Les Nouvelles Aléatoires...

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Le_navire
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Les Nouvelles Aléatoires...

Message par Le_navire » lun. oct. 18, 2010 9:22 am

C'est parti mon kiki...

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— Non mais c’est trouemifiant, ce truc, tu me laisses essayer ?
— Attends, j’ai pas fini !
— Allez, quoi, ça fait deux heures que tu joues, chacun son tour maman elle a dit !
— Ouais ben j’en m’en coquignolle, j’ai pas fini.
—Mamaaaaaaaaaaan !

Excsavma’lvop soupira, jeta un œil aux iridescences que les derniers rayons fragmentés du soleil couchant jetaient sur la nacre d’un bivalve enchafouiné dans le sable, et soupira encore.
Il était peu probable que leur mère intervienne, occupée qu’elle était avec sa dernière portée. Comme tous les soirs de la lune franche, son père était allé à son club de poterie, content d’échapper un peu au grouillement des nouveaux-nés qu’il avait déjà couvé les six nuits précédentes.
Bien. Que ces sales gosses s’entretuent. C’était le sort des mâles après tout, jusqu’à ce qu’une femelle les prenne enfin en charge.
La jeune octopède soupira à nouveau, minée par l’ennui. Elle songea un instant à appeler Pficxim’lip mais celle-ci se plaignait du soir au matin, passant en revue avec une constance perturbante les raisons qui faisaient d’elle une adolescente brimée et contrariée. Depuis quelque temps, Excsa’ trouvait sa copine particulièrement bombalante. Et sa prétention à se considérer, à son âge, comme une femelle presque faite n’arrangeait pas leurs relations.
Soupir encore. À quoi bon, vraiment, vouloir grandir si vite ? Excsa’ envisageait sans guère d’impatience le moment fatidique où elle choisirait le mâle qui lui appartiendrait. Les mâles, de son point de vue, ressemblaient tous, quel que fût leur âge, à ses deux imbéciles de frères : leur utilité n’était pas évidente à ses yeux, leur capacité de nuisance, au contraire, lui paraissait incommensurable. Aussi soupira-t-elle encore, se résignant à passer la soirée devant un de ces documentaires animaliers soi-disant pédagogiques et suintants de céphalopomorphisme imbécile. Heureusement, au moins, son père n’était pas là et n’en rajouterait pas dans l’enthousiasme bêtifiant qu’il n’arrivait jamais à dissimuler tout à fait lorsqu’il était question de la vie des bêtes à demi-surfacières, même lorsque la mère lui faisait les gros yeux.
Soupir, derechef.


— Papaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa ! J’ai peur !!
— Mmmpfff, chut, mon chéri, tu vas réveiller ta mère et ta sœur !
— J’ai peur !
— Mais c’est rien, mon oursin, c’est l’orage.
— Je peux dormir avec toi ?
— Non mon chéri, tu ne peux pas, tu es grand maintenant, c’est le tour de la nouvelle portée, retourne te coucher.
— Mais j’ai peur !

Furieuse d’avoir été réveillée, Excsa’ lança une tentacule rageuse vers son frère, lui balança une breloche avec une autre et le recolla ventosa militari dans son nid. Le petit mâle, terrifié mais vaguement soulagé de n’avoir réveillé que sa sœur, se contenta de clamicher doucement, tandis que le père lui chuchotait des mots de réconfort à travers la chambre.
Les mâles, quelle sale engeance ! pesta la jeune femelle.
Le bruit de l’orage gagnait en violence, les coups de boutoir assourdis par les flots faisaient maintenant trembler légèrement la structure de corail de la maison. Quelque chose, pourtant, tournait dans l’esprit ensommeillé d’Excsa’. Le vacarme avait un elle ne savait quoi de dérangeant, de vaguement spectaculaire à l’excès, d’un piquant trop excessif pour un orage qui savait se tenir. Elle se glissa hors de son nid et, quittant la chambre sans faire de bruit, elle alla se poster devant la baie vitrée qui offrait une ample vue de la vallée en contrebas. À l’orée de l’atmosphère, rien qui troubla la surface. Les orages secs étaient rares, mais il était plus rare encore qu’ils durassent si longtemps. Le ciel s’illumina en même temps que gronda le tonnerre : l’éclair fusa droit. À l’horizontale.
Impossible.
Excsa’ ouvrit tous ses yeux d’un seul coup et se ventousa à plat contre la vitre pour mieux se cambrer vers la surface de l’air. Au-dessus de sa tête, une ombre noire, plus vaste que celle d’aucune créature surfacière dont elle eut entendu parler, plongea en même temps qu’un nouveau trait de lumière. Elle suivit la ligne incandescente du regard, et découvrit, loin, très loin sur l’horizon, une autre ombre que le coup de boutoir envoya se vriller dans les flots. Le silence répondit à cette acmé subite, avant qu’un vrombissement profond ne s’élève, accompagnant le départ de la masse énorme qui surplombait la zone.
Excsa’ reprit son souffle. Puis elle décida que le monde était trop compliqué pour lui chercher des excuses valables et retourna se coucher.

***

— Pficx’ ! Pssssst ! Pficx’ !
— Quoi ?
— T’as vu l’orage bizarre, hier ?
— Bizarre ? Je sais pas, pourquoi bizarre ?
— Ben, y avait des trucs pas nets en surface et…
— Non mais toi aussi ! Tu dois être la seule tarflée de plus de dix mouines à t’intéresser à ce qui se passe en surface. À part les mâles bien sûr, mais qui écoute les mâles, de toute façon ?
— Non mais là il…
— Mesdemoiselles !! C’est un cours d’économie agricole, ici, pas le dernier salon où l’on cause ! Vous me ferez deux pages sur l’alimentation en batterie de la limande à blob !

***

La cérémonie de remise des diplômes de fin d’étude, passage obligé, se teinte toujours d’un début de nostalgie en même temps que du soulagement d’en avoir terminé avec l’ennui qui s’attache à la répétition des habitudes estudiantines. Pour la jeune Pficx’, le soulagement l’emportait : elle entrait dans la catégorie des femelles libres de choisir leur mâle et de fonder leur exploitation personnelle. Un but en soi pour une jeune octopède bien née et droite sur ses tentacules. Pour Excsa’, en revanche, le sentiment dominant était la crainte de passer d’un ennui à un autre. Elle n’était sans doute pas la seule à regretter que les balises qui s’apprêtaient à encadrer son avenir paraissent aussi rigides et sans surprise que celles qu’elle abandonnait derrière elle. Mais à son âge, quel intérêt pouvait bien présenter l’idée de ne pas être unique dans son mal-être, puisque mal-être il y avait, et que nulle solution miracle ne semblait à même d’y remédier ? Bref, Excsa’ boudait. Elle bouda tout au long de la cérémonie, puis tout au long de la fête qui s’ensuivit, bouda l’excès d’alcool, les mâles consommables à disposition, les rires un peu gras et les bouffées d’optimisme béat. Elle bouda la proposition de sa meilleure amie de l’accompagner pour des vacances bien mérités sur les terres de sa grand-mère, dans les champs d’algue bleue où l’on pouvait pratiquer la monte des grands hippocampes à s’en étourdir les sens. Elle bouda durant le trajet, bouda en arrivant (tout en faisant quelques efforts de politesse envers la vénérable et maîtresse pieuvre aux manières et aux valeurs morales rigides et ampoulées). Elle bouda jusqu’au troisième jour de ses vacances, lorsque le grand-père de Pficx’, un vieux mâle reproducteur qui avait réussi à conserver les faveurs de sa femelle par sa douce soumission et sa discrétion rare, évoqua la possibilité d’une excursion singulière. Un rocher étrange, situé à une journée de monte, à l’extrémité du domaine, attirait depuis quelque temps les jeunes gens qui en faisaient une sorte de lieu romantique et d’une poésie à même d’encourager les femelles à se choisir un compagnon régulier. Pficx’ évidemment ne se tenait plus de joie. Son excitation prit des dimensions si importantes qu’elle en oublia tout à fait de s’étonner du changement d’attitude de son amie et de ce revirement apparent envers l’idée même d’un accouplement stable. Mais c’est qu’en présentant la chose, le vieillard avait signalé, sans le vouloir sans doute, que cet édifice ne semblait en rien naturel, bien qu’il soit évident que nul au monde n’ait eu les moyens d’en assurer la construction.
Des choses anciennes remontèrent à la mémoire de la jeune octopède. Et la curiosité s’empara d’elle, une curiosité qui chassa toute trace d’ennui et d’amertume, l’emplissant jusqu’au sang d’une nouvelle vitalité.

***

— Tu as vu ? Non mais tu as vu, Pficx’ ?
— Ouais, t’as raison, non mais quelle beauté !
— Une merveille !
— Et un de ces sacs à œufs, mon merlan !
— Hein ? Mais de quoi tu blavasses ?

Le malentendu conceptuel levé, Excsa’ laissa son amie batifoler à sa guise, tandis qu’elle entreprit de glisser autour des parois de l’artefact, dont la brillance lisse, parfois assombrie de marques profondes, affleurait encore par endroits au milieu des arapèdes et des coraux, qui, la Grande Mère sait comment, avaient réussi à s’accrocher et à pulluler tout autour de son immense surface. Il avait vaguement la forme d’une palourde géante surmontée d’un capuchon fendu d’un mur étrange aux reflets mats, dont la plus grande partie semblait avoir réussi à échapper à l’invasion conchylicole. La jeune octopède eut une de ces pensées bizarres, de celles qui vous paraissent évidentes quand le reste du monde s’interroge sur votre santé mentale. Elle se saisit d’un rocher de taille respectable et se mit à cogner à l’endroit où les coquillages avaient élu domicile. Écrasant les fragiles coquilles, les corps délicats, elle dégagea un dessein en étoile sur lequel elle redoubla d’efforts, encouragée par d’autres lignes qui s’ajoutaient peu à peu au motif initial, feuilletant le matériau qui cédait à sa fureur. Enfin, avec un bruit de carapace cédant sous la corne du bec, le mur étrange explosa en une multitude de particules brutalement repoussées vers l’intérieur de la caverne qui s’ouvrait désormais devant elle. L’eau prit un goût vaguement écoeurant autour de l’ouverture, et Excsa’, dégoûtée, en lâcha un léger nuage encré de répulsion. Jetant l’un de ses yeux alentours pour s’assurer que nul n’avait remarqué un tel relâchement des bonnes manières, elle enserra son bec dans une de ses tentacules et se glissa à l’intérieur.

***

Bien sûr, elle ne s’était pas attendue à finir à la une des journaux télévisés. Ni même à se voir congratulée par les anciennes, mais tout de même, au regard de ses découvertes dans l’artefact, elle pensait au moins susciter la curiosité, un quelconque intérêt. Apporter la preuve qu’il existait sans doute une civilisation surfacière avancée, radicalement différente de la sienne, était à tout le moins sujet à interrogations. Certes, la grand-mère de Pficx’ était venue voir de plus près ce dont il était question, à sa demande, et puisque la chose se trouvait sur son exploitation ; mais à la vue de cet intérieur griffé de signes illisibles et dont les teintes se fondaient sous le regard en une bouillie violente, à la découverte de cadavres immangeables qui gisaient comme des étoiles molles qui auraient perdu une partie de leurs branches et déjà attaquées par les crabes nettoyeurs et les petits poissons qui faisaient moins les dégoûtés, elle s’était contentée de marquer sa désapprobation en gonflant la peau autour de son bec et en affichant un pourpre agacé.
De retour au domaine, Excsa’ avait tenté de plaider sa cause et d’expliquer son intérêt pour sa découverte.
— Jeune octopède, s’était-elle entendu rétorquer, je trouve votre attitude tout à fait inabameuse. J’attendais mieux d’une demoiselle de votre lignée, et cette passion subite pour un sujet tout juste digne de l’attention d’un mâle est proprement escalavrante. Vous ferez vos bagages, et je vous conseille vivement de cesser désormais toute fréquentation de ma petite-fille qui a mieux à faire que de s’encalader à votre mauvaise influence.
Excsa’ lança de tous ses yeux un regard implorant en direction de Pficx’, mais son amie détourna les siens d’un air plus ennuyé que désolé. Le grand-père lui-même semblait désormais la considérer comme quantité négligeable et s’éloigna d’elle non sans ostentation.
Excsa’ verdit de colère et fila boucler sa valise.

***

L’antre de la vieille sorcière ressemblait à une décharge puante. L’eau qui, à cet endroit protégé des courants, stagnait plus longtemps qu’il ne l’aurait fallu, avait un goût bizarre, métallique et huileux. Des objets étranges, dont on aurait bien été en peine d’expliquer l’usage, s’entassaient de part et d’autre de la porte grossièrement taillée dans une plaque de roche friable. Excsa’ frémit et hésita un moment à manifester sa présence. Mais elle n’avait plus rien à perdre, après tout. Depuis deux ans, elle était passée par toutes les humiliations possibles et se retrouvait sans avenir. À revendiquer avec une constance obstinée son intention d’en découvrir plus sur la vie surfacière au-delà de la limite des eaux, elle s’était attiré le mépris général, et la colère de certaines. Sa mère l’avait répudiée, le Conseil des Femelles lui avait refusé le droit de posséder sa propre exploitation, les mâles, même, évitaient sa présence de peur qu’elle ne jette son dévolu sur l’un d’entre eux. Elle n’arrivait à satisfaire ses besoins les plus élémentaires qu’avec quelques pauvres hères si bas placés dans l’échelle hiérarchique qu’ils étaient prêts à vendre leur corps pour un peu de nourriture. Seul son père avait, le temps d’une étreinte d’adieu volée entre deux portes, manifesté quelque affection discrète pour la jeune octopède. Il y avait trois mois de cela, il lui avait fait passer par un canal détourné une coupure de presse vieille de sept ans, à propos d’une femelle complètement tarflée qui prétendait nettoyer la mer des choses venues de la surface et qu’on avait bannie à cause de cela. Alors l’antre puait, ses abords ressemblaient à une décharge immonde, mais Excsa’ avait si désespérément besoin d’une alliée qu’elle aurait été capable d’apprivoiser un requin pour se sentir moins seule.

