| Nous
: Vous
étiez très jeune lorsque vous avez commencé à écrire,
vous souvenez-vous de votre première nouvelle ? Michael
Moorcock : Mes premières histoires en fait je les racontais à
mes camarades de classe, en primaire. Généralement elles étaient
à la première personne et très largement inspirées
de Kipling que moi j'avais lu, mais eux non. Vers 9-10 ans, j'ai créé
mon premier magazine (que je tapais à la machine en utilisant un carbone,
ce qui permettait de tabler sur environ six exemplaires potables). Ce magazine
s'appelait Outlaw's Own et a connu quatre numéros. Je me rappelle
d'une histoire qui se passait en Afrique, dans la jungle, et d'une autre qui racontait
un voyage en fusée vers la Lune. Tout ça, ça devait être
autour des années 1950.
En 1954, j'ai monté mon premier fanzine
consacré à Edgar Rice Burroughs, Burroughsania, que je vendais au
collège. La méthode était beaucoup plus élaborée,
puisque j'utilisais une duplicatrice Gestetner. Et en 1955, alors que je travaillais
comme stagiaire dans un cabinet de consultant, j'ai utilisé leur ronéotypeuse
pour sortir une dizaine de numéros supplémentaires de Burroughsania,
ainsi que deux autres fanzines : l'un musical - The Rambler -, et l'autre essentiellement
consacré aux pulps anglais - Book Collectors News.
Et puis en 1956,
grâce à Burroughsania, j'ai pu décrocher un boulot d'assistant
rédacteur en chef (en fait rédacteur en chef tout court) pour Tarzan
Adventures, quant à Book Collector News, ça m'a valu de me faire
embaucher par Sexton Blake Library, à partir de 58. J'ai écrit beaucoup
d'histoires pour enfants dans Tarzan Adventures, mais pour Sexton Blake
je n'ai écrit qu'un seul roman - Carribean Crisis - qui est généralement
considéré comme ma première vraie publication.
Nous
: L'immense majorité de votre uvre est
axée autour de la science fiction et de la fantasy. Qu'est ce qui, en plein
Swinging London, vous a fait choisir une telle orientation ? Michael
Moorcock : J'ai choisi la science fiction pour la même raison que j'ai
choisi le rock au début des années 50. Bien que j'ai toujours lu
et écouté des choses très différentes, je sentais
que c'étaient là deux formes d'art que je pourrais pratiquer tout
seul, sans avoir sur le dos un adulte qui me dirait quoi faire et comment le faire.
Un peu comme, j'imagine, les générations suivantes ont choisi les
jeux vidéo et le hip hop. C'était au fond ce qui nous excitait vraiment
à l'époque, et ça incluait tout l'existentialisme français,
qui reste une composante importante de l'atmosphère du Cycle d'Elric.
Camus en particulier était un de mes grands héros.
D'ailleurs,
c'était plutôt l'époque pré-Swinging London, on était
dans les années 50, et tout le monde s'habillait en noir et fumait des
Gauloises. On était tout aussi fan de Juliette Gréco et de Kurt
Weill que de Buddy Holly et de Chuck Berry. C'était ça l'ambiance
à l'époque. Ballard, B.J Bailey et moi avions alors l'habitude de
nous retrouver régulièrement pour parler des potentialités
de la SF, même si je n'ai jamais vraiment été un grand lecteur
de SF. Mon premier livre du genre je l'ai lu à Paris en 57, au Mistral,
qui est depuis devenu Shakespeare & Co. C'était Terminus, les étoiles
de Alfred Bester, que j'ai immédiatement adoré. Mais je me souviens
avoir été très déçu de la plupart des autres
romans de science fiction que j'ai lu. Bien sûr Terminus, les étoiles
s'inspire du Comte de Monte Christo, et Dumas était une de mes idoles
de jeunesse.
