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Nous : Quelles relations avez-vous avec vos
personnages ? Jean-Marc Ligny : De l’amitié
et parfois même de l’amour, particulièrement pour mes héros. En général, je ne
les définis pas à l’avance. Je dirais même que je les invoque plus que je ne les
invente. Je ne sais absolument pas à qui je vais avoir à faire au début d’un livre
Et souvent j’ai la surprise de les voir faire des choses qui n’étaient pas prévues,
comme lorsqu’un personnage secondaire prend une importance qui change l’histoire…
J’aime ces moments-là parce qu’ils sont vivants. Je ne suis pas une espèce de
démiurge manipulateur. Je préfère être manipuler par mes personnages que l’inverse.
Nous : Il y a une différence
entre vos héros pour jeunes et pour adultes ? Jean-Marc
Ligny : Il n’y a pas de différence. Je suis juste dans un état d’esprit
différent. Les gamins sont capables de comprendre énormément de choses à condition
qu’on leur explique avec clarté et dynamisme. La manière dont je crée mes personnages
est la même. Je fais juste attention à avoir un style plus simple, avec moins
de flashback par exemple… Nous : Inner
City nous décrit un Paris assez tragique
avec des gens qui ne vivent que par leur console. Est-ce que la SF a ce rôle de
mise en garde pour vous ? Jean-Marc Ligny :
Pour Inner City par exemple, je n’avais pas encore Internet. Je m’y suis
intéressé avec l’esprit tordu d’un auteur de SF se demandant : quel est ce
truc qui envahit le monde ? Quels en sont les dangers ? Comment l’humanité
va évoluer ? C’était surtout les retombées sociales qui m’intéressaient plus
que les côtés technologiques. En me documentant, j’ai découvert un danger :
l’attrait démesuré pour une nouvelle technologie en tant que nouvelle consommation.
C’est ce que j’ai voulu montrer dans Inner City ou les Inners, traduisez
les internautes, sont plus attirés par une réalité virtuelle colorée et chaleureuse
que par une réalité rébarbative et dure. Ceci dit, ce n’est pas l’avenir que j’imagine
pour la société. Au contraire, j’espère que ça ne sera jamais comme ça. C’est
comme lorsque dans Jihad le front national est au pouvoir. La menace a
plané pendant un temps et j’ai voulu pousser les conséquences jusqu’au bout. Bien
sûr, ce n’est pas une prophétie. Heureusement. Le rôle des auteurs de SF est de
souligner les dérives d’aujourd’hui. Nous : On
parlait d’exigence dans l’écriture tout à l’heure, y a-t-il un roman dont vous
êtes particulièrement fier ? Jean-Marc Ligny :
En général, celui dont j’attends le plus, c’est le prochain. Et en général, j’aime
bien le dernier sorti parce qu’il est encore frais dans ma mémoire. Dans l’absolu,
je préfère Jihad et La Mort peut danser. Jihad pour le côté
Thriller et analyse politique pointue. La Mort peut danser pour l’étude
de l’Irlande et de la culture celtique en général et pour la source d’inspiration
quasi-divine qu’est Dead Can Deace. Toute l’écriture de La mort peut
danser a été un moment de grâce parce que l’inspiration a supplanté la plupart
du temps le doute et les galères. De même que Jihad est un roman que j’ai
porté en moi pendant plusieurs années avant de l’attaquer. J’ai mis du temps à
réunir la documentation, puis à bien m’en imprégner avant de l’écrire dans une
situation un peu de crise morale pour moi et pour la société. Ce sont peut-être
les deux romans dans lesquels j’ai mis le plus de moi-même. Nous :
On vous connaissait romancier, vous êtes anthologiste
avec Cosmic Erotica, un recueil de nouvelles sur l’amour écrites exclusivement
par des femmes. Comment est-ce arrivé ? Jean-Marc Ligny :
L’idée m’est tombée dessus un mois de janvier 1998 pendant un festival du
film d’amour à Pimpol. A ce moment-là, j’étais en plein doute sur les messages
en général très pessimistes que font passer les auteurs de SF. Je me suis donc
dit qu’il était temps de dire autre chose en abordant un nouveau siècle et un
nouveau millénaire, de proposer un autre regard. Et pourquoi ne pas parler d’amour
en l’an 2000 ? En approfondissant ma réflexion, je me suis rendu compte qu’en
matière d’amour et d’érotisme, la littérature était essentiellement masculine.