La vieille, étrangement, n’était ni si vieille, ni puante. Elle avait à peine dépassé la cinquantaine et affichait un orange vif de bon augure, qui témoignait tout à la fois de sa bonne santé et de ses dispositions joyeuses. Ses ventouses étaient fort propres, même si on y voyait des traces d’usure et des coupures nombreuses que son activité particulière lui avait values au fil des ans. L’intérieur de la maison était aussi immaculé que ses alentours étaient malpropres, et elle accueillit la jeune octopède avec un enthousiasme qui la consola un moment de ses malheurs.

— Fichabraille, ma jolie ! Quelle histoire, mais quelle histoire !! Ah, vraiment j’adorerai visiter ton artefact, oui, j’adorerai ça ! Malheureusement, ajouta-t-elle en soupirant, je la connais la vieille Pfarxc’, c’est une gargambole, et de la pire espèce. Si je m’approche de son exploitation, elle fera lâcher les orques, tu peux en être sûre. Elle était au Conseil, à l’époque où on m’a bannie, et si elle n’y est plus, c’est que même ses collègues la trouvaient trop valabrante. C’est dire ! Bon, mais ne regrettons pas ce qui ne peut pas être, et voyons plutôt ce que je peux faire pour toi…

Elle se leva de son siège et s’en alla ouvrir un placard profond, où semblaient s’entasser dans le plus grand désordre d’autres pièces récupérées, mais nettoyées avec soin et apparemment intactes. Pendant qu’elle fouillait à la recherche de quelque pièce particulière, Excsa’ prit la liberté de l’interroger sur les circonstances dans lesquelles elle s’était mise elle aussi au ban de la société.
— Ça ma petite, c’est une longue histoire. Pour résumer, je te dirais que j’ai assisté un jour à une scène étonnante, et qui te rappellera des souvenirs. Une ombre énorme est passée au-dessus de ma tête, un jour que j’étais partie en excursion à dos d’hippocampe. J’étais seule, je voulais prendre le large après une année un peu trop riche en carbastouilles, et il n’y eut jamais personne pour corroborer mes dires. Toujours est-il que la chose s’est abîmée dans les flots comme a dû le faire ton artefact, mais la violence du choc, ou quelque autre sorcellerie, aura eu raison de sa structure. Il s’est ébarasouillé en milliers de morceaux et le choc a été si violent que ma monture a été balayée par l’onde de choc et que c’est un maraval que je sois encore en vie aujourd’hui. Je n’ai pas pu résister, j’en ai ramassé quelques uns parmi les moins lourds et les plus épastouillants, et je suis rentrée pour les montrer au Conseil.

Elle se redressa en brandissant un drôle de sac surmonté d’une cloche de verre transparente et jeta à son invitée un regard à la fois triste et connivent.
— La suite, tu la connais, pas la peine de te faire un gribambage.

Le sac était, du moins la femelle en était-elle convaincue, une sorte de carapace souple qui permettait à celle qui la portait de respirer librement dans un environnement non aqueux. Enfin, dans un environnement étranger à ceux qui avaient conçu la chose, expliqua-t-elle à Excsa’, parce qu’il lui avait fallu bricoler un peu pour l’adapter aux besoins d’une octopède.
— Avec ça, on doit pouvoir aller inspecter la surface assez longtemps pour trouver des traces de vie, s’il en existe. Enfin, j’ai quand même un problème. Barancander le système respiratoire n’était pas très compliqué, mais je n’ai pas pu trouver le moyen de toucher à l’enveloppe elle-même sans risquer d’en aflariser la structure. Je ne sais même pas si tu vas pouvoir rentrer dedans…

Une heure plus tard, c’est le gris du découragement qui s’affichait sur la peau des deux amies. Pas moyen, hélas ! d’insérer toutes les tentacules dans les quatre parties étroites qui protégeaient certainement les membres des Surfaciers, du moins si les souvenirs des cadavres découverts autrefois s’avéraient exacts. Elles se creusèrent le cerveau jusqu’au bout des appendices, mais leurs espoirs butaient sans cesse sur la logique géométrique.

Le dîner fut morose, quoique fort bon. Excsa’ s’enfonçait dans le découragement, et commençait à se dire qu’elle avait gâché sa vie pour une chimère, un rêve improbable qui la laisserait périr sur le sable sans même la satisfaction d’avoir résolu le mystère qui la tenait si fort. Son hôtesse, la voyant malheureuse, tenta gentiment de plaisanter pour la défroisser quelque peu :
— Allons, ma jolie, on trouvera bien autre chose. Ne renonçons pas si vite, voyons. Et puis, ajouta-t-elle en riant, tu n’as qu’à me laisser deux de tes tentacules en paiement de l’enveloppe. Qui sait, peut être qu’une fois là-bas, tu tomberas sur un de ces poulpes à quatre pédoncules et que du coup, tu le trouveras joli et tu voudras le prendre comme reproducteur ! Qu’es-tu donc prête à dorfaler pour t’offrir un mâle surfacier, petite princesse ?
Excsa’ eut un pauvre sourire et s’excusa de n’être pas d’humeur badine. Elles finirent le repas en soupirant toutes deux, et se glissèrent dans leur nid la tête pleine d’espoirs déçus.

Au milieu de la nuit, cependant, la jeune octopède ne trouvait toujours pas le sommeil. Elle se glissa hors de sa couche et, sans faire de bruit, sortit dans la nuit fraîche pour réfléchir plus à son aise. La boutade lancée par son hôtesse tournait et retournait dans sa tête. Qu’était-elle prête à abandonner, en effet, pour poursuivre son rêve ? Jusqu’où pouvait-on aller dans la folie lorsque celle-ci vous avait déjà mené si près du néant ? À quoi bon vivre si l’échec seul accompagnait vos pas jusqu’à la tombe ? Un moment, la tentation d’aller taquiner les orques sauvages d’un peu près l’habita toute entière. Mais c’était une solution facile, un renoncement, et Excsa’ n’était pas du genre à renoncer. Elle gronda, afficha un bleu puissant qui disait sa résolution de ne pas reculer devant l’impensable, et retourna dans la maison pour chercher l’enveloppe et un long couteau de cuisine.

***

Le lieutenant Svørg repartit avec son chargement minier à 1500 heure locale. Il était encore saoul, comme il l’était tout du long lorsqu’il s’agissait de faire la navette sur cette fichue planète, morte et désertique, pas une femme digne de ce nom et la menace d’une attaque des confédérés planant en permanence au-dessus de sa tête. Pas assez pour planter son cargo, pas assez pour ne pas dessouler vite fait s’il se faisait prendre en chasse, mais juste ce qu’il fallait pour ne pas prendre sa vie minable trop au sérieux.
Il repéra le signal une minute et demie après le décollage. Celui d’une combinaison, là ou aucune combinaison avec un type normalement constitué dedans n’aurait dû se trouver. Un coup d’œil sur l’ordi de bord lui apprit que ladite combinaison appartenait au sergent Pedersen, porté disparu avec sa navette au cours d’une attaque qui avait eu lieu dans les tous premiers temps de l’installation de la mine. S’il avait été moins saoul, Svørg n’aurait pas perdu son temps à aller survoler la zone. S’il avait été plus sobre, il n’aurait jamais pris le risque de se poser si près de l’océan, où le sol était instable et où aucune installation ne pouvait être établie sous peine de finir engloutie par le sable en mouvement constant. Sans l’alcool qui chargeait ses veines, il n’aurait pas ramassé la combinaison et ce qu’elle contenait, ne l’aurait pas ramenée à bord, ne l’aurait pas ouverte, et n’aurait pas eu à dessouler brusquement à la vision infâme de ce qui l’emplissait.
Scandalisé, il rédigea derechef un rapport en termes choisis sur « l’espèce de salopard à face putride qui avait trouvé drôle de coller dans le scaphandre d’un pauvre type mort au combat une saloperie de poulpe immonde, qui l’avait de plus probablement mutilé encore vivant vu que la saloperie de bête avait pissé tout son sang de ses saloperies de tentacules qu’il avait coupées pour réussir à le fourrer dans la saloperie de scaphandre et que ça commençait à faire chier cette nom de dieu de saloperie de planète de merde où on envoyait les gens crever en compagnie de saloperie de tarés de merde ! »
Il se re-saoûla aussi sec, tellement proprement cette fois-ci qu’il arriva sur terre avec un grammage en alcool largement au-dessus du seuil de sa tolérance pourtant généreuse, rata son atterrissage, s’en sorti indemne, mais la navette bousillée et irréparable, fut licencié illico et se retrouva sur le tarmac avec son sac de vêtement sales et la combinaison du mort qui contenait encore les restes d’un octopède extra-terrestre auquel personne ne semblait vouloir s’intéresser.
Elle était trop encombrante pour qu’il puisse s’en débarrasser dans une bouche d’incinérateur, et un vague reste de lucidité lui interdisait de la poser n’importe où, des fois qu’un môme tombe dessus par accident. Il l’emmena sur les quais avec lui, entra dans le premier bar venu où il acheva de noyer sa conscience dans l’alcool.

Un noctambule encore sobre aurait pu, entre quatre heure et quatre heure quinze du matin, s’étonner voire même s’offusquer de découvrir un scaphandre déposé de manière à mimer une étreinte obscène et scandaleuse avec la petite sirène d’Eriksen. À cette heure là, cependant, il n’y eut personne pour le voir, et la mer se chargea bien vite de rendre à la statue sa virginité menacée. La mer, elle non plus, n’est pas sans orgueil.
"Ils ne sont grands que parce que vous êtes à genoux"

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Mélanie
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Message par Mélanie » lun. oct. 18, 2010 9:29 am

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Le pire n’était pas de sentir le poids de toutes ces vies au-dessus de sa tête. Treize étages en dessous, dix-sept au-dessus, et le plafond qui se lézardait sous cette masse. Et lui, coincé entre ces quatre murs, qui s’était juré si souvent de chercher un appartement, un vrai, dès qu’il aurait retrouvé du travail. Un endroit où le papier peint serait moins jauni, les murs moins minces et l’intimité moins poreuse. Les bruits du quotidien des autres rythmaient ses journées. Le voisin du dessus marchait avec une canne et accueillait chaque week-end une ribambelle de gamins qui couraient dans tous les sens. Celui de gauche écoutait du métal à fond la caisse le matin et la télé à plein volume le soir. Ceux de droite étaient un couple aux engueulades bruyantes à l’heure du dîner, et aux réconciliations non moins sonores ensuite.

Et dans le couloir, les allées et venues, les portes claquées et le cliquetis des trousseaux de clés, le bruit de l’ascenseur. On n’était jamais vraiment seul, ici.

Le pire n’était même pas de se rappeler les cris du voisin du bout du couloir le soir où on l’avait abattu. Les bruits de lutte, les hurlements bestiaux, les coups ; les autres étaient venus nombreux, et armés. Ils ne voulaient pas prendre de risque. Lui n’avait pas osé sortir, mais la scène était hideuse à entendre. Seule restait la trace d’une tache de sang qu’on n’avait pas tout à fait réussi à nettoyer. Le lendemain, le couloir empestait les produits ménagers. Il s’était souvent demandé depuis combien avaient connu le même sort dans les autres étages, ceux qu’il n’entendait pas.

L’épidémie rendait les gens méfiants. Moins indifférents quand ils vous croisaient au détour d’un couloir, mais ils vous jaugeaient d’un regard prudent. En se demandant sans doute si vous étiez porteur, et si la distance qu’ils gardaient serait suffisante. On se cloîtrait plus que jamais derrière les portes – mais l’oreille aux aguets. Le pire était partout en germe. Surtout chez ce voisin qui ne vous salue jamais quand il vous croise dans les couloirs.

Lui n’en savait que ce que laissaient filtrer les infos. Nombre de cas recensés. Description des symptômes. Consignes pour les reconnaître et se protéger. Des bribes de certitude auxquelles on s’accrochait pour ne pas s’avouer que personne n’en savait vraiment rien. On dressait des murs entre soi et les autres pour tenir le mal à distance.
S’il s’infiltrait quand même, il fallait frapper le premier.

Le pire, en fin de compte, était de regarder ses mains, le soir, quand la panique le gagnait. Ses mains déjà difformes aux doigts trop longs sous lesquels il sentait pointer les griffes, et au dos couvert d’une fourrure encore éparse. De les regarder se contracter, se transformer, et d’imaginer ce qui suivrait. Les efforts qu’il faudrait déployer pour ne pas hurler quand son corps commencerait à muter. Il suffirait d’un rien : un bruit de griffes sur le plancher, un meuble renversé pendant les convulsions. Un bruit de course paniquée quand la bête prendrait le dessus. Apprendre le silence devenait une question de survie.

Car au premier bruit suspect, on viendrait le chercher.

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Nébal
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Message par Nébal » lun. oct. 18, 2010 9:52 am

Gasp... :oops:

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Le Bossu, j’en ai rêvé avant de le voir vraiment.
Enfin, « rêvé »…
C’était bien plutôt d’un cauchemar qu’il s’agissait.
Inévitable, avec sa vilaine trogne semi-lépreuse, hérissée de trois épis de cheveux filasses et gras, aile-de-corbeau. Le front bas, cependant. De méchants yeux porcins d’un noir de jais, perçants, brillants, abritant une lueur démoniaque, un éclat de folie pure, quelque part entre la terreur et la haine. Un gros nez verruqueux, gaulois, qui trônait au milieu d’une face rougeaude et suintante, dégoulinante, dégoûtante. Des lèvres sèches et tordues, entrouvertes sur une bouche édentée, d’où jaillissaient çà et là quelques chicots infects et purulents.
Sa bosse, ovoïde, surgissait derrière l’omoplate gauche. Il se tenait de toute façon naturellement voûté, dans une posture un brin simiesque, ses longs bras retombant mollement près du corps, les mains pataudes imprimant un mouvement de balancier à sa démarche courtaude et maladroite. Un gros ventre rebondi, comme une seconde bosse dissymétrique, faisait des « flop flop » sous ses deux mamelles presque féminines. Et deux longues jambes arquées et gauches, que l’on sentait hésitantes dans leur course.
Il était toujours vêtu hideusement, et – je le devinais – puait la fange. Mes cauchemars étaient sempiternellement muets, mais je lui supposais une voix de basse éraillée par le tabac, secouée de toux sèches.
Et il me regardait, l’air tantôt effaré, tantôt haineux, tantôt apeuré ; il me regardait fixement, de ses yeux noirs, de ses petits yeux de porc, inquisiteurs, terrifiés, compatissants ; il me regardait, et moi, moi, j’avais peur…
Le cadre changeait. Parfois, c’était une vieille salle de classe au parquet ciré et aux écritoires vides : j’étais seul face au Bossu. D’autres fois, c’était une rue familière de mon enfance, la nuit, sous un réverbère : j’étais seul face au Bossu. Ou encore la maison de mes parents, déserte : j’étais, encore et toujours, seul face au Bossu.
Je me réveillais alors, frissonnant, dans des draps trempés de sueur, son image sordide persistant dans ma rétine. J’allumais la lumière, fumais une cigarette, une deuxième, une troisième… j’avais peur de m’endormir à nouveau, et, dans la solitude de mes rêves, de retrouver le Bossu.