Nous : Brian Aldiss a dit
qu'une bonne histoire vient toujours de deux idées qui, on ne sait pas
trop comment, vont soudain s'imbriquer l'une l'autre, et un de nos auteur français
voit les idées comme des oiseaux qui planeraient au-dessus de sa tête,
et déciderait d'un coup de se poser sur son épaule. Vous, comment
voyez-vous les choses ? Michael Moorcock : J'ai toujours
pensé que mes idées me venaient de mon inconscient et d'ailleurs
mes premières critiques le reflétaient bien ("
architecture
de l'inconscient
", "
chateaux hantés de l'esprit
",
etc.). Je pense que la plupart des uvres que j'ai écrites à
mes débuts viennent des "fantômes" de mon enfance. En 1970,
quand j'ai eu la trentaine, j'ai décidé qu'il était temps
pour moi d'affronter ces fantômes, plutôt que de les mettre en scène.
C'est à ce moment-là que j'ai écrit La défonce
de Glogauer, qui commence par l'annonce de ma mort survenue à Birmingham
(un moyen de me confronter à ma propre mortalité). Evidemment je
ne pensais pas que des gens aient pu prendre cette annonce au sérieux,
mais hélas il y en a eu.
Nous : Lorsque
vous êtes devenu rédacteur en chef de New Worlds en 1964, vous avez
beaucoup fait pour des auteurs comme Aldiss, Sladek, Spinrad, Ballard ou Disch.
Quel regard portez-vous sur leurs carrières, et êtes-vous toujours
en contact avec certains d'entre-eux ? Michael Moorcock :
Je suis resté ami avec tous les auteurs que vous mentionnez (sauf avec
Sladek, qui est décédé). Mais si Ballard a évidemment
eu beaucoup de succès, certains autres traversent une sorte de crise depuis
que les Star Wars et afférents ont rendu la SF intelligente si démodée.
Star Wars a fait beaucoup de tort en remettant au goût de jour les
vieux standards de la SF de gare.
Aldiss continue d'écrire, et reste
un écrivain intéressant. Dish et Spinrad ont eu pas mal de difficultés
à se faire éditer ces dernières années à mesure
que leurs idées se radicalisaient. D'une manière générale,
les éditeurs américains sont devenus très mercantiles, et
par conséquent peu enclins à prendre des risques avec la SF ou la
Fantasy. Steve Erikson, qui est un brillant jeune auteur de Fantasy, a eu beaucoup
de mal à trouver un éditeur, alors qu'au final son uvre a
très naturellement trouvé son public.
Je reste à l'affût
des jeunes auteurs, et me fait un point d'honneur de chroniquer pour The Guardian,
mais je ne suis plus vraiment ni la SF ni la Fantasy, à moins que je sois
en face de quelque chose de vraiment incroyable. Je préfère la fiction
sociale, et ces derniers temps ce sont plutôt des auteurs comme Iain Sinclair,
Alan Warner, Alan Wall ou Tom DeLillo qui m'impressionnent.
Nous :
Quel regard jetez-vous sur ces années passées
à la rédaction en chef de New Worlds, et que pensez-vous du fait
que, quarante ans après, c'est toujours quelque chose de très important
pour les amateurs de science fiction ? Michael Moorcock :
Ces années New Worlds étaient très en phase avec l'ambiance
des années 60. Nous étions des progressistes qui espéraient
renouveler tout le monde de l'écriture en utilisant des méthodes
et des sujets inspirés à la SF. Nous ne voulions pas une "meilleure"
science fiction, mais plutôt développer une écriture qui emprunterait
à la SF. C'est ce que certains ont qualifié depuis d'approche "post-moderniste".
