| Nous
: Pouvez-vous nous résumer votre parcours littéraire
? Pierre Pevel : J'ai déjà écrit quelques
romans de Fantasy sous un pseudonyme, Jacq, dans le milieu du jeu de rôle.
Au total, Les Ombres de Wielstadt sont mon septième livre. Mais
pour des raisons diverses, seuls 5 ont été publiés. Un sixième
est en bonne voie. Auparavant, j'ai travaillé dans le jeu de rôle
en tant que scénariste et auteur. J'ai travaillé pour Oriflam et
surtout pour Siroz production. J'ai ainsi développé l'univers du
jeu Nightprowler avec mes petits camarades, sous l'égide de Croc. Mes premiers
romans se déroulaient d'ailleurs dans l'univers de Nightprowler.
Nous : Travailler dans le jeu de rôle vous
a-t-il aidé à écrire les Ombres de Wielstadt ?
Pierre Pevel : Oui, surtout pour créer l'univers. C'est quelque
chose que j'aime beaucoup faire : imaginer sa géographie, sa politique,
les forces en présence, ce que l'on peut y faire ou pas... Pour élaborer
celui des Ombres de Wielstadt, il a fallu que je me documente sur la guerre
de Trente ans, sur le XVIIème siècle, et surtout sur la magie et
la cabale mystique telle qu'elle était comprise à l'époque.
J'ai essayé de faire une magie historique. Nous :
Il y a eu beaucoup de documentation ? Pierre Pevel : Enormément.
Mais pas seulement pour ce roman. Le XVIIème siècle et les histoires
de romans de capes et d'épées me passionnent depuis longtemps. Je
relis les Trois mousquetaires pratiquement tous les ans. J'aime aussi beaucoup
la fantasy et la guerre de Trente ans parce que c'est une période fascinante
et très riche pour un romancier. J'ai réuni les trois pour faire
un roman de fantasy de mousquetaires pendant la guerre de Trente ans.
Nous : Est-ce que la passerelle entre le jeu de
rôle et l'écriture de roman est facile ? Pierre
Pevel : Oui et non. Lorsque j'ai développé l'univers des Ombres
de Wielstadt, je n'avais pas encore d'idée de l'intrigue, mais je voulais
que ce soit riche, cohérent et que le roman tienne sur ses fondations.
Cette partie du travail était à peu près le même que
lorsque j'imaginais un univers pour un jeu. Par contre avec le roman, il y a des
écueils à éviter comme par exemple donner l'impression de
raconter une partie de jeu de rôle. La grande différence, c'est que
dans un roman, on peut se permettre plus de choses. On a moins d'obligation comme
celle d'avoir les héros toujours au centre de l'action. On peut montrer
l'adversaire à l'uvre
Nous : C'est
plus de liberté ? Pierre Pevel : Oui je crois. C'est
surtout une technique narrative complètement différente. Il faut
se mettre dans la peau d'un scénariste de cinéma qui doit raconter
une histoire conçue pour un spectateur omniscient, pouvant voir les tenants
et les aboutissants de l'intrigue. Un scénariste de jeux de rôle
doit se cantonner aux points de vue des héros. Dans le jeu de rôle,
le joueur est acteur. Dans un roman, le lecteur est un spectateur. Son plaisir
peut être de voir comment le personnage principal va résoudre une
intrigue ou trouver l'assassin tout en sachant qui est le méchant de l'affaire...
Nous : Quels sont les auteurs qui vous ont
marqué ou qui vous ont influencé en fantasy ? Pierre
Pevel : Ils datent un peu parce que je ne lis plus de fantasy depuis longtemps.
C'est les grands classiques : Moorcock, Zelazny, et bien sûr Tolkien. C'est
d'ailleurs le seul que je relise vraiment régulièrement. Howard
aussi, même s'il est décrié. J'aime beaucoup ses scènes
de batailles. Quant à aujourd'hui, le seul auteur de fantasy que je lise,
c'est Terry Pratchett. Mais si j'ai aimé tous ces auteurs en tant que lecteur,
ce ne sont pas vraiment des influences. Disons que ce n'est pas à eux que
je pense lorsque j'écris mais plutôt à Dumas par exemple...