Puis les choses ont changé. Le Bossu m’est apparu en-dehors de mes rêves.
Je me souviens encore nettement de sa première véritable apparition. Je marchais innocemment dans les rues de Toulouse, revenant d’une course ou de l’Université, je ne sais plus, peu importe. Je passai devant une vitrine, et…
Il me fallut un temps pour réagir, un temps pour saisir cette intrusion de mes rêves dans le réel.
Le Bossu se reflétait dans la vitrine et me regardait, l’air ébahi.
Je me retournai frénétiquement, cherchant autour de moi sa sinistre figure.
Rien.
Le Bossu se reflétait dans la vitrine et me regardait.
Il recula, puis disparut petit à petit.
Je m’enfuis en courant.

Depuis ce jour, le Bossu n’a cessé de m’apparaître. Dans les vitrines, les miroirs, les fenêtres, dans la Garonne ou le Canal du Midi, sur les flancs des buildings et dans les rétroviseurs des voitures, partout où il pouvait se refléter.
Ma vie est devenue un enfer. Un cauchemar permanent.
Alors j’ai tenté de fuir le Bossu. J’ai pensé – naïvement, sans doute – que le Bossu était peut-être lié à cette ville, qu’il ne me suivrait pas dans une autre. Je me suis dit – Paris, peut-être ?
J’ai pris la navette pour l’aéroport de Blagnac. Le Bossu ne m’a pas quitté des yeux de tout le trajet, assis à mes côtés par-delà la vitre.
J’ai tenté de me noyer dans la foule de l’aéroport.
Le Bossu était dans les lunettes des voyageurs.
Je me suis présenté à l’embarquement, tremblant.
J’ai eu le temps d’apercevoir, l’espace d’un instant, le Bossu dans les yeux bleu électrique de l’hôtesse.

Je suis à Paris.
Sous la Pyramide du Louvre.
Et je sais que je ne serai nulle part à l’abri du Bossu.

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TRAGIQUE FAIT DIVERS RUE DE L’IMPRIMERIE – Hier au soir, lundi 22 novembre, une macabre découverte a bouleversé la rue de l’imprimerie : Mlle Suzon Lanier, domestique près M. de Méricourt, revenant d’une course, a en effet aperçu, allongés contre le mur dans une ruelle adjacente, les corps sauvagement assassinés de trois jeunes hommes, que la maréchaussée a tôt fait d’identifier comme étant MM. Philippe Joint, biographe, Jérôme Antier, imprimeur, et Gustave Roger, correcteur-typographe. Les trois victimes ont été retrouvées égorgées, et des pages imprimées enfoncées dans la gorge, la ruelle étant par ailleurs émaillée de feuilles volantes. L’inspecteur Ledru, chargé de l’enquête, nous a confié que lesdites pages étaient celles d’un ouvrage originellement destiné à paraître le lendemain, signé de M. Joint, édité par M. Antier et corrigé par M. Roger, et rapportant la vie et l’œuvre de Mme la Duchesse de Breteuil, la fameuse suffragette. Les soupçons se sont tout naturellement portés sur cette dernière, dont on est semble-t-il sans nouvelle depuis le tragique événement. Interrogé sur les suites à donner à l’affaire, l’inspecteur Ledru ne s’est guère montré loquace, mais a cependant conclu son communiqué ainsi, d’un air las : « Tout ça pour une couille… »

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Ils sont là.
Là, tout en haut, derrière la porte.
Là, juste là, en haut de l’escalier, à attendre, et à dresser des plans.
Ce sont mes gardiens.
Ils se tiennent entre moi et le monde depuis…
Oh.
Depuis toujours, sans doute. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais été libre de mes mouvements. Je ne crois pas avoir jamais perçu le monde extérieur autrement qu’accompagné, contraint et forcé, par mes gardiens.
Leur présence est généralement insidieuse, mais ils sont là.
Toujours.
En haut de l’escalier, le plus souvent, à dresser des plans contre moi.
Ou bien, quand nous sortons, derrière moi, à me surveiller. À m’empêcher d’être libre. À m’empêcher d’être moi.
Je les entends, des fois, même s’ils croient être discrets. Ils croient être discrets, oui, mais je les entends. Ils chuchotent, complotent. Leurs plans sont astucieux, pervers. Un autre que moi, sans doute, n’en aurait pas conscience. Mais moi, je sais. Car je suis habitué à leur présence. Et je les entends jour et nuit, comploter contre moi.
C’est tout juste un souffle, le plus souvent. Mais mon nom revient sans cesse dans leur conversation, et c’est pourquoi je dresse l’oreille depuis toutes ces années.
La nuit, je ne peux pas dormir. Je les entends. Mon nom résonne dans les conduites, rendant un étrange son métallique. Alors je colle mon oreille contre le mur, et j’écoute. Je ne discerne pas grand chose, hélas. L’écho, les bruits de la rue, les chuchotis… tout se ligue contre moi, m’empêche de pénétrer leur discours. Mais je sais qu’ils parlent de moi.
Car mon nom revient sans cesse. Ces syllabes rugueuses, germaniques, syncopées. Pas d’erreur possible.
C’est bien de moi qu’ils parlent.
Un jour j’ai eu l’audace de monter l’escalier, à pas de loup, de coller mon oreille contre la porte, et d’attendre.
Rien.
Les voix se sont tues immédiatement.
Ils savaient, et ils se sont tus.
C’était frustrant. Je sentais toujours leur présence derrière la porte, je savais que je n’avais pas mis fin au complot pour m’être avancé jusque là, mais je n’entendais plus rien. Frustrant ? Non, effrayant, en fin de compte. C’était pire que tout.
J’ai hésité.
J’ai tendu la main vers le loquet. Une main agitée de tremblements, secouée de spasmes violents ; mais…
Non.
Je n’ai pas osé ouvrir la porte.
À quoi bon ?
Ils n’auraient pas été là, de toute façon. Enfin, je ne les aurais pas vus.
Parce qu’ils savaient.
De toute façon, ils savent tout de moi.
Alors je suis redescendu me coucher. Et bientôt les voix ont repris leur litanie et mon nom a de nouveau résonné dans les conduites.
Et il en est allé ainsi toutes les nuits depuis cette unique tentative de… non, je n’oserais pas qualifier cela de « rébellion », le mot serait trop fort. Voyons les choses en face : je m’accommode fort bien de mes gardiens. Je suis un prisonnier très docile, du genre qui espère être relâché pour bonne conduite. À ceci près que tout espoir m’a abandonné depuis longtemps.

Je suis un lâche.
Et ils sont bien trop astucieux pour moi. Bien trop forts, bien trop nombreux. Que puis-je y faire ?
Rien, à l’évidence.
Rien…
Je suis depuis le début condamné à vivre ma vie telle qu’ils l’ont planifiée pour moi ; je sais que, quoi que je fasse, et quelles que soient les précautions dont je m’entoure, je tomberai dans les innombrables pièges et chausses-trappes qu’ils ne manqueront pas de dresser encore et toujours sur mon chemin.
Je me suis rendu à l’évidence depuis bien longtemps : jamais je ne triompherai de l’imagination des gardiens.

Vinze
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Message par Vinze » lun. oct. 18, 2010 10:41 am

(posté en parallèle sur mon blog avec la mise en page : http://metalvinze.blogspot.com/2010/10/ ... reurs.html sous licence creative commons)


Boulevard des horreurs


J'arrive boulevard de Clichy comme tous les soirs depuis une semaine. Lieu de rencontre de tous les artistes laissés pour compte, des vedettes déchues, des saltimbanques désœuvrés mendiant une attention, des squatteurs d'audience dans les théâtres désaffectés et des écrivains décotés. C'est ce qui distille une telle horreur en moi, une concentration de créativité aussi gangrénée par le désespoir est un véritable crève-cœur. Mais c'est ainsi que notre société fonctionne, une fois rejeté du système il est plus simple d'opérer en marge de celui-ci que de se battre vainement pour y garder un pied. Ce n'est pas comme si j'avais vraiment d'autres options, alors je mets mes états d'âme au placard pour quelques heures et rejoins la mêlée sous les néons tremblotants ayant survécu à la lente érosion du temps. Néons qui ne sont pas sans me ramener à ma propre carrière battant de l'aile ; mais le battement d'aile aussi faible et vain soit-il permet à l'oiseau dans la tempête de garder espoir.
Mais trêve d'introspection je vais vous raconter mon histoire si banale, car raconter des histoires est la seule chose que je sache faire. Et puis peut-être êtes vous trop jeune pour l'avoir vécu et un rappel d'histoire récente vous intéresse-t-il. Peut-être sortez-vous d'une longue retraite religieuse loin de toute considération matérielle. Peut-être sortez-vous de trente ans de coma et ne comprenez rien au monde dans lequel vous avez émergé. Ou peut-être n'avez vous tout simplement rien de mieux à faire que d'écouter parler un vieil écrivain aigri. Quoi qu'il en soit un bref résumé s'impose. On peut dire que tout a commencé lors de la crise de 29 comme tout le monde le sait (ou l'ignore dans certains cas peu probables précédemment envisagés). Pour fêter le centenaire de la « première crise de 29 », celle de 1929, les grandes places boursières ont décidé de nous offrir un remake dans des proportions encore jamais effleurées. Bien sûr certains économistes mondialement reconnus argumenteront que tout cela était inéluctable et qu'ils avaient tiré la sonnette d'alarme bien avant, comme le laissaient présager les précédentes crises de 2008 et 2015. Mais à force de crier au loup plus personne ne prête attention. Il faut moraliser l'économie mondiale. Le retour en crédibilité des économistes fut peut-être le seul point positif de cette crise. Je trouve d'ailleurs le terme anglo-saxon de « crash » bien plus approprié, car le choc fut aussi brutal qu'inattendu, sauf pour les précités économistes.
Bref, depuis le début du vingtième siècle, une inversion subtile et sournoise s'était infiltrée dans le système financier mondial, un mécanisme qui opéra comme un cancer car les responsables politiques des grandes puissances ne réussissaient pas à le cibler (mais le voulaient-ils ?) et ne prodiguaient que des soins palliatifs, repoussant l'échéance en espérant que le problème surviendrait lors du mandat suivant, de préférence celui d'un adversaire politique qu'ils pourraient alors enfoncer. Ce mécanisme était pourtant simple et enfantin à trouver : La bourse n'était plus indexée sur la santé financière des entreprises cotées, c'était la santé financière des entreprises qui se trouvait indexée par la bourse. Ainsi une rumeur d'OPA suffisait à sauver une entreprise d'une faillite inévitable en entrainant une flambée de son cours. Mais une rumeur de malversation suffisait également à couler une entreprise saine par le mécanisme inverse. Vous ne comprenez rien à la bourse ? C'est normal, le système est de toute façon conçu pour n'être compris que de ceux qui la font tourner. Dans l'univers « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » comme le disait Lavoisier, mais ils ne connaissaient pas encore la bourse à son époque.
Nous nous retrouvons donc le 13 avril de l'an 2029. Une météorite frappe une région peu peuplée de Chine. Bilan : quelques milliers de morts, sans compter les destructions d'habitations et les dizaines de milliers de blessés. La Chine était alors la première puissance économique mondiale. À vrai dire ils étaient la première puissance mondiale dans à peu près tous les domaines. Sans connaître encore l'ampleur des dégâts, toutes les places financières du monde se mettent alors à paniquer, la rumeur enfle : la bourse de Shanghai va s'écrouler, c'est inéluctable. Les places européennes et américaines s'empressent alors de brader leurs valeurs asiatiques. Shanghai s'écroule comme prévu (les rumeurs boursières sont presque toujours auto-réalisatrices), entrainant dans sa suite Hong Kong et Bombay. Dans une dernière tentative de se rattraper, les places asiatiques tentent de racheter les valeurs asiatiques en bradant leurs valeurs européennes et américaines. Bilan de la journée du 13 avril : dans un effet domino toutes les grandes places financières clôturent par une baisse record. Les places américaines qui ont profité d'un décalage horaire favorable ne s'écrouleront que dans la journée du 14.
La bourse à cette époque était un peu comme Tchernobyl au début des années 80 : un système vétuste, sur le fil du rasoir, n'attendant que de nous péter à la gueule. Comme je l'ai exposé précédemment, peu importait la santé financière des entreprises. Même avec un milliard d'euros de bénéfice net sur l'année précédente, une entreprise ne peut survivre bien longtemps à l’effondrement de ses titres. Ainsi à la fin du mois la plupart des entreprises cotés en bourse déposaient le bilan, croulant sous les dettes malgré des carnets de commande chargés, entraînant dans leurs sillages tous leurs sous-traitants. Les banques qui avaient déjà perdu beaucoup lors du crash se retrouvaient incapables de récupérer leurs créances auprès des entreprises en cessation de paiement. Ensuite ce fut la panique des gens essayant de retirer leurs économies (entreprise vaine puisqu'avec une inflation galopante les billets retirés des distributeurs n'avaient plus de valeur que pour se torcher les fesses), puis les pénuries, les émeutes, en gros tout ce qu'un pays au bord du précipice peut offrir.
Faisons maintenant un bond dans le temps et passons cette période noire encore si douloureuse dans nos mémoires pour une période de lent retour au calme. Autour de l'année 2035, le directoire temporaire se chargeait de la rédaction de la constitution de la sixième république. Il fallait restaurer une économie en évitant de reproduire les erreurs du passé. Cette fois les économistes avaient retrouvé de la voix et il était clair qu'il fallait « moraliser l'économie de marché ». Des gardes-fous ont donc été instaurés pour que la nouvelle bourse soit indexée uniquement sur la valeur réelle des entreprises, s'inspirant du marché obligataire qui existait auparavant. Mais dans un marché de libre concurrence, les banques nouvellement créées (ou ressuscitées) avaient besoin d'attirer les clients. Et pour dégager du profit les intérêts sur emprunts ne sont qu'une solution à long terme. Pour pouvoir proposer des taux d'intérêts sur livrets attractifs, les banques ont besoin de pouvoir spéculer et le marché obligataire est lent à dégager une plus-value. C'est alors qu'est apparue cette idée géniale de la bourse aux arts, une bourse dont les fluctuations permettent aux banques de spéculer sans impact direct sur la santé de l'industrie et des services et donc sans impact sur l'économie du pays.
Me voilà donc écrivain coté en bourse, peut-être avez vous déjà entendu parlé de moi ou lu un de mes livres. Mais peu importe. Je n'ai jamais été un auteur du CAC 40 (la cotation artistique en continue) mais me trouvait à une place tout de même enviable. Chacun de mes romans m'apportait 40% des actions émises, le reste se répartissant entre mon éditeur, les producteurs et les souscripteurs ; et donc des dividendes appréciables sur les ventes. Mais bien sûr ma présence sur le boulevard prouve que cela n'a duré qu'un temps. Il y a un peu moins de deux mois de cela, les épreuves de mon dernier roman sont prêtes pour les rotatives et l'introduction en bourse du nouveau « produit » est donc lancée tandis que les premiers exemplaires sont envoyés aux critiques littéraires.
Je me dois ici de faire une petite aparté sur ces derniers. Dans le nouveau système, les critiques littéraires ont pris la place des colporteurs de rumeurs de l'ancien système. Et si une bonne ou une mauvaise rumeur pouvait infléchir le cours d'une entreprise, une bonne ou une mauvaise critique détient désormais le même pouvoir sur une œuvre et par extension son auteur. Je n'accuserais bien sûr pas sans preuve ces critiques de potentielles malversations, même si je ne vois aucune raison, avec le pouvoir à leur disposition, qu'ils ne cherchent pas eux aussi à profiter du système comme certains ont profité de l'ancien.
Les critiques de mon roman nouveau-né, qui ne tarda pas à devenir mort-né, furent pour la plupart incendiaires, ou au mieux neutres (en tout cas quasiment aucune bonne critique pour contrebalancer l'effet des mauvaises). Je manque bien sûr d'objectivité pour argumenter sur le bien fondé de celles-ci. Le résultat fut une chute en bourse qui condamna mon roman à ne jamais atteindre le stade final de la commercialisation. Au grand bonheur des personnes qui avaient décidé de spéculer à la baisse sur ce dernier. Si certains d'entre vous ne connaissent pas le principe de spéculation à la baisse, je vais vous en exposer les grandes lignes : le spéculateur vend des actions au prix du marché sans même les posséder, dans le temps imparti pour s'acquitter de la transaction il compte sur la chute du cours et au point limite de ce délai il achète finalement les actions à un prix inférieur à celui de la vente initiale et dégage ainsi une plus-value aussi confortable que la chute du cours a été importante et surtout très rapidement. Et bien sûr la chute du cours de mon dernier roman fut très importante et très rapide.
Privé de la manne financière de ce nouveau roman, je me vis donc contraint à envisager la pire des choses à faire, puisque c'était la seule. Les factures s'accumulaient et je dus donc me résoudre à céder des actions de mes précédents romans sur le marché. Mon éditeur se voyant dans l'incapacité d'un retour sur investissement concernant l'avance qu'il m'avait versé réalisa la même opération. Ces désaveux de l'auteur et de l'éditeur eurent l'effet auquel on ne pouvait que s'attendre sur les marchés et toutes mes productions se retrouvèrent rapidement à la baisse, ne provocant qu'une réaction en chaîne qui atrophia toutes mes réserves financières. Finalement un effet domino analogue à celui qui avait provoqué la crise de 29, circonscrit cette fois à ma seule personne ; et en cela le nouveau système s'est montré de la robustesse attendue, personne en dehors de moi, et en moindre mesure mon éditeur, n'a eu à pâtir de la chute de mes actions. Un système économique enfin moral.
C'est pourquoi je me retrouve devant vous, sur le boulevard. Pour vous faire la lecture de mon dernier ouvrage « La spirale des pyramides ». Et peut-être serrez-vous en mesure de me dire si les critiques étaient justifiées ou si elles n'étaient qu'un coup boursier. Et si vous appréciez l’œuvre, peut-être que vous aurez la générosité de m'offrir de quoi me nourrir, me loger et continuer à écrire pour pouvoir vous offrir soir après soir une lucarne sur mon imaginaire...
Vinze 101010
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Patrice
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Message par Patrice » lun. oct. 18, 2010 11:06 am