A vrai dire, nous nous décrivions plutôt comme "anti-modernistes",
convaincus que nous étions que les formes d'écriture qui prédominaient
depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ne suffisaient plus pour décrire
ce que nous vivions alors. Et compte tenu de la prééminence de cette
approche "post-moderniste" dans la littérature anglo-saxonne
aujourd'hui, je pense que nous pouvons nous considérer comme étant
parmi les initiateurs de ce mouvement. Cependant, je pense que ce ne fût
qu'incidemment si nous avons eu une quelconque influence sur la SF, car à
mon sens c'est sur la littérature générale qu'elle s'est
le mieux fait sentir. En tout cas c'était note intention, et j'en veux
pour preuve le nombre d'auteurs "généralistes" qui, en
Angleterre, revendiquent Philip K. Dick comme une source d'inspiration : Martin
Amis, Fay Wheldon, Salman Rushdie, et j'en passe
Nous : Beaucoup
de vos biographes s'accordent à reconnaître qu'il y a eu toute une
époque où vous n'écriviez plus guère que pour gagner
de l'argent, souvent afin de le réinjecter dans New Worlds. Quels
souvenirs gardez-vous de ces années-là ? Michael
Moorcock : Je me rappelle que trois jours était le maximum de temps
que je pouvais, économiquement, me permettre de consacrer à un roman
de genre. Presque tous les romans de ce type écrits avant 1975 l'ont été
en trois jours. Et puis ça a été une semaine, puis dix jours.
Aujourd'hui, quand je fais "intervenir" à dessein, énormément
de références à mes premiers romans, ça prend beaucoup
plus de temps. Ça devient une sorte d'empilement intellectuel, comme pour
La fille de la voleuse de rêves ou les autres récentes séquelles
d'Elric. C'est aussi le cas pour d'autres livres, comme Le seigneur des airs qui
fait référence à l'attitude d'écrivains Edouardiens
comme Conrad, Kipling ou Wells vis-à-vis de la notion d'Empire Britannique.
Je
me rappelle mieux en fait les journées passées à méditer
(et c'était vraiment le cas) sur des thèmes d'écriture, que
les journées d'écritures elle-même qui passaient comme dans
un rêve. J'aimerais pouvoir penser à mon livre et ensuite l'écrire
d'une traite. D'un autre côté, je regrette d'avoir passé si
peu de temps à écrire ses histoires, mais peut-être cela donnait-il
une certaine vitalité à mon travail. Je ne sais pas.
Nous
: Votre carrière vous a valu une énorme
popularité et un public de fidèles. Quelles sont vos relations avec
vos fans ? Michael Moorcock : Comme vous pouvez le voir en
consultant mon site Moorcock's Weekly Miscellany (www.multiverse.org),
j'entretiens d'excellentes relations avec mes lecteurs, aussi bien les plus jeunes,
qui préfèrent généralement mes séries, qu'avec
les intellectuels et les universitaires qui tendent eux, à préférer
mes uvres plus générales comme The War Among The Angels
et autres. Il y a une tendance (même si ce n'est pas systématique)
à ce que mes plus jeunes fans me posent des questions sur, mettons, Elric,
alors que les plus âgés m'interrogent plus volontiers sur Mother
London par exemple.
Mais j'ai de longues conversations via internet
avec tous types de lecteurs. En cela je me situe plus dans la tradition des auteurs
victoriens (comme Dickens, Elliot ou Meredith) que dans celle des modernes (Joyce,
Pound ou Beckett), bien que, évidemment les aventures de Jerry Cornelius
sont nettement post-modernistes, tant dans leurs prémisses que dans leur
mode de narration. Il y en a pour tous les goûts même si, bien entendu,
certains de mes lecteurs détestent Elric et adorent Cornelius, et vice
et versa. J'ai aussi remarqué une tendance chez mes plus jeunes lecteurs
à finir par s'orienter vers mes uvres les plus littéraires,
ce qui fait qu'il y a maintenant des lecteurs qui ont littéralement grandit
avec moi. Certains même depuis mes premiers Tarzan Adventures dans
les années 50.