Nous : Vous lisez peu de fantasy pour ne
pas être influencé dans votre travail ? Pierre
Pevel : C'est vrai que j'ai la crainte d'être parasité. Si je
tombe sur un bouquin de fantasy se déroulant au XVIIème siècle,
j'éviterai de le lire par principe même si c'est le livre du siècle.
Soit il n'est pas à la hauteur de ce qu'on m'a dit mais il peut m'influencer
par certains éléments que je trouve bien, soit c'est vraiment le
livre du siècle et je vais me demander si c'est bien la peine que je continue
sur cette voie. Je me suis assez investi dans Les Ombres de Wielstadt pour
ne pas m'arrêter tout de suite (rire)
Nous : Pourquoi
avoir choisi la fantasy et pas un polar ou un roman historique ?
Pierre Pevel : Honnêtement je ne sais pas. Je n'ai écrit qu'un
seul roman en dehors de ce genre, et encore, c'est du steampunk. J'ai l'impression
que mon imaginaire est marqué par la fantasy pour longtemps et probablement
depuis mon adolescence. Pourquoi ? Peut-être que je ne sais pas faire grand
chose d'autre. J'ai déjà réfléchi à des intrigues
de polar par exemple. Mais en général au bout du quatrième
ou cinquième chapitre, j'imagine que le héros pourrait être
contacté par l'esprit du défunt et très rapidement je finis
dans une maison hantée
Je finis toujours par ajouter un morceau de
fantastique ou de fantasy dans l'histoire. Et puis j'ai un côté très
gamin. J'aime bien les dragons et les combats à l'épée. Bien
qu'à l'époque du roman, leur organisation n'existait plus, j'ai
intégré des Templiers aux Ombres de Wielstadt tout simplement
parce que des Templiers habillés en mousquetaires en casaques blanches
avec des croix écarlates, ça donnait bien ! C'était beau
à voir. Et là je suis vraiment un gosse. (rire) Nous
: Quand vous écrivez, c'est plus le plaisir qui
l'emporte ou c'est la difficulté de coucher les mots sur le papier ?
Pierre Pevel : En général, quand je commence à écrire
mon histoire, j'ai un découpage très précis de mon intrigue.
J'ai besoin de savoir chapitre par chapitre ce qui va se passer. Je me réserve
le seul plaisir ou la seule douleur, ça dépend, d'avoir à
placer l'ambiance et les personnages, de donner du rythme, de la vie
Bon,
l'exercice reste quand même assez agréable. Ca fait pas mal (rire).
Et c'est plutôt excitant lorsqu'on a l'impression, parfois fausse, d'avoir
trouvé un truc nouveau, ou une expression bien vue pour décrire
une ambiance en trois, quatre lignes. Nous : Comment
vous décririez votre livre à quelqu'un qui ne l'aurait pas encore
lu ? Pierre Pevel : Selon moi c'est un roman de capes et
d'épées avec des éléments de fantastique. Je reprends
assez peu les clichés de la fantasy. Il n'y a pas de quête ou d'autre
chose
même si je ne m'interdis pas de le faire un jour. C'est un roman
historique dans une époque qui n'a presque pas existé
Nous : Comment est né ce livre et
l'univers dans lequel il se déroule ? Pierre Pevel :
C'est d'abord parti du goût pour le XVIIème siècle et la guerre
de Trente ans. C'est une période fascinante qui a forgé l'Europe
pour très longtemps. D'ailleurs, on en retrouve encore des traces de nos
jours. Ensuite, il y avait un goût pour la fantasy et les romans de capes
et d'épées. Les Ombres de Wielstadt est un mélange
de tout ça. Je voulais aussi une aventure urbaine. Pour le choix de la
ville, j'ai d'abord pensé à des endroits historiques comme Paris,
Strasbourg, Cologne
Et puis finalement, pour me sentir vraiment chez moi,
le mieux était encore de l'inventer. Ensuite, ma ville devait être
au cur de l'Allemagne et de l'Europe, dans la région de Cologne,
et elle devait posséder un port pour donner de grandes possibilités
romanesques. Je me suis donc permis d'effondrer la vallée du Rhin sur un
tiers. C'est un droit lorsque l'on est auteur de fantasy (rire)
Voilà
pourquoi les eaux de la mer du nord arrivent jusqu'à Wielstadt.