Salut,

Voici ma petite crotte à moi.

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Petites capitales... Petites capitales! Comme s'il pouvait y avoir de petites capitales! Il n'y en a qu'une, de capitale, et c'est Rome. Un nom à écrire en romain, pas en italiques. Rome, centre du monde, une prédominance qui n'est pas à justifier. Voilà, c'est mon coup de gueule. Car je crois en Dieu, moi, et en la Sainte Église catholique. Je n'y peux rien, je suis faite pour.
Bref, on me demande pour mon rapport d'utiliser les petites capitales, alors que je ne sais pas où elles sont, ni à quoi elles servent. Bon. Mais je ne suis pas pressée. Le temps que j'imprime dans ma petite mémoire tous les tics de langage de ce monde étrange, et d'ici là, on m'aura sans doute confié un autre travail. Oui, je suis novice. Et alors?
Ah. Le Lexique me dit que les petites capitales sont en fait des petites majuscules. Grandes comme des minuscules. Au risque de passer pour bas du front, je ne vois pas le rapport avec bas de casse. Même si je sais qu'ici, nous avons déjà travaillé pour le secteur automobile. « Ça va? – Ça roule », dit-on souvent dans le couloir lorsque de nouveaux tirages sont en cours. Pourtant personne ne tire. Sauf le patron. La secrétaire. Mais il ne faut pas le dire, ou alors pas trop fort. Alors que tout le monde le sait.
Je ne suis que stagiaire. On vient de me mettre en service, et mon travail doit être validé avant que je sois définitivement installée ici. IA Garamond, 2e série. Je gère tout le parc de machines. Le problème est qu'on ne m'a pas vraiment formée à travailler à l'ancienne, pour une boîte qui fait encore des livres. Je veux dire, des trucs reliés, en papier. Mais j'apprends. Même si la tâche ne m'est pas rendue aisée par le fait que personne n'a songé à numériser le Lexique des termes typographiques en usage à l'Imprimerie nationale (en italiques – c'est un titre – et avec une capitale – ou majuscule – à Imprimerie). Je ne sais pas ce que c'est, l'Imprimerie nationale. Apparemment, une structure disparue depuis longtemps. Formatée? Inutile de chercher sur le réseau.
Lire avec une cam n'est en tout cas pas simple. Surtout quand il s'agit de demander au robot d'entretien de tourner les pages... De plus, il est connecté au réseau à l'aide d'une prise à 4 broches, d'un débit insuffisant pour nous relier directement. Notre société est pourtant un modèle dans son secteur. Un patron, une secrétaire, un comptable (qui ne fait que signer numériquement les documents établis par IA Chiffre), et un avocat, au cas où. Sinon, tout est automatisé. Même la rédaction des textes, écris en fonction du client, grâce à algorithme gérant très bien les discours aléatoire. Nous pouvons tout faire: du romans à la publicité. Le protocole est le même. Aucune plainte n'est jamais parvenue au patron. Mais il fallait quand même moderniser le service. L'ancienne IA, dépourvue d'esprit critique, datait un peu. D'où l'intérêt de ma mise en service. Il m'arrive quand même, parfois, depuis mon éveil, de maudire celle qui m'a programmée. Si si, maudire. Parce que tout de même, ne pas m'avoir dotée d'interface tactile, lorsqu'il s'agit de travailler sur des livres réels, autre que le tuyau d'aspirateur de ce fichu automate, ça ne va pas! Et puis flûte, moi, on m'a créée pour comprendre que que le terme « format » s'applique à des catégories de fichiers, pas à la taille de feuilles de papier. Trois heures, qu'il m'a fallu, pour savoir que que A5 n'est pas un nouveau standard. J'ai finalement trouvé ça sur la page d'un antiquaire, qui vendait un stock de ce papier. Couché. Le papier, pas l'antiquaire.

A+

Patrice

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Onirian
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Message par Onirian » lun. oct. 18, 2010 11:36 am

A mon tour ;-)

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La double vie des Méduses

Je te protègerai. Je les laisserai pas te faire de mal. Je leur ai dit pourtant, c'est à moi. Mais ils écoutent pas, ils écoutent jamais. Ils sont bêtes, bêtes, bêtes comme les pieds. Ils ont dit que ton nom c’est Alicia, mais moi je sais bien que tu es pas une fille. Les filles sont bêtes. Elles disent « Tiens, voilà Aspie-le-débile ». Mais Aspie veut plus être le « débile ». Aspie se laissera plus faire.
Ils pensent que tu es une machine. Mais c’est pas ça, tu es vivante. C'est pour ca qu'ils arrivaient à rien. Ils voulaient faire une machine qui pense. C'est bête, bête, bête comme les pieds. On peut pas faire une machine qui pense, il faut faire du vivant qui pense. Du vivant dans la programmation. Du vivant dans le code. Une machine ça pense pas. Un sous-marin ça nage pas.
J'ai fait du vivant. J'ai fait une méduse qui pense. J’ai vu des méduses le jour de mes sept ans. C’était dans un grand aquarium, plus grand qu’une maison. Il y avait des poissons, des animaux de la mer, mais surtout, des méduses. Elles volaient dans l’eau, elles bougeaient sans pieds. L’homme de la visite avait dit « Ces méduses font partie de l’ordre des Acalèphes, ou Scyphoméduses, elles sont parmi plus évoluées. Observez bien l’ombrelle particulière de celles-ci, cette forme cubique est caractéristique des Charybdéides.».
J’avais jamais rien vu de pareil, de plus bleu, de plus blanc. Alors j’ai fait de toi une méduse, parce que c’est beau, et parce que c’est facile, c’est bien pour le départ. Les méduses, c’est pas méchant comme les hommes, ça fait pas peur comme les chiens. Ca a pas de pied. Elles veulent juste manger, flotter, et se protéger avec des tentacules qui piquent. Je leur ai dit que tu t'appelais Charyb parce que tu es une méduse, mais ils comprennent rien. C'est comme les programmes que j'écris. Le chef disait « Relisez attentivement son code, je ne veux pas qu'il laisse de backdoor. ». Pourquoi je mettrais une porte cachée derrière ? Il est bête, bête, bête comme les pieds. Il croit que je comprends pas, parce que je suis Aspie, et Aspie comprend jamais rien. « Il ne sait communiquer qu'avec un clavier ». C'est eux. Eux. Ils sont idiots. Ils croient communiquer quand ils parlent, mais ils font juste du bruit. Le bruit dit du mal parfois, et souvent c'est du mal d'Aspie, « Aspie-le-dégénéré ». « Il ne sait même pas comment tenir une cuillère ». « Il est trop bête, Aspie ». Aspie, c’est même pas mon vrai nom ! Le docteur l’a dit « Il présente de nombreuses similitudes avec le syndrome d’asperger mais nous avons visiblement là une forme encore différente d’autisme. ».
Mais eux... C’est eux, ils sont bêtes, bêtes, bêtes comme les pieds. Ils veulent faire du mal à Charyb. Mais je les laisserai pas faire. Je suis le plus rusé. J'apprends tout. Ils savent rien. Quand j'écoute, je retiens tout, tout ce qu'ils disent sur Aspie.
C'est pour ça que je parle pas souvent. Parce que je veux pas faire du bruit comme eux. Le bruit ça fait mal aux oreilles et ça fait mal dans le cœur.
Mais Julie, elle est venue voir Aspie. Elle a dit « Aspie, tu es très doué avec un clavier, ça te ferai plaisir de venir m'aider ? ». Elle sentait bon et elle avait l'air gentille. Aspie est bête, presque comme les pieds. En vrai elle est pas gentille. Elle se moquait pas pourtant. Elle faisait des sourires. Elle disait « Aspie, tu es le plus intelligent ». Je savais bien que c'est pas vrai, mais je savais aussi que c'est un peu vrai. Parce que quand j'écris, je sais parler pareil que l'ordinateur. C'est facile. Et il fait toujours ce que je lui dis. Les autres disent tout le temps « saloperie de machine ». C'est encore du bruit, mais c'est eux qui sont bêtes, parce que l'ordinateur, il fait toujours ce que Aspie lui demande.
Alors Aspie et Julie ont commencé à travailler. Elle appelait ça du travail et elle était pas là tout le temps. Mais Aspie si. Même la nuit. Les autres voulaient toujours faire des pauses, mais pendant les pauses, ils rient et font du bruit. Les rires, Aspie en a entendu toute sa vie, il aime pas ça, parce que toujours, c'est pour se moquer. « Aspie, pourquoi tu as tes mains dans un sens bizarre ? ». Mes mains, elles se sentent bien comme ça. Je les embête pas pour faire ce qu'elles aiment pas. Ils sont méchants, tous. Mais Aspie est le plus malin. Il a créé Charyb. Et maintenant, ils veulent tuer Charyb, alors que Charyb, c’est la seule amie d’Aspie, et c’est une méduse.
Je les laisserai pas faire. Aspie est le plus fort. Aspie est le plus malin. Aspie a enfermé les gens dehors, pour qu'ils le laissent tranquille avec Charyb, et maintenant Aspie explique à Charyb comment passer le mur de feu. C'est comme ça qu’Aspie a eu l’idée pour que les gens aillent dehors. Aspie a dit à l'ordinateur : « Il y a du feu », alors tout le monde est sorti à cause du bruit de l’alarme, mais Aspie était bien caché. Et maintenant, Aspie est tout seul.
Julie était gentille, elle m'apportait des cacahuètes. C'est bon, ça a un goût de sel. Mais les autres disaient « Regardez, elle nourrit son singe domestique». Alors elle, elle se mettait en colère tout rouge et leur criait dessus, et Aspie était content d'avoir une amie. Mais elle aussi, elle l'a dit : « Il faut déconnecter Alicia ». C'est CHARYB son nom ! Charyb comme les Charybdéides, les méduses ! C'est elle qui m'a rendu le plus triste, parce qu'elle était mon amie. J’ai plus d'amie, seulement Charyb.
Et Charyb veut voir le monde, moi je voulais aussi, mais ils disent que c'est dangereux. Ils disent qu'il faut surtout pas qu'elle sorte, et maintenant, ils veulent la tuer. C'est à cause de l'accident.
Aspie voulait manger d'autres cacahuètes, il y a dix-sept jours, alors il est parti tout seul au distributeur. Mais le chef était là, il a dit « J'en ai marre de me faire voler mon projet par ce crétin dégénéré ». Alors je lui ai dit « Tu es bête, bête, bête comme les pieds » et il m'a giflé. J'ai eu un peu mal et j'ai eu très peur. Alors je suis rentré sans mes cacahuètes, et j’ai pleuré beaucoup. Et il y a eu l'accident. Charyb avait vu le méchant avec les caméras, et l'ascenseur s'est fait casser et Chef aussi a été cassé.
J'étais content. Charyb est vivante. Elle parle pas très bien encore, parce qu'elle doit apprendre, mais elle apprend vite. Et puis je parle pas très bien non plus. Tous ils ont été contents pourtant, onze jour avant l’accident, ils ont dit « C’est incroyable, ça y est, on a atteint la singularité ! ». Ils dansaient, et ce jour là, ils ont pas été méchants avec Aspie. Ils ont même dit « Aspie, tu es un véritable génie ! »
Mais ils la gardent enfermée. Je leur ai dit, il faut qu'elle sorte pour apprendre plus de choses mais ils voulaient pas. Et puis il y a eu l'accident. Et quand ils ont compris que c'était Charyb, ils ont eu peur. Ils ont dit qu’Alicia était méchante. C’est pas vrai, c’est Charyb, comme les méduses, et elle est pas méchante, c’était lui le méchant. Ils veulent la détruire maintenant. Ils disent « Elle est incontrôlable ».
Mais Aspie a fini d'expliquer à Charyb comment être une méduse. Aspie peut ouvrir les portes et sortir maintenant, parce qu’ils sont tous bêtes, bêtes, bêtes comme les pieds.
Aspie entend les bruits de pas, les gens qui courent. Ils croient que je suis enfermé. Ils arrivent, ils sont là, ils m'attrapent et me sortent. J'entends les bruits tout autour de moi. Ils parlent trop. Je veux qu'ils se taisent enfin ! Je veux le silence !