Nous : Elric est
probablement votre personnage le plus célèbre, et ce en dépit
du fait qu'il soit une sorte d'anti-héros. Comment expliquez-vous ce succès,
et ne pensez-vous pas, depuis le temps, qu'il ait fini par vivre sa vie tout seul
? Michael Moorcock : Elric est né de ce bouillonnement
des années 50 dont j'ai parlé plus haut, alors que l'existentialisme
français, et la littérature française étaient pour
moi une source d'inspiration majeure. Les doutes d'un homme qui incarnait à
lui seul une nation impérialiste étaient une thématique très
en phase avec les préoccupations de l'époque, et c'est d'ailleurs
toujours le cas lorsque l'on voit que les Américains reprennent à
leurs comptes les querelles et la politique qu'ont eues en leur temps des nations
comme la France, l'Angleterre, la Hollande, et d'autres pays colonialistes.
Je
me suis beaucoup identifié à Elric. Elric c'est moi ! (en français
dans le texte. NdT). Et jusqu'à un certain point, il reste le porte-parole
de mes propres réflexions intérieures. Je pense qu'il a su rendre
l'atmosphère de son temps, et qu'il continue d'exprimer les questionnements
des jeunes gens comme moi.
Nous : Il y
a eu Strombringer, la chanson de Deep Purple, ainsi que votre collaboration avec
Blue Oÿster Cult. Il y a aussi eu en 1972, votre groupe, qui réunissait
presque tous les membres de Hawkwind (sauf Lemmy Kilminster
). Comment expliquez-vous
que votre uvre ait eue un tel impact sur le Metal anglais ? Michael
Moorcock : Pour beaucoup de lecteurs de fantasy, vous n'avez le choix qu'entre
Tolkien et moi. A l'évidence, le Heavy Metal n'a pas grand-chose à
retirer de Hobbits en furie et de vieux mages emplis de sagesse, mais en revanche
pas mal à prendre du côté des héros démoniaques
et des épées dévoreuses d'âmes. Cela dit Deep Purple
a toujours renié mon influence, même si, c'est vrai, de nombreux
autres groupes se sont inspirés de ma fantasy. Bernie Taupin a affirmé
que les chansons qu'il avait écrites pour Elton John s'inspiraient des
mes livres. Il semblerait que pour Set The Control For The Heart Of The Sun,
Pink Floyd se soient inspirés de mon roman The Fireclown.
Et il y a bien d'autres exemples. J'ai aussi été plutôt flatté
que Mick Jagger décline l'offre qui lui avait été faite d'incarner
Jerry Cornelius à l'écran, arguant que le personnage était
"trop déjanté" ("Too Freaky". NdT). J'ai
toujours pensé que les Stones étaient une sympathique bande de petits
bourgeois de banlieue
Lemmy de son côté a toujours admis
que la série des Hawkmoon avaient été une grande source
d'inspiration pour lui, même si, bien-sûr, il a par la suite suivi
sa propre voix (il a monté Motorhead après avoir quitté
Hawkwind. NdT). The Deep Fix mon propre groupe, était quant
à lui, tout comme Hawkwind, plus Prog-Rock que Heavy Metal.
Nous
: Il y a des rumeurs concernant une adaptation d'Elric
à l'écran, et il y a cette nouvelle trilogie aussi sur laquelle
vous travaillez. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Michael
Moorcock : L'adaptation est en cours, ce sont les frères Weitz qui
s'en chargent et qui en sont actuellement au stade de l'écriture du scénario
(mais ils ont pour l'instant pris un peu de "vacances", afin de combattre
George W. Bush en Floride). C'est produit par Universal.
Quant à
la trilogie, je viens de la finir. Elle s'ouvrait avec La fille de la voleuse
de rêves, déjà publié en français chez L'Atalante,
elle se poursuit avec The Skrayling Tree et s'achèvera avec The
White Wolf's Son, que je viens de rendre à mon éditeur il y
a une petite quinzaine. Tous tournent autour des littératures de l'imaginaire
(Le joueur de flûte, Alice au Pays des Merveilles, etc.) et
sont plutôt introspectifs. Certains lecteurs les ont adorés, et d'autres
détestés (il n'y a qu'à voir les critiques sur Amazon). Ce
sont les dernières histoires de ce genre que j'écrirai.
