes qui se retrouvent dans des contextes particuliers.

Nous : A quel âge, peut-on lire de la SF pour jeunes ?
Denis Guiot : Il y a un âge mini mais pas d'âge maxi. L'âge mini reste bien évidemment la maturité de lecture, la maturité psychologique donc suivant les titres de la collection, les jeunes peuvent commencer vers dix-douze ans. Par contre, il n'existe pas d'âge maxi parce que je suis intimement persuadé qu'un bon ouvrage pour la jeunesse se lit avec autant de plaisir, mais un plaisir différent à l'âge adulte. Par exemple, Harry Potter se lit à tout âge. A chaque étape, le livre vous apporte un plaisir différent.

Nous : Y-a-t-il des différences importantes entre la SF pour adulte et celle pour les jeunes ?
Denis Guiot : Il n'existe pas de frontière étanche. Des ouvrages adultes peuvent être tout à fait lus par des enfants et inversement. Les livres des années 50 ou 60 ou des ouvrages qui relèvent des critères de la littérature populaire attirent souvent les jeunes. Ce n'est pas pour rien que dans les années 60 et 70, les jeunes lisaient essentiellement des romans Fleuve noir de la collection anticipation. Maintenant, à 12 ans, les enfants peuvent lire des livres comme Je suis une légende de Matheson ou bien L'homme qui rétrécit. Les critères de la littérature jeunesse sont celle de la littérature populaire : la rapidité, l'action sans oublier de la limpidité, de la clarté.

Nous : Qui sont les auteurs de la littérature jeunesse ?
Denis Guiot : Des auteurs de spécialisé dans la SF jeunesse, il n'y en a que 4 ou 5. Maintenant et de plus en plus, ce sont des auteurs pour les adultes qui vont écrire pour la jeunesse. Par exemple, Fabrice collin a écrit une dizaine de romans avant d'écrire son premier livre jeunesse. L'avantage de jouer sur les deux 2 tableaux réside entre autres dans la publication. Si un auteur sort 3 ou 4 livres par an, les maisons d'édition ne pourraient pas tous les publier car il n'y a pas beaucoup de collection de SF jeunesse. La SF reste un domaine compliqué à écrire. Si l'auteur aime écrire de la SF pour adulte, il pourra ressentir le besoin de se lancer dans la jeunesse soit parce que ce sera une sorte de récréation ou de défi, soit il voudra toucher d'autres lecteurs. Pour certains, écrire pour des jeunes est un vrai challenge car ils doivent rendre accessible leur univers complexe à des enfants de 12 ans.

Nous : Quel est l'avenir de la littérature jeunesse de SF ?
Denis Guiot : La SF n'a pas réellement conquis son public jeune. Certes, le fantastique, la fantasy ont su prendre l'avantage avec des livres comme Harry Potter ou le seigneur des anneaux mais la SF relativement peu. Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste. Je pense qu'il y a de la place pour une SF de jeunesse de qualité exigeante dans le cadre d'une maison d'édition qui met en avant la qualité et non l'ultra- rentabilité. Si on veux faire de l'argent, il ne faut pas faire de la SF de Jeunesse !

Propos recueillis par Laure Ricote le 1er novembre 2001 à Nantes