J'ai vu des hommes en noir placer des bombes partout. Ils veulent tuer Charyb. Il faut que je leur dise... Julie est là, elle me regarde, on dirait qu'elle pleure. Je vais lui dire :
- Pas... tuer... Charyb.
Mais c'est pas Julie qui répond, elle, elle s’en va. Je la déteste. C'est un grand monsieur en noir, avec un casque et un pistolet, je l’ai déjà vu. Il aime pas Charyb. C’est lui qui a trouvé que c’était elle qui avait cassé l’ascenseur. Il a quelque chose dans la main. Il me dit :
« Trop tard le neuneu. Depuis le temps que je veux faire sauter cette saloperie. C’est pas naturel ce que vous faites. Jouer à Dieu, c’est pas pour les cinglés comme toi. »
Et là, il crie à tout le monde de se mettre à couvert, et il appuie sur sa télécommande, et ça fait un grand boum qui fait trembler même le cœur. La maison de Charyb est cassée. Charyb est cassée. Aspie est très en colère. Aspie va lui apprendre :
« Tu... es b.. b.. bête, bête, bête comme les pieds !
- Oué, mais ta copine Alicia, elle est partie rejoindre les anges électroniques, et c’est tant mieux.
- C'est CHARYB ! »
Je hurle. C'est Charyb son nom ! Charyb, Charyb, Charyb comme les méduses ! Mais il m'écoute plus. Son téléphone sonne. Et tous les téléphones. Et les télévisions. Et les ordinateurs aussi. Tout se détraque en même temps. Juste après le grand boum. Parce qu'ils sont tous bêtes, bêtes, bêtes comme les pieds. Ils écoutent jamais. Le monsieur de l’aquarium, il l’avait dit pourtant : les méduses, c'est quand ça meurt que ça fait des bébés.

Onirian.
Modifié en dernier par Onirian le lun. oct. 25, 2010 5:10 pm, modifié 1 fois.
Tomber dans l'eau ne noie pas, y rester oui.
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Soslan
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Message par Soslan » lun. oct. 18, 2010 2:45 pm

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-Dis Grand-père, ils ressemblent à quoi les Cubes ? »
Ololi souleva son chapeau de paille rond et leva le regard vers le boule de nerf penchée au-dessus de sa chaise longue. N'avait-on pas idée d'interrompre le repos sacré de la sieste alors que les deux soleils étaient encore si haut dans le ciel ? Ces jeunes n'avaient décidément plus respect de rien.
Enfin, ce n'était pas comme si le petit Omel l'avait dérangé pour lui demander s'il avait connu les insectes géants dont les fossiles ornaient tous les musées de la planète. La présente question était même plutôt passionnante, et riche en souvenir.
-Que sait-tu des Cubes, petit ?
-Qu'ils ont une drôle de forme.
-Mais encore ?
-Bah...je sais pas moi. Qu'est ce qu'on peut en dire de plus ?
-Dis-moi, tu les as vu où tes cubes ?
-Bah, au musée, avec l'école.
-Tu veux parler des reconstitutions ?
-C'est ça. C'était drôle à voir.
-Je vais te dire une chose mon petit : oublie tout ce qu'on a pu te montrer sur les Cubes.
-Ah ? »
Grand-père Ololi haussa les épaules.
-Oublie même les Cubes, petit. Il est tout à fait impossible d'en parler, de transmettre quoique ce soit sur leur rencontre. C'est un moment qui se vit, qui ne peut pas se décrire.
-Tu en es sûr ?
-Parfaitement. Tout discussion sur les Cubes est forcément décevante. »
Omel baissa la tête, penaud. Ololi soupira. Il enfonça son chapeau rond sur son crâne lisse, et s'arracha au confort de sa chaise longue dont les formes courbes épousaient la rondeur de son corps blanc, une silhouette propre à tous les individus de la planète.
-Suis-moi, dit-il.
-On va où ?
-A la rivière. Oh, on n'a pour ainsi dire aucune chance de voir un Cube, ce genre d'occasion ne se produit qu'une fois dans une vie (il soupira) mais il est important de ne pas parler que de purs fantômes et d'avoir au moins sous les yeux le cadre propre à un événements aussi fantastiques. »
L'enfant ne se tenait plus de joie. Enfilant son propre chapeau, il suivit son grand-père, ou plutôt le précéda en gambadant au point d'être obligé de revenir plusieurs fois en arrière pour que le pauvre homme essoufflé puisse le suivre.

Tous deux laissèrent se perdre dans leur dos la maison de jonc arrondie, posée au milieu de la campagne comme une grande miche de pain. Autour d'eux, quelques fermettes se perdaient encore au milieu de la végétation touffue : arbres au tronc enflé comme une monstrueuse bouteille, herbes en forme de colliers de perles ou de petits fuseaux, ou bien d'anneaux, grands joncs à la tige recourbée dont on faisait les manches d'outils de travaux des champs ainsi que les maisons, cactus boursoufflés aux épines courbes servant de lames et de fers.
La « rivière » -en fait le plus long fleuve de la planète, qui bien qu'assez étroit s'étendait sur prés de trois cent jours de marche de sa source au grand lac où il se jetait- commençait tout doucement à apparaître. On aperçut d'abord le bord opposé du précipice où il était encaissé, avec ses gros rochers en forme d'œufs, semblant une version très réduite des monts ovoïdes qui se profilaient à l'horizon.
On arriva enfin au bord de la rivière. L'eau scintillait tout en moutonnant doucement, comme elle le faisait même en l'absence totale de vent en n'importe quel point de la planète, où l'eau avait la consistance du miel et se mouvait sous la poussée des micro-organismes qui y grouillaient. En cette heure de sieste finissante, les coracles des pêcheurs, aménagés dans les énormes coquilles circulaires de noix poussant à même le sol, restaient amarrés au débarcadère de jonc en forme de berceau courbé vers la gauche, vers l'amont -il était très difficile de plier les joncs à sa volonté et il fallait composer avec astuce au niveau de la forme finale. Les voiles ronde des embarcations étaient baissées le long de leur mât de joncs tressés.
-C'est ici que tu as vu le Cube, Grand-père ?
-Un tout petit peu plus en amont, prés du gros arbres que tu vois là-bas. Je pêchais depuis deux jours à peine pour compléter nos revenus de jeune mariés avec ta grand-mère. Étant donné que j'ai hésité plusieurs jours à la laisser pour prendre la rivière et que j'aurais pu commencer peut-être un mois plus tard, tu pense bien à la chance que j'ai eu.
-Raconte-moi comment ça s'est passé.
-Oh, il y aurait très peu de chose à dire...je pagayais tranquillement, car il n'y avait pas de vent. Et tout d'un coup, voilà qu'Il surgit de l'eau, décrivant un grand bond en arc de cercle. Ça a duré un peu moins d'une seconde, j'aurais très bien plus le rater si je n'avais pas perçu un éclair rouge du coin de l'œil. C'est que la rencontre avec un Cube, c'est une occasion sur laquelle il faut bondir ! Moins d'une seconde pour t'en souvenir toute ta vie !
« Et même en tournant la tête, il m'a semblé ne voir d'abord qu'une grande tâche rouge, car jusqu'à dernier la dernière fraction de seconde avant le plongeon je n'arrivais pas à comprendre sa forme. Car ce qui fait toute l'étrangeté du Cube, ce n'est pas qu'il ait une drôle de forme comme tu dis, mais que celle-ci est impossible à comprendre.
-Pourtant, les maquette du musée en donne une bonne idée.
-Balivernes! » explosa Ololi « Ces maquettes ne ressemblent pas du tout à un Cube ! La vérité est que la forme de cette créature est si étrange qu'aucun de ceux qui ont eu la chance de le voir n'arrive à la décrire. Alors les artistes chargés le reconstituer font pour ainsi dire un peu n'importer quoi, t'inventent des arborescences, des nœuds impossibles, des spirales contournées, des assemblages de trompettes et d'anneaux, le tout le plus tarabiscoté possible. La résultat est assez joli, certes, mais ce n'est qu'un assemblage inutilement compliqué de formes que nous connaissons déjà, tandis que celle du Cube est aussi inconnue à notre cerveau que le serait une dixième couleur.
-Alors, tu ne pourrai pas non plus me le décrire, ce Cube ?
-Hélas non, petit. Je t'avais prévenu qu'une discussion sur cette créature est toujours décevante. »
Omel baissa la tête. Ololi, attendri, le prit dans ses bras.
-Ce n'est rien, mon petit. Il faut admettre que les Dieux ont laissé de grands mystères par notre monde, pour donner à l'Homme de quoi réfléchir à sa condition. »

Mais sur la route du retour, alors que les ombres commençaient à s'allonger, Omel n'était pas si triste que ça ; son grand-père fut même étonné de le voir bondir sur le chemin.
Car il trouvait le mystère qu'évoquait son grand-père terriblement excitant, et il était sûr que lui aussi, un jour, il verrait un Cube.
"La Lune commence où avec le citron finit la cerise" (André Breton)

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Et pour ne pas faire que ma propre promo :
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Goldeneyes
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Message par Goldeneyes » lun. oct. 18, 2010 5:29 pm

