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Date de parution : 01/03/2026
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Les chroniques de l'archiviste : Interface (1971) de Mark Adlard... Au cœur de la machine, on ne fait pas de sentiments…

En dehors de nombreux essais dans des revues britanniques de science-fiction, Mark Adlard n’aura publié qu’une pincée de nouvelles et quatre romans, dont un seul a eu les honneurs d’une traduction française. Premier volume d’une trilogie comprenant aussi Volteface et Multiface, l’édition française d’Interface est préfacée par Brian Aldiss, qui ne tarit pas d’éloges sur ce premier roman écrit par son ami Mark, dont les fonctions de cadre dans l’industrie sidérurgique nourrissent ce texte aux échos très contemporains. Conséquences d’une révolution industrielle et technologique d’un nouveau genre, ville close et prolétariat oisif, trois éléments qui nous promettent une drôle de dystopie, à moins qu’il ne s’agisse d’un document visionnaire…

Au cœur de la machine, on ne fait pas de sentiments…

D’un côté, il y a Tcité, une ville close surpeuplée formée d’alvéoles et de vastes corridors, dans laquelle vit une classe prolétarienne devenue oisive depuis que le travail a perdu une grande partie de son sens avec l’automatisation des tâches. Les artisans exerçant les rares métiers manuels qui sont parvenus à résister à la mécanisation sont payés à prix d’or (essayez donc de vous faire coiffer par un robot, pour voir…) En dehors de Tcité vivent les Directeurs, qui contrôlent la production de Stahlex (une matière miraculeuse aux usages universels) en fonction du Fichier des Citoyens, grâce auquel les moindres fluctuations de la demande sont anticipées. Dans cette société future, tout est devenu prévisible, calculé, méthodiquement organisé… Mais où sont donc passés l’Art et la Poésie ? Peut-on vraiment rester humain en se contentant de visites aux aphrobelles, des conversations calibrées d’autocopains quelque peu intrusifs et de cigarettes « Félicité » grâce auxquelles tout va pour le mieux ? Pourtant, dans cette économie aux rouages bien lubrifiés, un décalage infime se produit et engendre une funeste divergence…

Un futur sans surprises !

Quand chaque évènement devient calculable au point qu’il devienne possible de prévoir avec précision le comportement d'un corps social, le cours de l’histoire se fige et ce ne sont pas les cyborgs dans lesquels on aura implanté les cerveaux de dauphins ou de Saint-Bernards qui pourront y changer quelque chose. Avec ses citoyens comparables à des robots consciencieux, le monde d’Interface ressemble plus aux Enfers Industriels qu’à un futur radieux. L’interface, c’est ce que Mak Adlar nomme aussi la Dénaissance, un désert entre l’avènement des technologies et la disparition concomitante des Arts, un mur qui sépare ces deux domaines sans que personne n’ose plus passer outre. Souhaitons-nous vraiment subir un tel avenir, prévisible et par trop confortable, dans lequel l’Art aura disparu, un Art qui étonne, détonne et surprend ?

Tous à Zanzibar, La fin du rêve, Planète à gogos… La science-fiction des décennies soixante et soixante-dix est souvent effrayante de lucidité ! Penser que ce texte paru en 1971 mentionne déjà les effets pernicieux d’un cybernet, la collecte de données personnelles dans un but commercial, la soumission de l’homme à la machine et, ô combien prémonitoire, la production d’art et de littérature par des ordinateurs… La disparition de l’artisanat, selon Mark Adlard, aurait donc causé la mort de la métaphore poétique, car il n’y a pas d’empathie possible avec une production industrielle déshumanisée. Seul compte désormais le produit fini, le lent processus individuel de création disparait, et avec lui le rapport sensuel et enrichissant avec la matière travaillée…

Ce premier tome fait regretter de ne pas avoir ses suites à notre disposition, car il fait partie de ces lectures qui deviennent de plus en plus indispensables et dont les thèmes préfigurent les excès de notre siècle. Heureusement, mais dans des styles très différents, nous avons aussi pour nous éveiller (et nous réveiller) les livres hilarants de Christopher Bouix, les édifiants opuscules d’Anne Alombert et les récentes éditions de l’œuvre fascinante de Gunther Anders…

 

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