Nous : Combien de temps vous a demandé
la création de ce livre ? Pierre Pevel : En tout
un an, mais réparti. Grosso modo, six mois pour l'univers, conception et
recherches historiques, et autant pour l'écriture. La difficulté
quand on fait une uchronie, c'est de choisir les éléments qu'on
va enlever ou garder. Pour ma part, j'ai besoin d'y réfléchir tout
de suite pour pouvoir, au moment de l'intrigue, savoir ce que je peux me permettre
de faire ou non. Et puis il faut aussi compter les deux derniers mois de réécriture
purement littéraire, où j'ai remanié certains chapitres à
la demande de mon éditeur. Nous : Pour
rentrer dans votre roman, parlons de votre ville, Wielstadt. C'est un paradoxe
puisque l'histoire se déroule en pleine guerre de Trente ans et que Wielstadt
est une zone de paix à l'extérieur des combats.
Pierre Pevel : C'est parfaitement voulu. Le roman se passe pendant l'hiver
1620, deux ans après le début des hostilités. A cette époque
vient de se dérouler une bataille assez importante où les protestants
ont subi une grave défaite face aux forces de l'Empereur et aux forces
catholiques. Les contemporains ont donc cru que c'était fini. Mon roman
se situant à cette période là, les personnages pensent la
même chose. Quant à Wielstadt, si elle est protégée
par un dragon qui la domine, c'est en premier lieu pour l'exotisme de la situation
mais aussi pour que cette protection me permette d'en faire une espèce
d'Europe miniature. Tous les courants de pensées, religieux, ou philosophiques
y sont présents. Ils se manifestent d'abord à Wielstadt puis partout
en Europe. Une telle chose n'est possible que grâce au dragon. Une ville
qu'on ne peut pas assiéger sous peine de voir ses troupes carbonisées
est une ville qu'on laisse en général assez tranquille. C'est donc
une cité prospère qui en plus se trouve à la croisée
des routes de l'Europe. C'est pour cela qu'elle possède des quartiers protestants
et des quartiers catholiques. C'est une hérésie du point de vue
historique. A l'époque, les villes choisissaient leur camp. Seule Wielstadt
est divisée comme l'Europe à ce moment-là. Nous
: Il y a un melting pot assez fantastique dans votre
livre dont ressort un personnage : Kantz, votre héros. Comment est-ce que
vous le définiriez ? Comment est-il né ? Pierre
Pevel : Ah bah ça, je ne le dirais pas (rire). J'ai déjà
un dossier sur mon ordinateur avec toute son histoire jusqu'au début du
roman. Elle donnera la matière à des livres futurs. Disons simplement
que Kantz, est une sorte d'exorciste en armes, un chasseur de démons. On
sait qu'il a été prêtre jadis et qu'il mène une croisade
personnelle contre les ombres, c'est-à-dire le Mal tel qu'il pouvait être
imaginé à l'époque avec fantômes et démons.
Nous : Quelle relation avez-vous avec vos
personnages ? Pierre Pevel : En général je
les aime bien. Même les méchants. J'essaie de leur trouver une cohérence
psychologique pour qu'ils ne puissent pas dire ou faire n'importe quoi en fonction
des situations. Je les considère comme faisant partie intégrante
de l'intrigue. Si jamais je n'ai plus besoin d'un personnage, je n'hésiterais
pas à le tuer, sans aucun soucis. Je tiens d'abord et avant tout à
la cohérence du scénario. Si le méchant capture un adversaire,
il va le tuer. Il ne va pas le mettre dans un piège fabuleux dont le gars
va se sortir à l'aide d'un gadget inventé par Q. Non, il le tue.
Et de la manière la plus simple. Et si le lecteur a de la peine, tant mieux.
Ca veut dire qu'il s'est attaché au personnage. Rassurez-vous, je ne vais
pas jusqu'à les tuer pour qu'on les aime (rire) Nous :
Et la petite fée Chandelle, c'est un hommage à
Peter Pan ? Pierre Pevel : Au Peter Pan de Loisel
alors. Pour la créer, j'ai beaucoup pensé à la fée
Clochette telle qu'il l'a dessinée. Et puis j'avais aussi conscience que
mon roman était assez noir, un peu sinistre. Chandelle était un
contre point rigolo qui permettait de souligner l'humanité de Kantz. Elle
a été très amusante à mettre en scène.