Par
ailleurs, je suis ravi de participer à l'élaboration d'une série
de graphic novels mettant en scène Elric, et quelques autres. Le premier
d'une nouvelle série de quatre histoires d'Elric, conçues avec Walter
Simonson, a déjà été publié aux Etats-Unis.
On peut en voir des extraits sur mon site. C'est plus dans l'esprit des premiers
Elric.
Nous : C'est amusant, parce que
vous avez longtemps considéré le comic book comme un genre assez
limité (comme vous l'avez expliqué dans le texte que vous avez publié
dans Alan Moore : portrait of an Extraordinary Gentleman). Qu'est-ce qui
vous a fait changer d'avis ? Est-ce que c'est parce que cette forme d'expression
convient mieux au message que vous voulez faire passer ? Michael
Moorcock : J'ai décidé de réserver mes créations
fantasy EXCLUSIVEMENT au comic book, parce que j'ai le sentiment d'avoir fait
le tour de la question avec la forme romanesque.
Nous : Parlez-nous
un peu du concept du Multivers. Comment le présenteriez-vous à quelqu'un
qui n'en a jamais entendu parler ? Et comment l'idée vous en est-elle venue
? Michael Moorcock : Ce qui est intéressant, c'est
que maintenant, des physiciens tout ce qu'il y a de sérieux ont adopté
des termes que j'avais utilisé pour mon concept du "Multivers",
ce qui lui donne, cela va sans dire, une certaine crédibilité dans
les cercles scientifiques.
D'un point vue intellectuel, je déteste
l'idée du vide. C'est comme ça que m'est venue ce concept d'un nombre
infini de mondes parallèles co-existant dans le même espace, mais
demeurant invisibles les uns aux autres. J'ai pu développer un peu plus
cette idée après avoir lu les travaux de Mandelstam et la Théorie
du Chaos. C'est cette théorie qui m'a permis d'envisager la co-existence
de ces mondes selon une notion d'échelle de densité (certains sont
tellement concentrés qu'ils en deviennent invisibles, et à l'inverse
certains sont tellement expansés qu'ils ne sont, à leur tours, plus
visibles). Dans mes romans les plus récents il y a des personnages qui
sont capables de voyager sur cette échelle pour visiter d'autres mondes.
Tout
est mieux expliqué et illustré dans une graphic novel de la fin
des années 90 qui s'intitule Michael Moorcock's Multiverse, et qui
est toujours éditée aux Etats-Unis chez DC. J'y détaille
toutes ces idées. Elles sont aussi développées dans quelques
revues scientifiques telles que Nature ou Scientific American.
Nous
: Elric, Hawkmoon, Glogauer, Erekose, Bastable, Corum...
Quels sont les rapports que vous entretenez avec vos héros ? Certains auteurs
finissent par les voir comme de vieux amis qui leur raconteraient leurs histoires.
C'est le cas pour vous ? Michael Moorcock : Je pense effectivement
que beaucoup de mes personnages sont de vieux amis qui me dictent leurs histoires.
Cela dit, un certain nombre d'entre-eux, et ce même s'ils sont toujours
de vieux amis, ne me demandent plus trop de raconter leurs histoires. Et d'ailleurs
est-ce que cela m'arrivera encore dans le futur dans la mesure où je vais
de plus en plus me consacrer aux graphic novel où ses personnages et leur
aventures n'apparaîtront plus qu'au second plan ? Mon personnage de Sir
Seaton Begg, le détective métatemporel, permettra à ces vieux
amis de faire quelques intrusions dans son propre univers.