Il y a eu très peu de femmes qui ont osé aborder la question même si à ce moment-là,
à la fin des années 90, on commençait à voir un renouveau du genre avec des femmes
comme Virginie Despentes ou Poppy Z.Brite. Il était donc temps de mettre un coup
de projecteur là-dessus. Et comme je voulais rester dans le domaine des littératures
de l’imaginaire, j’ai sollicité les auteurs que je connaissais. L’accueil a été
extrêmement enthousiaste et le résultat m’a vraiment surpris. Je m’attendais à
ce qu’elles parlent d’amour... elles l’ont toutes fait mais parfois avec une violence,
une cruauté et un cri des tripes qui m’a étonné. Il y a eu des hurlements d’amour
qui m’ont laissé pantois. Je m’attendais à quelque chose de plus romantique. Cette
anthologie m’a démontré le contraire et j’en suis extrêmement ravi.
Nous : Quels sont vos projets ?
Jean-Marc Ligny : Les deux prochains projets en cours sont d’une
part Eros 2001 qui est le pendant masculin de Cosmic Erotica. On ne pouvait pas
laisser les hommes en plan après ça (rire). Le sommaire est d’ailleurs quasiment
bouclé. Il y aura Clive Barker, Pierre Bordage, Bruno Della Chiesa, Jean-ClaudeDunyach,
Andreas Eschbach, Valério Evangelisti, Luca Masali, Paul J.McAuley, Michael Marshall
Smith, James Morrow, Roland Wagner et moi-même. Il y aura aussi un auteur espagnol,
un auteur allemand et un auteur danois qu’on découvrira en France pour l’occasion.
Et j’attends encore quelques réponses. D’autre part, j’ai un gros projet pour
J’ai Lu millénaire, qui doit s’appeler les Oiseaux de lumière et qui sera
un space opéra. J’en ai marre des futurs trop noirs et trop sombres. J’ai envie
d’aller plus loin parce qu’au fond je suis optimiste sur l’avenir de l’humanité
sur le long terme. Même si je pense que le prochain siècle devrait être noir et
difficile. En deux mots, le thème porte sur une horde d’immenses oiseaux de lumière
de 2 kilomètres d’envergure qui traversent le système solaire aux alentours de
2400. Ce sont des oiseaux d’énergie pure qui peuvent capter la pensée du cerveau
humain. On ne peut donc pas les chasser. L’histoire sera la quête de ces oiseaux
de lumière, savoir qui ils sont, d’où ils viennent, s’ils délivrent un message…
Je pense que ce sera un beau livre pour une fois plutôt poétique que sombre et
désespérant. En tout cas, ce sera une belle quête issue d’un rêve. Parce que pour
tout vous dire, j’en ai rêvé de ces oiseaux de lumière. Un livre issu d’un rêve,
il n’y a pas mieux comme source d’inspiration. Nous :
Dernière question, quels sont les auteurs qui vous ont marqué ?
Jean-Marc Ligny : Il y a un auteur qui m’a marqué depuis que je sais
lire de la SF, c’est Philip K.Dick. C’est vers lui que je reviens lorsque je me
trouve nul parce que c’est une source d’inspiration inépuisable. Et puis il a
compris beaucoup de choses avant tout le monde, comme la réalité virtuelle par
exemple. Sinon, ma dernière grande claque en SF, c’est des Milliards de tapis
de cheveux d’Andreas Eschbach, qui est à mon avis un des chefs d’œuvres du
XXème siècle dans la littérature en général. Je le mets au moins sur
le même pied d’estale que Les seigneurs de l’instrumentalité de Cordwainer
Smith, qui est un des romans qui m’a définitivement converti à la SF et qui m’a
fait dire : « Seule la SF peut produire de tels chefs d’œuvre et
être capable d’ouvrir autant l’imaginaire… ». Je n’ai rien lu de tel
depuis, même les plus grands auteurs classiques du monde entier. Ce gars là, c’était
un véritable voyageur temporel. |