|
Nous : La musique est très présente dans
votre œuvre, vous en écoutez beaucoup en travaillant ? Jean-Marc
Ligny : Pas mal effectivement. Disons que je compose la bande son du
film qui se déroule dans ma tête lorsque j’écris. Je choisis mes disques en fonction
du sujet, de l’histoire, de l’ambiance que je souhaite créer autour de moi. Ça
me permet de me concentrer et de ne pas me laisser distraire par les voitures
qui passent, les tracteurs ou le téléphone… Nous : Vous
écoutez quoi comme genre de musique ? Jean-Marc Ligny :
Ça dépend surtout de ce que j’écris. Si c’est une histoire cyberpunk, ce
sera plutôt de la techno, de l’électro... Si c’est une nouvelle dramatique, je
taperais plus dans le gothique etc. Par exemple, pour la Mort peut danser
j’ai surtout écouté Dead Can Deace puisque c’était un hommage à ce groupe.
Pour Jihad qui se passe en partie en Algérie, je me branchais plutôt Raï.
Tout dépend vraiment du bouquin. D’ailleurs, en général, je mets les références
musicales au début de mes livres pour les lecteurs qui veulent se plonger complètement
dans l’ambiance. Et puis c’est aussi une forme de dédicace parce que ces groupes
m’ont accompagné pendant parfois plusieurs mois. A leur manière ils ont aussi
participé à cette création. Nous : Aujourd’hui
vous vivez en Bretagne, mais vous êtes né dans la région parisienne. Pourquoi
avoir migré ? Jean-Marc Ligny : D’abord parce
que je suis tombé amoureux de la Bretagne en y allant en vacances, plus précisément
là où je vis dans les côtes d’Armor. Ensuite parce que je cherchais une occasion
de fuir Paris. Dans mon cas la capitale n’est pas très propice à la création littéraire.
J’ai besoin de calme et de tranquillité. Et puis j’ai besoin d’avoir un paysage
autour de moi qui m’inspire autre chose que le périphérique. Nous :
Une première nouvelle en 1978, puis très vite un
premier roman. La SF découvre alors un nouvel auteur. Que se passait-il avant
pour Jean-Marc Ligny ? Jean-Marc Ligny : J’étais
un gamin (rire). Je n’avais alors pas une idée très précise de mon avenir.
J’avais bien essayé de faire du rock, mon autre passion, mais je n’étais pas très
doué pour ça... Il ne suffit pas d’un gros ampli et d’une guitare pour devenir
musicien. Je me suis alors mis à la SF. C’était en 1976. J’avais 20 ans. A ce
moment-là, j’avais un peu de temps devant moi, rien à faire et l’envie de raconter
une histoire. Non seulement je m’en sentais capable, mais surtout lire de la science
fiction depuis une douzaine d’années m’avait donné envie d’en écrire. Voilà comment
est né mon premier livre. Il n’est jamais paru parce qu’il faut avouer qu’il était
assez nul (rire). Mais je me suis pas découragé. Aujourd’hui je pense que
j’ai bien fait… Nous : Votre
premier roman arrive assez vite après vos débuts… Jean-Marc
Ligny : A vrai dire je me sens plus romancier que novelliste. J’ai écrit
à peu près autant de nouvelles que de romans, c’est-à-dire une trentaine. Il m’arrive
de faire des nouvelles parce qu’on m’en demande mais j’en écris rarement de moi-même,
sauf cas exceptionnel. Je m’exprime mieux dans un format long. D’ailleurs on vient
d’en parler, ma première tentative littéraire, c’était un roman, écrit en deux
mois chez mes parents pendant les vacances alors que j’étais tout seul.
Nous : En 1985 , vous devenez pro.
Qu’est-ce qui vous a décidé à franchir le pas ? Jean-Marc
Ligny : Premièrement, le fait de quitter la capitale. A Paris, j’étais
obligé d’avoir un autre boulot pour vivre. Deuxièmement, je pense que dès le début,
être professionnel a été mon but. Avec la publication de mon premier roman, je
me suis rendu compte que j’étais capable de séduire les éditeurs. Pour moi, il
ne faisait alors plus aucun doute que je vivrais un jour de ma plume, même si
ça devait me prendre quinze ou vingt ans ! Finalement, la patience a payé.
(rire) Nous : Aujourd’hui, c’est
l’accomplissement d’un rêve de pouvoir écrire tous les jours et de vivre de sa
plume ? Jean-Marc Ligny : C’est à la fois l’accomplissement
d’un rêve et en même temps le début d’un surpassement continuel. A chaque nouveau
livre je suis obligé de me surpasser. Même pour un petit roman comme un Poulpe
ou un Macno, qui ne me demandera pas des mois ou des années de préparation, j’essaie
de faire aussi bien que pour un bouquin de 400 pages. D’abord parce que je suis
un peu perfectionniste. Ensuite parce que je ne veux pas décevoir les lecteurs.