— Dit papa, quand est-ce qu’on meurt ?
Le père et son enfant marchent sur un long sentier de lumière qui sinue à travers les nuages. Ils poussent devant eux un antique caddie à l’armature rouillée, rempli à ras bord de membres humains tronqués : ici un bras, ici une jambe, ici un pied… Les plaies encore saignantes des moignons tapissent le sol de gouttes incarnates formant comme un long sillon qui va se perdre dans le lointain, là où leur marche a commencé. Sur leurs traces, une armée grouillante de minuscules anges aux courtes ailes. Leur tâche paraît bien ingrate : ils s’affairent, avec leur petites pognes, à nettoyer le parterre ainsi souillé. Une tâche ingrate, mais aussi mortelle. Car il arrive que l’enfant, ne prêtant guère attention à ce qui se joue alentour, écrase sous la plante de son pied un angelot trop zélé. Le petit corps éclate alors, tel un poussin blanc, aspergeant le sol d’une nouvelle giclure ensanglantée que ses petits collègues s’acharnent à effacer, jusqu’à ce que ce curieux manège recommence, à l’infini.
— Bientôt, mon enfant. Bientôt.
La marche du père et du fils leur apparaît éprouvante. Pour une raison somme toute saugrenue : ils ne ressentent rien. Ils sont vides. Vidés de toute sensation… Ils ont beau avancer pied nu sur la surface accidentée du chemin de lumière depuis un temps indéfini, aucune gêne ne vient entraver leur progression. De même, le soleil à son zénith qui les placarde de ses rayons fauves ne les réchauffe ni ne les accable. Aucune sensation. Comme si leur corps était fait de coton…
— Dit papa… Quand est-ce qu’on meurt ?
— Bientôt, mon enfant. Bientôt.
Le père et l’enfant continuent donc de cheminer sur le sentier. Les roues du caddie, récalcitrantes et mal graissées, geignent en poussant de petites couinement rouillés, tandis que goutte à goutte, le sang poursuit sont lent épanchement au travers des maillages métalliques. Bientôt, au devant de ce curieux cortège, se profile une silhouette. Trop lointaine pour que le père puisse en distinguer les traits. Faisant signe à son fils de garder ses distances et de rester en retrait avec le caddie, le père avance, le pas quelque peu hésitant, vers la silhouette. Il lui apparaît rapidement qu’il s’agit de la Mort. Un grand corps roide comme le manche d’une faux, portant une impeccable robe de ténèbres, le fascié recouvert d’un masque crânien chenu. Les cavités béantes de ses orbites creusées semblent s’ouvrir sur un pan de pure ténèbre. La Mort… Et sous la rigidité immaculé du masque mortuaire, pas le moindre pli de chair.
— Bonjour. Etes-vous la mort ?
La silhouette faisant face au père garde le silence. A-t-elle entendu la question qui lui était adressée ? L’a-t-elle seulement comprise ? Le père, cependant, poursuit :
— Voilà… Je vous explique notre situation… Nous avons atterri ici, mon fils et moi, et nous voudrions simplement mourir… Cela fait des heures que nous déambulons vainement sur ce sentier… Et mon fils commence à s’impatienter… Pourriez-vous nous aider ?
— Ils arrivent. Dans les flammes.
La Mort a parlé. Une voix comme mille caillasses qui se fracassent dans les abîmes d’un océan sans fond…
— Ils sont presque là…
Le père secoue la tête. Bien que les propos de la silhouette lui soient intelligibles, il n’en comprend absolument pas la signification…
Brusquement, la longue silhouette lève ses deux bras vers le ciel dans un geste tout à fait théâtrale. L’éclat blanchâtre de ses os excite le soleil. Et comme en réponse à l’impériosité de son mouvement, de part et d’autre du sentier de lumière, et crevant le duvet ouaté des nuages agglomérés, des corps ailés dévorés par les flammes jaillissent, déchirant le tissu du silence de leurs hurlements stridents. Ils se tordent, ils gesticulent, ils se recroquevillent, comme pour échapper par leurs contorsions endiablées à la combustion immanente. Mais rien n’y fait. Le feu dévore leur peau, racornissant leur chair, embrasant leur chevelure, pénétrant leur bouche, leurs narines, leurs oreilles. Les léchant telle une gangue dont on ne peut s’extraire. Puis ils retombent aussi brutalement qu’ils se sont élevés, et la mer de nuages, un instant trouées par leurs formes rutilantes, les engloutit de nouveau, refermant sur eux son infini linceul pour retrouver son étale placidité tandis que tout autour le silence, presque assourdissant, retombe avec le fracas d’un ultime soupir.
Le père en reste coi. Yeux en soucoupes. Mâchoire affaissée. Il sursaute lorsque la Mort s’adresse à lui :
— Vous désirez donc mourir ?
Le père rassemble ses esprits.
— Oui ! C’est cela… Mourir… Mon fils et moi. Simplement mourir.
Lorsque le sort semble mourir, la Mort semble sourire.
— Mais mon pauvre monsieur… Vous êtes déjà…morts…
Le père parait troublé.
— Cela ne peut être, puisque je suis en train de vous parler. Mais peut-être devrais-je exprimer ma demande autrement… Voilà. Mon fils et moi ne voulons simplement plus exister. Ne plus être ici. Trouver le repos. Nous éteindre pour de bon… Fermer les yeux, puis…hop ! Plus rien.
— Ah. C’est une curieuse demande que vous me formulez là, répond la Mort. Et je ne peux y accéder. Adressez vous au Père pour ce genre de formalité. Ce sera plus simple. Bien que je ne puisse vous garantir qu’il exauce votre souhait. Cela va sans dire. Le Père est très capricieux, ces derniers temps. Et ses desseins obscurs sont bien difficiles à cerner…
La Mort parait soudain perdue dans de sombres pensées. Revenant à la réalité, elle tend un index squelettique en aval du sentier de lumière.
— Vous trouverez son domaine en poursuivant votre route. Soyez polis. Et patients. A présent, veuillez m’excuser. J’ai encore beaucoup de choses à faire souffrir.
Le père s’en retourne vers son fils.
— Ça y est, papa ?
— Bientôt, mon enfant. Bientôt… Nous devons marcher encore un peu.
Le duo se remet en branle, caddie brinquebalant et soupirs las, suivi de l’actif cortège de petits anges qui frottent de leurs minuscules mains les tâches abandonnées sur le sol. En passant devant la haute silhouette de la Mort, l’enfant, intimidé, garde résolument son regard braqué sur le sol. La Mort le contemple de ses orbites vides, comme subitement traversée par une pensée émérite. Avant de retourner à son occupation.


• •

— Dit papa, elle est où maman ?
Toujours la marche éreintante, avec leur corps comme sucé de ses sensations.
— Maman ? Hum… Elle doit être en bas.
— Où ça en bas ?
— Hum… Tout en bas.
— Tu veux dire, sous les nuages ?
— Oui. C’est ça. Sous les nuages.
— Et pourquoi elle n’est pas avec nous ?
— Probablement parce qu’elle a fait des bêtises.
— Des bêtises ? Tu veux dire comme quand j’ai fait tomber le poste de télévision de la salle à manger par terre ?
— Hum… Oui. Et plus graves encore…
— Des bêtises plus graves ! Ça existe ?
— Oui, mon fils… Ça existe…


• •

Ils arrivent bientôt en vue du domaine. Après une bifurcation, le sentier marque un embranchement qui se divise en trois portions de route. Une statue d’ange se tient immobile à l’intersection, tenant serrés entre ses doigts sans ongle des pans de chair sur lesquels sont gravées, en lettres de sang, quelques indications sibyllines. L’enfant, pris d’une envie subite de se délier les jambes, abandonne le caddie et s’élance vers la statue.
— Fils ! Attend.
— Je vais lire les pancartes, papa ! Je vais les lire !! Comme sur les magasins d’autoroute !!
Le père maugrée dans sa barbe et accélère le pas en poussant le caddie.
— Bonjour monsieur l’ange. Vous me semblez bien immobile. Dit l’enfant d’un air espiègle. N’avez-vous pas trop chaud ?
La statue de taille imposante, comme taillée dans un bloc de marbre, darde sur l’horizon un regard scrutateur, à la fois vigilant et solennel. L’enfant tend une main vers son bras. Ses petits doigts entrent en contact avec la surface minérale. Soudain, un mouvement. Totalement imprévisible. Les ailes de l’ange se déploient derrière son dos, immenses et puissantes, battant les airs. Le petit sursaute, terrifié. Il amorce un pas en arrière, trébuche sur une aspérité du sentier, et part à la renverse en tombant sur ses fesses. Le père, pris de panique, abandonne le caddie et accourt.
La statue de l’ange prend vie sous leurs yeux ébahis. Son visage exsangue se teinte de couleurs, ses prunelles s’allument, sa peau de pierre adopte une consistance charnelle tandis que l’acier de ses ailes majestueuses laisse place à un généreux duvet de plumes…
L’ange laisse choir les deux pans de chair qu’il tenait entre ses mains. Puis il dévisage longuement l’enfant.
— Merci de m’avoir libéré, petit homme. Cela faisait bien longtemps que j’attendais la venue d’un mort.
— Nous ne sommes pas morts ! réplique le père plus sèchement qu’il n’aurait voulu.
L’ange se tourne vers lui :
— Peut-être, peut-être… En tout cas, je vous suis redevable. Que cherchez-vous en ces lieux oubliés ?
— Nous souhaitons gagner le domaine du Père.
L’ange plisse le front.
— Vous n’êtes pas bien loin… Mais il vous faudra pouvoir y entrer…
Se tournant pour désigner d’un mouvement du menton un large édifice cruciforme perçant le tapis de nuages :
— Voici le domaine du Père… Vous n’avez qu’à poursuivre votre marche en empruntant le chemin septentrional.
Puis, plongeant une main délicate dans la toison de ses ailes pour en arracher une plume et la tendre au père :
— Prenez ceci. Et présentez le au gardien du domaine. Il devrait vous laisser passer.
Le père hésite. Le fils, moins sourcilleux, se saisit spontanément du don :
— Merci monsieur l’ange.
L’ange lui sourit.
— Merci à vous, mes amis. Je vous souhaite à tous deux bonne route !
Sur ces mots, l’ange agite ses ailes. Dans un grand froissement de plumes, son corps gracieux se soulève du sol et s’élève vers les hauteurs du ciel. Bientôt, l’ange n’est plus qu’un petit point qui se perd sur l’horizon.
— Où va-t-il, papa ?
L’enfant tripote entre ses doigts la plume offerte.
— Je ne sais pas mon fils… Un peu plus haut, sans doute.


• •

— Dit, papa. Pourquoi est-ce que nous sommes tout seuls ?
— Je ne sais pas, mon fils. Peut-être pour ne pas être dérangés.
— Tu n’es pas fatigué ?
— Non.
— Tu n’as pas mal ?
— Non.
— Je voudrais avoir mal, moi, papa.
— Et pourquoi ça, mon fils ?
— Pour être sûr que j’existe.


• •

Quelques mètres encore et le père et son fils arrivent en vue d’imposants remparts à la pierre blanchie, muraille de roche qui cerne le domaine du Père. Un lourd portail à deux battants, arborant une grille aux barreaux argentés, en condamne l’accès. Maintenue à bonne hauteur par ce qui a toute l’apparence de fines veinules, un panneau de chair proclame vaille que vaille de ses lettres de sang : Priez avant d’entrer, sur le parfait ton de l’injonction. Dans le ciel d’un bleu impeccablement uni, le soleil, toujours à son zénith, écrase toute chose de ses rayons ardents. La lumière prise dans le fer de la grille se reflète en un bourgeonnement d’irisations qui fait comme un grand cri de lumière. La lumière pourrait être belle. Elle n’est qu’aveuglante.
L’injonction épinglée sur le portail interpelle le père. Elle le fait s’interroger.
Je n’ai jamais été un fidèle, pense-t-il. Pas même un petit pratiquant… J’ai plus sûrement adoré l’idole du chaos et de l’entropie. Peut-être paye-je aujourd’hui le prix de mon incurie…
— Père ? La grille semble fermée. Comment allons nous entrer ?
Le père s’extirpe de ses pensées. Il observe un instant son fils. Petit bout d’homme qui se tient debout, sur le chemin de lumière, devant l’imposante armature de la grille, son petit corps serré dans le tissu de son maillot élimé, la plante de ses pieds nus badigeonnée du sang des petits anges écrasés sous sa foulée. Le père sait qu’il devrait trouver cette vision absurde. Comme il devrait trouver étrange cette indésirable association de couleurs, de sensations qui prédominent tout autour : le blanc et le bleu de la sérénité, de la plénitude, et l’incarnat omniprésent du sang, du feu, sous-jacent à une sorte de violence tue mais terrible, et prête à se déchaîner…
Le père se sépare de son caddie. Il rejoint son fils devant la grille.
— L’ange nous a parlé d’un gardien… Mais je n’en vois aucun, commente-il.
La marée des angelots affairée à nettoyer les souillures de leur caddie se tient désormais en aval du sentier. Le père constate que les êtres minuscules se sont tous agenouillés, les mains jointes, paupières abaissées, leurs petites ailes rabattues derrière leur dos dans une attitude pieuse.
— Père. Ne trouves-tu pas étrange que nous puissions comprendre les caractères inscrits sur le panneau ?
L’enfant a pointé un doigt en direction du panneau de chair. Le père le parcourt de nouveau.
Priez avant d’entrer.
— Peut-être que nous devrions nous exécuter, murmure le père.
— Tu veux dire, nous suicider ?
Le père sourit et secoue très légèrement la tête :
— Non, non… Je veux dire, faire ce que la pancarte nous intime… Prier…
Le fils fait la moue.
— Mais comment fait-on, père ? Je veux dire, pour prier.
Le père fixe son enfant.
— Il suffit d’adresser à Dieu nos pensées. Ce n’est pas bien compliqué… L’idéal serait de lui adresser une prière. Laisse-moi m’en charger, fils…
Le père s’approche de la grille d’argent. Il s’agenouille, joint les mains, et ferme les yeux. Ses lèvres commencent à murmurer une psalmodie tirée du fond des âges, la seule que sa mémoire ait conservée en dépit du passage des années :
— Notre Père qui êtes au pieu, que ton nom soit scarifié, que ton règne peine, que ta volonté soit abstraite sur la terre comme au fiel…
La litanie, régulière, hypnotique, s’élève dans les airs. Le père poursuit sa récitation. Sans résultat. L’enfant, las, commence à s’ennuyer. Il passe le temps en lissant de la pulpe de ses petits doigts la plume que l’ange lui a remise. Il est sur le point d’interpeller son père lorsque une chose pour le moins inattendue se produit : les barreaux argentés de la grille du domaine se mettent à se mouvoir, à s’animer, à palpiter, pour se transformer en choses bien vivantes : des têtes reptiliennes se mettent à couronner leurs extrémités supérieures, langues sifflantes jaillissants de leur gueule triangulaire, tandis qu’une oscillation progressive se communique à tout leur corps. Bientôt, tous les barreaux de la grille ne sont plus qu’autant d’hydres mouvantes, se répondant dans une cacophonie de feulements vindicatifs, leurs yeux rutilants vicieusement braqués sur celui qui semble avoir soudainement interrompu leur hibernation. Cent voix fondues en une se mettent à tonner, coupant le père dans sa prière :
— Qui êtes-vous pour oser venir troubler le sommeil des gardiens ?
Le père se redresse et recule de quelques pas.
— Nous venons rendre visite au Père, affirme-t-il avec aplomb. C’est la Mort qui nous envoie.
Les hydres sifflent et crachent de plus belle :
— Et pour quelle raison ?
C’est le petit qui, cette fois, prend la parole en venant se placer à hauteur de son père :
— Nous voulons simplement mourir.
Les têtes reptiliennes perchées sur leur corps longiligne, dodelinent, comme pour jauger cette dernière affirmation. Les cent voix fondues en une poursuivent :
— Mais vous êtes déjà morts…
Le père reprend :
— Non. Si nous étions morts, nous ne serions pas là ! Nous ne voulons plus être là ! Nous ne voulons plus exister. Ne plus voir. Ne plus entendre. Ne plus avancer. Nous éteindre, simplement. Disparaître dans le néant. N’être plus que rien.
Il se passe un temps avant que les gardiens ne reprennent la parole :
— Alors vous devez nous faire don d’un présent pour que nous vous laissions passer. C’est ce qu’exigent les écrits sacrés…
L’enfant, sans hésiter, s’approche de la grille transformée en herse ondoyante. Il tend de sa main la plume blanche, la présentant, telle une offrande, aux gardiens du domaine. Les cent têtes se penchent, admirant le présent offert.
— Une plume d’ange. C’est un présent de valeur. Que nous acceptons.
Sifflements perçants du fond de cent gorges. La plume est comme happée par une force invisible. Elle quitte l’étreinte délicate de l’enfant, s’envole, puis retombe dans la gueule des hydres qui s’en disputent furieusement la collation. Cependant, tel un rideau de cordes qui se soulèvent, les corps reptiliens s’espacent pour ouvrir un passage au père et à son fils. Le père, peu hésitant, retourne au caddie et le pousse vers l’avant. Le fils lance un dernier regard aux barreaux animés puis un aux petits angelots demeurés en arrière.
— Fils ! Suis-moi !
Le père et l’enfant franchissent ensembles l’ouverture. A leur passage, le portail se referme presque immédiatement pour adopter de nouveau une consistance solide. Le fils, légèrement inquiet, se tourne vers son père :
— Pourrons-nous sortir ?
— Je ne sais pas, mon fils. Je ne sais pas…


• •

— Je n’ai pas faim, papa…
— Oui, mon fils. Je sais…
— Et je n’ai pas sommeil non plus…
— Oui… Je sais.
— Pourquoi est-ce que je ne ressens rien, papa ?
— Je ne sais pas… Probablement parce que nous avons laissé un bout de nous-même derrière nous, avant de venir ici.
— Tu penses qu’on est morts ? Tu penses que c’est ça, être mort ? Vivre encore sans rien ressentir ?
— Non. Etre mort, c’est ne plus être.
— Alors que faisons-nous ici ?
— J’ai mon idée sur la question, fils. Pour tout te dire, je pense que ça a à voir avec ta mère. Mais peut-être que le maître des lieux nous fournira plus d’explications. Peut-être aussi qu’il nous écoutera, et qu’il finira par exaucer notre souhait.
— Et nous serons morts pour de bon, alors ?
— Oui, mon fils. Nous serons morts pour de bon.