Nous : Quelle va être la suite des
aventures de Kantz ? Pierre Pevel : Pfff, j'en sais rien
(rire). Je sais comment l'histoire du monde et de Wielstadt va évoluer.
Je sais ce que j'ai envie que le lecteur découvre petit à petit.
Mais pour le reste... J'en suis vraiment à la première étape
de la génèse dans ma tête. Une espèce de fourre tout.
J'ai juste des envies comme de faire une poursuite sur les toits, de développer
les personnages de la dame en rouge, du dragon, du roi Misère et de Kantz,
d'une attaque commando sur une abbaye en ruine avec des brigands, d'une poursuite
de carrosse, avec des gars qui se bagarreraient dessus
Ce sont des envies
très diverses, certaines très futiles et d'autres, plus fondamentales,
qui donneront la matière du livre. Nous : Dans
Les Ombres de Wielstadt, on y trouve beaucoup de livres. On y retrouve
pas un peu de Pierre Pevel là ? Pierre Pevel : Bon,
effectivement il y en a quelques uns à la maison. Mais c'est aussi un fait
culturel historique. Au XVIIème siècle, les romans étaient
les seuls vecteurs culturels. Ils avaient une importance énorme. On leur
portait donc beaucoup de crédit, quitte à croire parfois n'importe
quoi. Il y avait des gens qui étaient de grands érudits, des savants
mais qui pensaient sincèrement que les salamandres naissaient du feu et
qu'il y avait des loups garous. C'était un mélange de croyance et
de science. Par exemple, on a des bestiaires présentés comme étant
des livres de zoologie où l'on avait le chat, le chien, la chèvre
et le dragon au même niveau. Ce n'était pas stupide comme réaction,
c'est juste qu'il n'y avait que les livres à l'époque.
Nous : Et la Cabale dans tout ça ?
Pierre Pevel : La Cabale, c'est avant tout la mystique juive. C'est la
démarche de certains pour rentrer en communication avec le divin par la
prière, les privations, la réflexion, l'étude
pour
espérer approcher de plus près le divin et de comprendre le monde.
Il faut penser qu'à l'époque on avait aucune connaissance sur les
lois de la gravité. Si une pierre tombe, on croit que c'est par affinité
avec la terre. C'est une autre façon de voir le monde. Dans beaucoup de
romans, la cabale se résume à des livres de magie noire. C'est tout
sauf ça. La Cabale est très riche, très compliquée
et ne se limite pas à la magie. Et je suis loin d'avoir tout compris.
Nous : Qu'est-ce qu'on peut souhaiter à
Pierre Pevel maintenant ? Pierre Pevel : Que ça
marche ! Parce que pour un auteur, lorsque l'on achète son livre, cela
lui donne le droit de faire le suivant. La suite des Ombres de Wielstadt
est déjà signée. Mais on ne saura si le premier a bien marché
qu'au moment de sortir le second. C'est ce qui décidera d'un troisième
tome ou non. Nous : Et même en
cas d'échec, vous continuerez à écrire ? Pierre
Pevel : Oui. C'est de la mauvaise came, l'écriture. On est très
vite accro même si ça ne rapporte pas grand chose. Et puis je ne
sais pas faire grand chose d'autre. Nous :
Quelles sont vos envies ? Pierre Pevel : Ce dont j'ai envie,
vraiment, c'est que les personnages que j'invente m'échappent. Le plus
beau compliment que l'on puisse faire à un auteur, c'est de prendre la
suite de ses histoires. Il y a plein de pastiches des Trois mousquetaires
par exemple et c'est vraiment fabuleux. A la place du père Dumas, je serais
drôlement content de voir qu'Atos, Portos et Aramis continuent à
exister. Si quelqu'un avait envie un jour de placer un roman dans l'univers de
Wielstadt, je serai ravi. Et si quelqu'un qui ne me connaît pas parlait
de Kantz non pas comme un personnage mais comme un voisin, alors là
(rire) |