Peintre, musicien, écrivain, Alberto Savinio était un artiste complet et avec son frère, le célèbre Giorgio de Chirico, il fut dès le début des années 1920 l’un des premiers surréalistes. Ami d’Apollinaire, qui l’aida à publier ses premiers textes, Alberto Savinio a légué à la postérité une œuvre aussi variée qu’influente. Sa musique volontiers expérimentale et dissonante mérite le détour, comme en témoigne ses Chants de la mi-mort, et ses tableaux atteignent parfois des sommes indécentes que seuls des collectionneurs fortunés peuvent investir. Ses livres, par contre, sont un peu oubliés et n’ont pas été réédités en français depuis le siècle dernier. Chez les bouquinistes, ils ne sont pas chers et c’est tant mieux !
Une maison hantée des plus baroques…
Fraîchement arrivé à Paris, le narrateur prend une chambre dans une pension de famille du Quartier Latin dont les membres forment une galerie de portraits des plus pittoresques. Une grand-mère presque morte, un homme de loi d’une voracité effroyable, une relation trouble entre adolescent tourmenté et sa mère qui ne l’est pas moins une belle sculptrice russe au tempérament lubrique, un nain breton et barbu… Le narrateur traversera les pages de ce court roman possédé par un démon cynique et accablé de facultés prémonitoires qui engourdissent chez lui toute prétention au bonheur. La tension monte chapitre après chapitre sans qu’il soit possible d’en identifier les causes. Des esprits rôdent et influencent discrètement les actes des personnages sans que rien de tout cela ne semble avoir un sens. Comme dans la vraie vie ?
Une curiosité littéraire, sans aucun doute !
Beaucoup plus que les aspects fantastiques de cet étrange roman, qui se bornent à l’imprégner discrètement, ce sont les personnages qui en constituent les principaux éléments. Sont-ils fous, ou alors ordinaires au point d’en paraitre inhumains, épouvantablement grossis par la loupe du narrateur qui les observe et les dépeint sous leurs aspects les moins flatteurs, pour autant qu’ils en aient de plus engageants. L’animalité de leur comportement est mise en avant, notamment lors des repas pris en commun, ou lorsqu’il est question de sexe, de religion… Commet ne pas songer alors aux peintures de l’auteur, comme celle qui illustre la couverture, représentant bien souvent des corps humains surmontés de têtes animales. Plus étrange que fantastique, en effet, cette histoire baigne dans une ambiance quasi-onirique, comme l’écho d’un monde presque impossible à percevoir autrement qu’à travers le voile de pulsions primitives envahissantes… Le récit jouit d’un style des plus originaux, à la fois recherché et d’une drôlerie irrésistible, surtout au cours de la première moitié du roman. Finalement, on se fiche un peu d’y deviner un sens profond, pour peu qu’il y en ait un, ou les signes d’une guerre à venir (le roman est paru en 1920), qu’il nous suffise de rire et de nous laisser déconcerter par l’œuvre inclassable d’un véritable artiste…