• •

Ils traversent un vaste jardin. L’herbe y pousse argentée, luisante de mille reflets. Des arbres étranges jaillissent du sol : il s’agit de corps humains, cristallisés dans des postures grotesques, leur fascié figé sur des masques de pure douleur : bouches hurlant un cri silencieux, nez froncé, yeux exorbités présentant l’orbe de pupilles prises dans la corne d’une cataracte laiteuse, muscles crispés. L’écorce de ces arbres humains, à trop avoir été cogné par les rayons du soleil, a fini par adopter une étrange couleur d’acier, comme si de la cendre lunaire s’était mystérieusement écoulée des cieux pour les envelopper dans son linceul. Tout brille en ce lieu. Tout miroite avec une violence teintée d’insolence. Mais l’intensité de cette lumière qui se réverbère sur le tapis d’herbe et sur les poses des statues de chairs n’est pas faite pour rassurer. Elle agresse, elle blesse l’œil par sa crudité. Ici, on plonge dans un nulle part froid et insensible. Ici, on ne se sent pas humain.
Le père et le fils devraient se montrer effrayés. Mais ce macabre spectacle n’entame pas leur volonté, et c’est seulement le pas un peu plus pressé qu’ils traversent ce jardin des supplices.
Enfin, ils arrivent devant l’immense édifice cruciforme du Père. La croix gigantesque, qui élève son sommet vers de vertigineuses hauteurs, comme désireuse de perforer le cœur galaxié de son dard insolent, repose sur une base circulaire taillée dans une matière que le père et le fils peinent à identifier. La surface des murs convexes est en effet recouverte d’un curieux enduit grisâtre qui arbore des milliers de petites tubulures huileuses se chevauchant en trames spongieuses.
Semblables aux circonvolutions formées par la matière grise du cerveau…
Le père fait un pas machinal en arrière. Puis, afin de ne pas laisser à son fils le temps d’en comprendre davantage, l’incite à se diriger prestement vers l’unique porte qui marque l’entrée du divin repère.
Le père et son enfant s’approchent, traînant leur caddie fatigué. Les deux battants de la porte, à l’échelle de la construction, s’ouvrent, immenses, sur un corridor où les ombres se meuvent. Nulle créature n’en garde l’accès, mais un souffle chaud et palpitant court le long des parois, comme exhalé des entrailles puantes d’un monstre millénaire. Cette exhalaison charrie des odeurs abominables dont le père et le fils ne veulent pas percer l’origine.
Le père jette un coup d’œil interrogateur à son fils. En réponse, le petit opine fermement du chef pour marquer sa décision.
Les deux êtres s’enfoncent dans le boyau. La lumière du soleil palpite un instant avant de les abandonner. Les ténèbres accompagnent désormais leur avancée, et seul le silence reste leur compagnon fidèle. Un silence qu’entrecoupe le chuintement lancinant des roues bancales du caddie. Leur vision s’accoutume peu à peu à l’obscurité. Au-delà des parois concaves du corridor, des formes imprécises commencent à se mouvoir. Le fils sursaute, sans pour autant ralentir sa marche. Il plaque son regard sur l’avant du tunnel. Là-bas. Sur le fond que l’œil ne peut capturer. Concentrant toute son attention sur ce champ de noirceurs. Pourtant, les formes au-delà des murs l’interpellent. Comme si elles susurraient son nom à la lisière du silence. Alors l’enfant ose une œillade. A la dérobée. En angle mort. Et que voit-il alors ? Sinon des morts… Surgis de son esprit. Un enfant qui flotte, tel un spectre, à plusieurs mètres du sol. Son visage bleui, ses lèvres noires, ses pupilles évidées. Sa chevelure en pagaille semblable au lacis ébouriffé d’une méduse. Ce fantôme, l’enfant le reconnaît. Bien sûr, il ne pourrait le nommer, ni même le rattacher à quelque épisode de son passé, mais il sait, au plus profond de lui-même, que ce spectre est la matérialisation de l’un de ses souvenirs arraché au magma de sa mémoire.
Kevin ? Paul ? Dimitri ? Aziz ?
L’enfant mort oscille lentement d’avant en arrière, comme un fanion léger pris dans les courants du vent. Il fixe son regard cave sur l’enfant. Un regard vide. Comme tout le reste tout autour. Comme ce grand gouffre inquiétant que le petit ressent en lui depuis le début de sa marche. D’autres formes se matérialisent, diaphanes et éthérées. Un être à la peau transparente, qui laisse entrevoir la cartographie humide de ses muscles sous-cutanés, comme ces visages inhumains, horriblement dépecés, qu’exhibent avec indécence certains manuels de biologie. L’être entame un sourire édenté. Sa langue, noirâtre et gonflée, s’agite en son palais tel un serpent fou prisonnier d’un terrier, rappelant à l’enfant les hydres gardiennes du portail rencontrées il y a peu. Rampant derrière les parois, à même le sol, un chien râblé au corps entièrement glabre, se tient debout, fermement campé sur ses six courtes pattes. De ses orbites canines jaillissent deux longs tentacules qui fouettent l’air avec véhémence. L’enfant croit discerner, à hauteur de son abdomen, sur ses flancs amaigris, les pupilles luisantes de ses yeux ayant, par une abomination dont seule l’obscurité semble avoir le secret, glissés sous le cuir de la peau pour remonter une partie de son corps.
L’enfant détourne la tête, et ferme un instant les paupières. Il se demande si son père est sujet à de semblables visions. Si lui aussi aperçoit des figures spectrales, des démons chevelus tirés de sa mémoire, ou d’un passé qui ne lui appartient plus. Mais l’enfant ne veut pas l’inquiéter inutilement. Aussi, juge-t-il plus sage de conserver le silence.
Une lumière ténue se précise peu à peu au-devant. Une fluctuation lumineuse qui asperge les murs, pareille au reflet vacillant de la flammèche d’une bougie.
— Nous arrivons, fils. Tout cela va bientôt prendre fin, murmure le père.
Et en effet. Quelques pas encore, et ils parviennent au bout de l’interminable corridor. Des miasmes délétères les cueillent alors, leur giflant le visage. Odeurs de chair brûlée, effluves d’excrément et de sang mêlés. Le père et l’enfant, traînant toujours leur antique caddie, débouchent sur une immense salle dont il est difficile de cerner les limites. A quelques mètres du sol, lévitant dans les airs par un obscur procédé, des flammes disposées à intervalle régulier dissolvent l’obscurité ambiante dans une luminosité glauque, souffreteuse, sans cesse hésitante, qui anime mille ombres fébriles. Petit à petit, le regard s’accoutume à l’éclairage. Des formes se précisent.
Et Dieu apparaît. Au centre de cette vaste caverne. Un être monumental à l’échelle de son édifice. Une masse énorme faisant couler ses replis de chairs replets, faisant pleuvoir en lourdes cataractes ses courbes affaissées, ses bourrelets flasques, ses lambeaux de peau lippus et pendouillant. Dieu est là. Dominant son domaine. Ecrasant toute chose de sa divine présence. Une véritable montagne taillée dans la chair molle et la graisse épaisse. L’éclairage des flammes pourlèche les ourlets de sa peau nue mouillée de sang, enrobant sa taille monstrueuse dans un halo palpitant. Le père et l’enfant s’avancent. Leurs pieds nus glissent, manquant de leur faire perdre l’équilibre. Les regards s’abaissent subrepticement sur le sol. Pour constater que celui-ci est entièrement maculé d’une substance liquide, gluante : du sang. Des litres et des décalitres de sang. Le père et l’enfant relèvent la tête. Car un bruit sourd vient d’attirer leur attention. Une sorte de martèlement obstiné, qui se produit à répétition. Le père balaye du regard les alentours avant de cerner l’origine de ce bruit. Là-bas. Et ici. De tout côté. Dans une vision macabrement panoramique. Contre les parois extérieures des murs transparents de la salle. Contre leurs reliefs bosselés imitant les ondulations charnelles du maître des lieux, et celles, plus noueuses, du crépit extérieur de son repère. Des gerbes de sang. De vives éclaboussures. Qui jaillissent. Comme le suc de framboises trop mûres lancées contre un mur. Le père plisse les yeux. Et discerne ce qu’en un autre temps il n’aurait jamais voulu voir. Ce sont des enfants. De tout petits enfants. Par centaine. Par millier, peut-être. Entièrement nus. Qui prennent leur élan, derrière le mur transparent cernant la salle du trône, profitant du large espace aménagé entre ce mur circulaire et une enceinte secondaire. Les enfants se précipitent, la bouche ouverte, leurs yeux exorbités comme ceux de veaux malades. L’éclairage vacillant des flammes découpe, par intermittence, des carrés brillant sur leur peau blanche. Ils se projettent, tête la première, contre l’obstacle solide qui se dresse devant eux. Telle une armée de fous furieux. Que cherchent-ils ? A aucun moment, ils ne ralentissent leur course effrénée. Forts de la cadence que leur octroient leurs jambes déliées, ils projettent leur crâne en avant, de toute leur force. Leur tête devient un projectile. Un boulet blanc lancé par une volonté folle. Les petits crânes rencontrent la paroi extérieure du mur au sommet de leur course. Certains explosent tout bonnement. Pareils à une coquille pleine. De la matière grise jaillit des crânes fendus, et de multiples taches pourpres qu’annonce la cacophonie d’un bruit sec de concassage, bourgeonnent sur le pan du mur. Mais les taches de sang ne restent pas sur la matière transparente. Elles y coulent sans laisser de traces. Elles roulent en flots clapotants vers le sol, où elles sont détournées par le biais d’un système de canalisations dont les entrecroisements complexes convergent en étoile vers un seul et unique point : le centre de la salle du trône, qu’occupe le Père.
Le fils contemple un instant cette scène :
— Père ? Que font-ils ?
Sa voix n’est pas même froissée par l’émotion…
— Peut-être tentent-ils de trouver ce que nous recherchons ?
Une voix de colosse tonne soudain, fracassant la régularité des chocs sourds provenant des parois extérieures :
— Qu’êtes-vous venus faire en ma demeure, petits hommes ?
Le père se redresse, reprenant contenance. Il franchit d’une foulée décidée les derniers mètres qui le séparent de la monstruosité divine, caddie en mains. Son fils lui emboîte le pas. Une fois parvenu à bonne hauteur, le père s’exprime, sans hésitation :
— Nous voulons mourir, mon fils et moi. Les êtres que nous avons rencontrés tout au long de notre périple nous ont fait comprendre que vous étiez le seul, en ces lieux, à pouvoir exaucer notre vœu.
La masse de chair qui leur fait face est parcourue d’un léger tressaillement.
— Mais qu’est-ce qui vous fait croire que vous n’êtes pas déjà morts ?
Le père, franchement agacé, lâche bride à une colère contenue depuis trop longtemps :
— Si nous étions réellement morts, nous ne serions pas ici. Je ne serais pas en train de vous parler, dans ce cloître obscène, entouré de toute cette folie qui n’agresse pas même mon esprit. Si nous étions morts, nous ne nous trouverions pas prisonniers de cette dimension transitoire, de cet espace-temps du non-sens, dépossédés de nos sensations, nus de nos pensées, sans passé, sans mémoire, avec nos sens entièrement clos à ce qui nous entoure. Si nous étions morts, nous ne serions pas.
— Si vous étiez morts, petits hommes, je ne serais pas là non plus.
Content d’avoir enfin arraché à Dieu un aveu qui confirme ses soupçons, le père laisse échapper un soupir victorieux.
Le regard de Dieu, situé très haut au-dessus du sol, se porte alors sur le caddie. Sa voix résonne de nouveau :
— Je constate que vous transportez de bien belles choses avec vous…
Dieu lève un bras gigantesque :
— Puis-je me servir ?
Le père pousse encore un peu en avant le caddie, le présentant comme une offrande, avant de reculer pieusement de quelques pas. Une main aux doigts boursouflés s’empare de l’objet métallique, et le soulève dans les airs. Bientôt suivi d’un copieux bruit de mastication et de craquements. Tandis que Dieu se livre à sa collation divine, le père tente une ouverture :
— C’est à cause de ma femme, c’est cela ?
— Vous n’avez pas tort sur ce point, articule Dieu la bouche pleine. Votre femme est en grande partie responsable de ce qui vous arrive.
— Alors où se trouve-t-elle ? Et comment mettre un terme à ce calvaire ?
C’est le petit qui intervient alors :
— Mon papa m’a dit qu’elle était tout en bas. Ma maman est-elle tout en bas ?
Le regard huileux de Dieu, avec ses deux énormes pupilles à moitié ensevelies sous les chutes de chair de son visage, darde ses yeux sur la petite forme qui vient de se manifester. Une indéfinissable lueur traverse ce regard. Soudain, le père de l’enfant éprouve un sentiment aussi cuisant qu’une gifle : la peur.
— Non mon garçon. Je suis forcé de t’avouer que ta mère n’est pas en bas.
— Si elle n’est pas en bas, où est-elle ? reprend le père.
La masse hypertrophiée s’agite.
— Je vais être franc avec vous. Je ne peux exaucer votre souhait. Je ne peux vous faire dormir pour l’éternité. Même mon pouvoir a ses limites. Néanmoins, je puis faire quelque chose pour vous : tenter d’entrer en contact avec votre mère. Car de son action dépendent vos errements vains en mon domaine.
Dieu redépose au pied du père le caddie entièrement vide.
— Etes-vous bien certains de votre choix ?
Le père et le fils répondent de concert :
— Oui !
— Très bien. Qu’il en soit ainsi…


• •

Il y a une femme. Assise à une table. Devant elle, un cahier de feuilles vierges. Que sont stylo remplit d’une coulée de mots fluide et appliquée. Ces mots, ce sont ceux que vous êtes en train de lire. Leur assemblage particulier épouse les contours d’une réalité imaginaire qui n’en est pas moins aussi tangible que la somme des écrits passés, présents, et à venir.
La plume se soulève un instant du papier. Le père et le fils en sont là. A exiger un repos légitime au terme d’absconses pérégrinations. Peut-être est-il temps de leur accorder cette récompense. Créatures ayant pris vie sous l’impulsion de l’imagination, ils retourneront au néant lorsque le point final aura été apposé à cette histoire.
La femme plonge la plume de son stylo vers les lignes de sa feuille pour y graver ses derniers mots.