J’écris aussi pour la jeunesse. C’est un public impitoyable qui veut d’abord et
avant tout de bonnes histoires. L’auteur est au second plan. Cette exigence, je
l’applique aussi au public adulte. Même s’ils sont un peu plus indulgents, ils
attendent aussi de bons bouquins qui les tiennent en haleine des heures, qui leur
font louper leur station de métro, qui leur fassent passer des nuits blanches…
Nous : Pourquoi vous être mis
à faire des romans pour enfants ? Jean-Marc Ligny :
Ça s’est passé d’une façon assez curieuse. Je venais de publier Yurlunggur
chez Denoël, un roman fantastique assez dur dans les milieux de la drogue. Et
curieusement, j’ai été contacté par Bayard. La personne avait adoré Yurlunggur
et m’a demandé d’emblée si ça m’intéresserait d’écrire pour la jeunesse. J’ai
trouvé la proposition séduisante. A partir de là, on a beaucoup travaillé ensemble.
Et comme j’étais plutôt content du résultat, j’ai continué dans cette voie après.
C’est un exercice qui me plait énormément. On en a déjà parlé mais les enfants
sont impitoyables et c’est une obligation d’excellence. Et puis j’aime bien dévoyer
ces chères têtes blondes pour les amener vers une littérature plus ouverte et
libre que les classiques qu’on tente péniblement de leur faire ingurgiter à l’école.
Nous : Quels sont vos rapports
avec les enfants ? Jean-Marc Ligny : Ca se
passe très bien en général. Lorsque j’écris, je suis un peu schizophrène. Je me
remets dans l’esprit de mes 12-14 ans, même si je ne bétifie pas. J’écris comme
un adulte mais je pense comme un gamin. C’est pareil lorsque je suis devant eux.
Le contact se fait tout de suite. Même quand mes bouquins sont un peu imposés
par le prof, en général, ils aiment bien parce que ça cartonne dès le départ et
qu’ils se mettent facilement à la place des héros. Nous :
Il y a une différence de réaction entre les adultes et
les enfants ? Jean-Marc Ligny : Tout à fait.
Les jeunes sont beaucoup plus francs. Quand ils adorent c’est sans retenue, comme
quand ils détestent d’ailleurs. Du coup, on a des discussions beaucoup plus franches
et qui peuvent aller assez loin. Avec les adultes, il y a une barrière. Ils voient
l’auteur avant le mec. Pour les enfants, je ne suis que le type qui a écrit l’histoire
qu’ils ont aimée. On se trouve facilement sur la même longueur d’onde. Attention,
je ne dénigre pas mon public adulte. Hier par exemple, pendant une séance de dédicaces,
j’ai une jeune fille qui a découvert que j’étais l’auteur de La mort peut danser.
Elle a fondu en larmes parce qu’elle avait flashé sur cette histoire et qu’elle
l’a vécue presque en transe. C’est une réaction qui m’a ému. Je me suis dit que
je n’avais pas écrit pour rien. Je le sais en théorie par les critiques. Mais
là, c’était fort. C’est aussi pour donner ce genre de sensation aux gens que j’écris.
Nous : Vous y pensez lorsque
vous écrivez ? Jean-Marc Ligny : Non. J’oublie
un peu tout le reste à part mes personnages et mon histoire. Les meilleurs moments,
ce sont alors ces instants de grâce où j’oublie que j’écris. J’ai simplement l’impression
de suivre une histoire que des amis me racontent dans ma tête. Et pour ces moments-là,
je suis prêt à supporter les jours de galère, de recherches stériles, de pages
blanches et de doutes. Nous :
Grand prix de l’imaginaire et prix Ozone en 1996 pour
Slum city et Inner city. Recevoir un prix c’est une récompense ou
une étape ? Jean-Marc Ligny : Ca fait plaisir
c’est sûr, parce que c’est la reconnaissance des pairs. Ceci dit, je ne cours
pas après les prix. C’est une bonne surprise mais c’est tout. Ce qui compte, c’est
la reconnaissance du public et les moments privilégiés où je peux le rencontrer.
Nous : Peut-on dire que vos deux
thèmes de prédilection sont le cyberpunk et le space opéra ?
Jean-Marc Ligny : Je ne pense pas avoir de thèmes de prédilection.
J’aime bien explorer tous les genres de la SF et des littératures de l’imaginaire
en général. J’ai écrit de la fantasy, du polar, de la politique fiction, de la
spéculative fiction… Mon prochain bouquin sera un space op’. Le suivant sera un
post-cyberpunk. J’ai envie de tout explorer et de parfois tout mélanger. Il n’est
pas exclu qu’un jour je fasse un roman historico-fantastique, ou un polar de fantasy,
ou un roman ethnique cyber… Ce sont des domaines de la littérature qui se côtoient
et s’interpénètrent. C’est aussi ce qui donne sa richesse aux littératures de
l’imaginaire. Un imaginaire qui ne se développe pas, qui ne se nourrit pas de
la culture de chacun, c’est un imaginaire qui se sclérose. Quelqu’un qui ne rêve
pas, c’est quelqu’un qui meurt. |