Nous :
Votre bibliographie est énorme, mais parmi tous
les personnages dont vous l'avez peuplée, il y en a-t-il un pour qui vous
avez une faiblesse ? Michael Moorcock : Madame Cornelius
qui apparaît dans les aventures du Colonel Pyat et dans les Jerry Cornelius
est l'une de mes favorites, et je m'exprime souvent à travers elle. Elle
fait office de "chur", au sens grec du terme. J'aime bien aussi
Joseph Kiss, qui est le personnage principal de Mother London, et j'avoue
un penchant coupable pour le Colonel Pyat, cet horrible vieux traître raciste,
même si, bien-sûr, je ne partage pas ses opinions. Côté
fantasy, évidemment, mon personnage favori reste Elric.
Nous
: Vous semblez très intéressé
par la notion de chute de l'Empire Britannique, et par la montée de l'impérialisme
américain. C'est une sorte de thème récurrent dans vos uvres.
Pourquoi ? Michael Moorcock : Comme beaucoup de personnes
de ma génération j'ai pris part (en tant que citoyen) à ce
rejet de l'impérialisme. Et le voir ressusciter juste au moment où
je croyais que l'on s'était débarrassé de l'Empire Britannique
pour de bon m'agace prodigieusement. Je parle beaucoup de l'Empire Américain
dans Lives and Times Of Jerry Cornelius, qui vient d'être édité
dernièrement aux Etats-Unis. Je déteste cette hypocrisie qui va
avec l'impérialisme, et je n'ai pas envie que mes impôts aillent
financer l'expansion de quelque empire que ce soit.
Nous : Dans
les années 70 vous avez tenté de mettre à mal l'establishment,
et dix ans plus tard les Cyberpunks s'y sont à leur tour employés.
Je sais que vous ne lisez plus guère de science fiction, mais est-ce que
vous voyez toujours cette colère chez les jeunes auteurs d'aujourd'hui
? Est-ce que certains d'entre-eux vous impressionnent ? Michael
Moorcock : Je suis très déçu de NE PLUS trouver cette
colère dans la SF qui est publiée aujourd'hui. Je trouve que, dans
l'ensemble, c'est devenu un genre très insipide. Je regarde maintenant
ailleurs, vers des formes d'écriture plus expérimentales, pour retrouver
cette colère. J'ai débuté en étant un de ces Jeunes
Excités, et il se trouve que je me retrouve aujourd'hui dans la peau d'un
Vieil Excité. Je crois que la SF a été subvertie. Les vieux
de la vieille (comme Pohl ou Kornbluth) qui avaient écrit de la bonne SF
des années 50 n'ont plus d'équivalent de nos jours, du moins pas
en Angleterre ni aux Etats-Unis. C'est devenu un genre aussi limité et
terne que n'importe quel bouquin d'Agatha Christie. Mais ça reflète
le désintérêt de la politique chez les jeunes anglo-saxons.
Nous avons BESOIN de beaucoup plus de colère, et il semblerait qu'il soit
de plus en plus difficile d'en trouver.
Nous : Quels
sont vos projets ? Michael Moorcock : J'ai enfin terminé
mon quatuor de l'Holocauste avec le Colonel Pyat. The Vengeance Of Rome paraîtra
l'année prochaine. J'ai, comme je l'ai dit, achevé mon ultime Elric
The White Wolf's Son, et Elric : Making Of of a Sorcerer devrait sortir
d'ici quelques mois chez DC Comics. Je travaille à une biographie de Mervyn
et Maeve Peacke, et je compose quelques poèmes comiques qui illustreront
un livre regroupant certains de ses dessins (The Lifes and Adventures of Captain
Crackers), et qui pourrait bien être publiés tout d'abord en
France. J'ai le projet d'un nouveau roman (réaliste celui-là) dont
le titre provisoire est The Rules, et enfin j'étudie la proposition
que m'a faite un éditeur d'écrire mon autobiographie.
Nous
: Doit-on en déduire que vous avez l'intention
de faire évoluer votre carrière vers une littérature plus
généraliste, plus "réaliste" ? Michael
Moorcock : Tout à fait, je pense, à l'avenir, me consacrer à
une écriture plus généraliste. |