Journaliste de métier et auteur parcimonieux, Yvon Hecht semble avoir peu publié hormis un roman apocalyptique au Rayon Fantastique en 1962, La fin du quaternaire, et Alexis, un recueil de nouvelles portant le séduisant sous-titre de Contribution à l'étude des phénomènes occultes. Au milieu des années quatre-vingt-dix, cependant, la collection Présence du fantastique de Denoël accueille dans son catalogue Helena von Nachtheim, une variation romantique sur le thème de l’amour et du vampirisme. Rien de très novateur à première vue, et pourtant, la lecture des premiers chapitres nous enchaîne (peut-être pour toujours ?) à la romance tragique d’Helena et Wilhelm… Pour un archiviste un peu fleur bleue, c’est une très belle découverte !
Belle, douce et mortelle…
Au début du dix-neuvième siècle un étudiant en médecine, le baron Wilhelm Vordenburg, devient le médecin personnel du prince Hardenberg, ambassadeur de Prusse et hypocondriaque notoire. Loin de n’être qu’une péripétie mondaine dans la vie du jeune homme, cet emploi va bouleverser sa vision du monde. Helena von Nachteim, une jeune femme d’une beauté sidérante, vit en effet avec le prince, qui la traite comme si elle était sa propre fille. Wilhelm tombe rapidement sous le charme et multiplie les occasions de visiter son bienfaiteur. Pourtant, cette belle ingénue pourrait bien n’être pas aussi inoffensive que son apparence fragile pourrait le laisser croire, d’autant que d’étranges rumeurs à propos de la déchéance de ses aïeux l’enveloppent d’un halo de mystère. Les rites macabres auxquels sa famille la faisait participer ont-ils dévoyé son esprit sensible ou est-elle authentiquement aussi angélique qu’elle le semble ? Et cela a-t-il un rapport avec cette lettre que le père du jeune médecin avait jadis écrit à son épouse pour lui avouer son implication dans un cérémonial des plus lugubres ?
De l’innocence des fauves…
Porté par le personnage magnifique d’Helena et par le bel amour que lui porte Wilhelm Vordenburg, ce roman s’écarte bien loin des clichés sanglants de bien des histoires de vampires. La méthode vampirique elle-même est assez originale, puisqu’elle met en jeu un principe vital similaire au qi théorisé par la médecine chinoise, cette énergie en constante mutation à l’origine de l’univers et de sa persistance au fil des éons. Si la vie impose à tous les êtres de s’en nourrir inconsciemment, quelle mal y aurait-il à s’en fortifier délibérément ? On ne peut vraiment pas en vouloir à un tigre de se nourrir, et la mort n’est après tout qu’un éternel recyclage, la transformation de nos atomes. Rien ne disparaît jamais vraiment, n’est-ce pas ? D’autant que cette énergie ainsi absorbée peut engendrer des voyages psychédéliques qu’aucune drogue ne permet d’envisager… Helena von Nachtheim est, d’un point de vue moral, une expérience de pensée des plus troublantes et nous interroge sur la relativité de l’innocence (ou de la culpabilité...) en plus de constituer une belle histoire d’amour.