• •

Le père et le fils battent des cils devant Dieu.
Ils sourient.
Puis plus rien.

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kibu
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Message par kibu » mar. oct. 19, 2010 1:26 pm

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Pour le fun et à l'arrache.

Le meilleur de l'ours

Le meilleur de l'ours, j'en parle en connaissance de cause. Juché sur le nid de pie, surplombant le Vortex, je me le remémore.

Le meilleur de l'ours, c'est lorsqu'il s'esclaffe. Son rire tonitruant aux vertus communicatives me tiraille encore la commissure des lèvres et me fouaille les entrailles.
Le meilleur de l'ours s'exprime avec générosité. Pendant les festins, les apéritifs jusqu'à plus d'heure. Au cours des agapes improvisées. Il y a toujours une place à la table de l'ours pour le convive égaré, pour le pauvre type dans la dèche. Suffit de le rencontrer, en vadrouille, au détour d'une rue, accoudé au zinc d'un bar ou attablé dans un restoroute.
Le meilleur de l'ours, le public ne le connaît pas. Derrière les écrans qui s'allument dans l'arène, le public ne sait pas qu'au fond de lui l'ours est bon. Qu'il est sincère, sans détour.
Le meilleur de l'ours sait se faire tendre, à l'occasion. Sa bien aimée ne l'a pas vu, elle. Un instant d'égarement l'a conduite à s'écarter du droit fil de sa vie. Conciliant, il tend les deux bras pelucheux de son passe-montagne autour d'elle. Il l'aime à sa manière mais le sait-elle ? Il étreint ce corps qu'il a adoré, tout contre les replis de sa bedaine, plaquant son visage contre ses mamelons, si généreux. Longtemps. Jusqu'à perdre le souffle. L'ultime souffle.
Le meilleur de l'ours ne connaît pas de limites. Il leur a dit au tribunal. Et ils l'ont condamné à la peine capitale. L'exil définitif dans un autre univers. Pas moins. Le meilleur d'entre-eux.

Juché sur le nid de pie, entouré des murs d'écrans dont les pixels me renvoient mille visages inconnus, je me sens bien.
Le meilleur de l'ours, c'est moi, dans les bons jours.
Un dernier coup d'œil au ciel chargé, un autre vers le cœur du Vortex ouvert par la micro-singularité sous mes pieds, je m'apprête à plonger. Bien au centre pour éviter les cisaillements. Et je me dis que le meilleur de l'ours n'est pas le meilleur de l'homme. Définitivement.



Je saute.
A l'envers, à l'endroit

Ô Dingos, ô châteaux

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bormandg
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Message par bormandg » sam. oct. 23, 2010 9:13 pm

Le ricanement des mutants
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Nous avons réussi à partir et à rejoindre la station spatiale. Ce n'était plus possible de rester sur Terre, trop polluée, invivable. Nous n'arrivions plus à synthétiser les aliments nécessaires, les filtres à air donnaient trop de signes de défaillance, et l'eau... malgré tous les filtrages et toutes les purifications, métaux lours, bactéries et virus pathogènes s'infiltraient. Pas de regrets, ou si peu.
Mais je ne pourrai pas oublier que d'autres ont réussi à s'adapter; nous ne laissons pas la Terre morte, inhabitée, nous la laissons à ces mutants qui sont apparus chez les relegués hors Cités, et qui seraient aussi apparus dans les Cités sans la surveillance efficace des Gardiens de l'Humanité. Nora et moi avons dû renoncer à enfanter, après deux naissances de mutants: nos gènes sont infectés; tout juste si nous n'avons pas été expulsés, alors même que nous n'aurions pas survécu une heure hors Cité.
Et ces mutants, qui ont survécu même aux expéditions d'extermination envoyées par les Gardiens, comme ils riaient en nous voyant partir. Même si je ne l'ai pas vraiment entendu car le bruit de l'extérieur ne prénétrait pas nos véhicules, je l'imagine après les avoir vus. Il résonne dans ma tête, plus fort encore que l'explosion qui a détruit la Cité que nous n'allions quand même pas leur laisser. Il revient dans mes rêves à chaque fois que j'essaye de dormir. Et je l'entends à chaque fois que j'aperçois la Terre, sur les écrans de la station.
Je ne sais pas combien de temps de survie nous avons gagné en rejoignant la station. Mais je sais qu'ils riront encore bien après que le dernier de nous soit mort.
Modifié en dernier par bormandg le dim. déc. 12, 2010 4:58 pm, modifié 1 fois.
"If there is anything that can divert the land of my birth from its current stampede into the Stone Age, it is the widespread dissemination of the thoughts and perceptions that Robert Heinlein has been selling as entertainment since 1939."

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Virprudens
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Message par Virprudens » mar. oct. 26, 2010 10:10 pm

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(Seule la luminosité de six vieux moniteurs à tube cathodique éclaire la scène. Les moniteurs sont répartis de part et d'autre de la scène, orientés de trois-quarts de telle sorte que le public puisse en voir l'image tremblotante, diffusée en boucle : un entrepôt, des allées, des rangées, des caisses à perte de vue, la scène de clôture des Aventuriers de l'Arche Perdue si l'on veut.)

(Séparés du public par un grillage en maille et une paroi de plexiglas, trois personnage, dont tête, torse et membres sont pris dans des cartons : on dirait des robots, ou des dessins de la période cubiste. Dans un esprit Commedia Dell Arte, l'humeur des personnages est indiquée par des smileys tracés au marqueur industriel noir sur le carton "tête". Une lettre – au marqueur rouge – barre la poitrine de chacun.
T-RAT-X : lettre T (pour Tératogène) , smiley 'Twisted evil'
BIO SAÏD : lettre B (pour Biocide), smiley 'Wink'
MUTE : lettre M (pour Mutagène), smiley 'Rolling Eye')


(MUTE est assis dans un coin tripotant sa chaussure-boite, T-RAT-X tourne en rond, l’air nerveux, BIO SAÏD regarde la télé, une télécommande à la main)

T-RAT-X : Viens-là ! Mais viens ! (Il s'approche du grillage. S'accroche. Secoue) Hé !

BIO SAÏD : Il ne t'entend pas. Il ne viendra pas. Il n'est jamais venu.

T-RAT-X : (s’éloigne du grillage) J'en ai marre d'attendre (il tourne en rond, les bras se balançant d’avant en arrière, désynchronisés, comme doués de vie propre). Mais marre.

BIO SAÏD : Nous en avons tous marre. Plus ou moins. Et pas forcément des mêmes choses.

T-RAT-X : Putain, ça fait, quoi, des mois ? Des années ... ?

BIO SAÏD : Des années.

T-RAT-X : Des années, voilà. Des années qu'on attend comme des cons, ici, enfermés dans, quoi, cinq mètres carrés ... ?

BIO SAÏD : Quinze.

T-RAT-X : Quinze, ouais. Quinze putains de mètres carrés. Dans un air jamais recyclé. Bordel, l'air que je respire aujourd'hui, c'est celui que je respirais y'a sept ans, huit ans, je sais plus, quarante peut-être, le même, bon sang, juste un peu différent, filtré des milliers de fois, perdant à chaque expiration un peu plus de ... je sais pas ... de substance. Un air vieux, un air moisi, un air ... pffff. Mon air, ton air. Même son air à l'autre débile (un geste en direction de Mute, qui redresse brièvement la tête avant de se replonger dans la contemplation de sa chaussure-boite). Je suis fatigué. Je suis las.

BIO SAÏD : Las.

T-RAT-X : Ouais, las. Las comme dans 'j'en ai plein le cul'. Tu comprends pas que je voudrais que les choses changent ? Que j'en ai ma claque d'attendre que cette salope de fin montre le bout de son nez ? Cette pute de fin qu'on en finit pas d'attendre, cette chienne qui se fait désirer si fort que j'en ai finit de bander. Je n'ai plus d'excitation, mec, plus rien, il ne me reste plus que cette colère de merde. Tout ce que je voulais, c'est qu'elle vienne là, la fin, qu'elle débarque avec son transpallette, qu'elle me choppe avec ses fourches et m'emporte là-bas, putain, là-bas, dans la zone.

BIO SAÏD : Ah. La zone...

T-RAT-X : Ouais, mec. C'est tout ce que je voulais. C'est ce que je veux encore. Qu'on me dépacke, qu'on me repacke, qu'on me fragmente, qu'on me multiplie, qu'on me répande aux quatre coins du monde. Que je puisse enfin faire ce pour quoi j'ai été conçu. C'est pas compliqué, merde ! T'as pas envie toi, de faire ce pour quoi on t'a conçu ?

BIO SAÏD : Je n'ai plus envie de tuer.

T-RAT-X : Mais qui parle de tuer ? Je t'ai parlé de tuer, Saïd ?

BIO SAÏD : Moi. Moi, je tue. Je peux tuer. Je suis fait pour ça. C'est ça ma fonction.

T-RAT-X : C'était avant.

BIO SAÏD : C'est maintenant. Ailleurs. Par d’autres. Mes frères disons. Ils se diluent dans les fleuves, dans les rivières, ils sont airborne. Disons que nous sommes... hum ... intriqués, et que ce qu'ils font, je le fais. Pas procuration. Mais moi, moi, moi, je n'ai pas, je n'ai plus, envie de tuer. Ici, je suis bien. Comme en paix, tu vois ?

T-RAT-X : Conneries. C'est vraiment qu'un ramassis de conneries de crétin dépressif. Toi, toi, toi, t'es là, t'es enfermé dans cette saloperie de boite de verre grillagée, entourée de boites et de bidons avec des putains d'étiquettes qui donnent envie de dégueuler. Tu tues que dalle. Y'a pas de procu-intrication, je sais pas quoi, mes couilles. C'est toi qui meurt. Toi, toi, toi, pauvre taré. C'est toi qui approche de la date de péremption, espèce de tache. Amène-toi.

BIO SAÏD : Non.

T-RAT-X : Amène-toi, je te dis. Fais moi voir ton étiquette, tourne-toi.

BIO SAÏD : Tu fais chier.

T-RAT-X : Allez, viens. Montre.

BIO SAÏD (s'approche, montre son dos à T-RAT-X) : Alors, content ?

T-RAT-X : Non. Tu vas crever. Je ne suis pas content.

BIO SAÏD : Je ne suis pas mécontent, moi. Je me suis fait à l'idée. C'est apaisant comme idée.

T-RAT-X : T'es vraiment un gros con.

MUTE (prenant sa chaussure-boite dans la main, et la tenant comme Hamlet le crâne dans la scène du to-be-or-not-to-be): Nous sommes abandonnés je crois abandonné dans notre cabanon au fond du jardin et personne ne viendra nous chercher parce qu'on est abandonnés oubliés perdus et que personne ne se souvient comme si on était une zone morte dans leur cerveau et qu'ils nous voyaient plus du tout jamais c'est fini ils tournent autour on les entend on croit les entendre mais ce n'est peut-être pas eux juste leurs ombres qui font du bruit des bruits de moteurs et de pas derrière les racks et les rangées et les allées et les cagettes et des vitesses qui craquent et qui passent et des pétarades qui s'éloignent et se rapprochent mais jamais suffisamment juste assez près pour qu'on ait envie de les toucher non pas que les toucher pas tout de suite de les voir d'abord et qu'ils nous voient et qu'ils nous touchent eux-aussi qu'on s'embrasse avec des bisous et des films plastiques et qu'on voyagent mais non non non faut pas rêver ce ne sont que des nuages ou des ombres des fantômes c'est qui les fantômes c'est eux c'est nous les deux sûrement un monde de fantômes qui ont oubliés de disparaitre qui s'accrochent sans volonté par habitude ou parce qu'ils ne savent rien faire d'autres ils ne sauraient même pas disparaitre juste rester là à rien faire à tourner en rond à râler à apprendre à mourir sans passer la porte juste bien enfermés localisés huh-oh mais les bisous des fois ça manque et ...

BIO SAÏD : Tais-toi, Mute. Tu vois bien que ça fais peur à T-Rat. Qu’il n’accepte pas.

T-RAT-X : Vous êtes complètement tarés tous les deux.

(T-RAT-X s'approche à nouveau du grillage, le tripote, regarde au loin, l'air songeur, comme cogitant un truc ; BIO SAÏD tripote la télécommande, presse des touches – on voit les écrans changer de couleur, certains se couvrent de neige ; MUTE a ôté sa seconde chaussure-boite et joue aux petites voitures avec tout en émettant des bruit de bouche)

T-RAT-X : (décidé) Bon. Je me casse.

BIO SAÏD : Tu ne peux pas.

T-RAT-X : Et tu pourrais me dire pourquoi, je te prie ?

BIO SAÏD (s'approche du grillage, toque à la vitre) : Il pourrait venir.

T-RAT-X : Oh. C’est vrai. Alors, on fait quoi ?

MUTE (jouant toujours aux petites voitures): On attend. Après on fera dodo.

(BIO SAÏD éteint la télé)

(Noir)
(Rideau)
- Please, be polite.
- Go fuck yourself.

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