Stéphane Beauverger online

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sTeF

Message par sTeF » jeu. avr. 02, 2009 9:45 am

rmd a écrit :kikoo,

On a parlé un peu jeu video lundi, y'a-t-il une influence de ton expérience pro du jeu video sur ton écriture ? Au dela de la rigueur dans le scenario, peut-être sur la construction des personnages ou des décors ?
Kikoo rmd :)

Je ne crois pas que je conçoive mes décors de romans comme ceux d'un jeu vidéo, pour la bonne et simple raison qu'un livre n'est pas limité en affichage graphique ou en RAM :lol:
Quand je travaille sur un jeu, je suis en permanence soumis à la contrainte technique du médium sur lequel mon histoire sera portée. Les consoles Next Gen et les PC modernes ont beau être des engins d'une puissance de calcul redoutable, ils ne savent pas encore afficher le monde jusqu'à l'horizon, avec en sus deux douzaines de galères macédoniennes, cinquante fois plus de phalanges en armes, sans compter les rameurs et la frégate "full detail" du héros, avec chaque texture animée par le vent qui tourne sans cesse, les variations de lumière, la pluie qui tombe, etc. En tout cas, pas sans que ça lag au point d'avoir l'impression d'assister à une soirée diapo :wink:
Attention, je parle là, bien sûr, des rendus en temps réel, mais pas des cinématiques en précalculées, qui nécessitent certes des mois de calculs, mais qui au final peuvent afficher des milliards de polygones.

C'est le grand drame de la tendance "full 3D 60 frames/sec" actuelle : paradoxalement, plus les qualités d'affichages exigées par le marketing et le public sont élevées, plus en coulisses les concepteurs et les développeurs doivent tricher et ruser pour permettre un affichage cohérent du jeu.
De mon point de vue, la règle est simple : actuellement dans le jeu vidéo, "plus la technologie avance, plus les mondes se réduisent !!"
Exemple flagrant, si tu regardes la saga des "Elder Scrolls" de Bethesda : dans "Daguerfall", c'est peut-être moche, et animé en sprites, mais tu peux visiter chaque maison de chaque ville de chaque pays de tout un continent !!! Dans la suite, "Morrowind" (qui mettait déjà à genoux la plupart des configurations matérielles du parc PC des gamers de l'époque), c'est certes devenu très beau, mais tu ne peux visiter qu'une région. et dans le dernier opus en date, "Oblivion" (qui lui demande carrément la puissance de calcul d'une machine de la Nasa pour profiter de tous les effets graphiques), les décors sont certes magnifiques (mais de toute façon, ils seront quand même obsolètes dans 3 ans !!!) mais tu ne te promènes en réalité que dans une province.

Y'a un phénomène d'optique et d'illusion très bien caché, dans les jeux vidéo RPG actuels, et les ingénieurs et les graphistes se battent au quotidien pour résoudre les défis techniques imposés par la tendance "encore plus beau encore plus réaliste" qui sévit dans l'industrie.

Moi, avec mon clavier et mon écran, je peux générer des multivers qui s'affichent jusqu'aux confins des temps dans la tête de mes lecteurs 8)
Quand tu écris un roman, penses tu à son éventuelle adaptation à d'autres média ?


Absolument pas. Je vais même dire mieux : tu ne peux pas raconter la même histoire en roman, en BD, en jeu vidéo, ou en série télé ou en film. Chaque média a ses règles et ses codes de narration.
Yannick Dahan, dont j'apprécie énormément le regard sur le production cinématographique de genre, a fait une analyse très juste des Watchmen adaptés en film récemment. Je ne vais pas refaire ici son exposé, mais en gros, il dit qu'en se contentant de se servir de la BD comme d'un storyboard, le réalisateur n'a fait qu'un copier/coller, et n'a pas faire œuvre de cinématographie. C'est peut-être un peu radical, mais je partage en théorie cette idée : à chaque média ses spécificités de narration.

Shalmaneser
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Message par Shalmaneser » jeu. avr. 02, 2009 10:03 am

Salut sTeF,

Je viens de terminer le Déchronologue : superbe feu d'artifice final, au passage. (Non, ne parle pas de musique, grmph ! mph ! mph !) Une question facile qui n'a pas encore été posée, je crois (si c'est le cas, je prends rendez-vous chez l'ophtalmo, promis) : pourquoi as-tu choisi le nom de Henri Villon ? As-tu pensé en particulier au fameux Testament du poète, sachant que ton Déchronologue s'affirme également comme un testament, dès le chapitre initial ?
Plus largement, d'où te viennent les noms parfois fleuris de tes personnages ? Je pense notamment à Brodin de Margicoul, un nom qui sonne comme une goulée de vin bien épais. :D C'est une question qui me tarabuste, certains auteurs paraissant particulièrement doués pour inventer des noms mémorables...

rmd
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Message par rmd » jeu. avr. 02, 2009 10:15 am

sTeF a écrit :Exemple flagrant, si tu regardes la saga des "Elder Scrolls" de Bethesda : dans "Daguerfall", c'est peut-être moche, et animé en sprites, mais tu peux visiter chaque maison de chaque ville de chaque pays de tout un continent !!!
Tu pouvais quand le jeu ne plantait pas avant, c'était une horreur coté bug ce truc. (j'y ai quand même passé des heures !)
sTeF a écrit :dans le dernier opus en date, "Oblivion" (qui lui demande carrément la puissance de calcul d'une machine de la Nasa pour profiter de tous les effets graphiques), les décors sont certes magnifiques (mais de toute façon, ils seront quand même obsolètes dans 3 ans !!!) mais tu ne te promènes en réalité que dans une province.
Et une province très vide en plus. (certainement à cause du décalage avec le surpeuplement de WoW.)

Merci pour tes réponses !
Après des années de cérémonie du Thé, il n’y a rien de meilleur que de vomir de la Bière.

sTeF

Message par sTeF » jeu. avr. 02, 2009 10:40 am

Shalmaneser a écrit :Salut sTeF,

Je viens de terminer le Déchronologue : superbe feu d'artifice final, au passage. (Non, ne parle pas de musique, grmph ! mph ! mph !) Une question facile qui n'a pas encore été posée, je crois (si c'est le cas, je prends rendez-vous chez l'ophtalmo, promis) : pourquoi as-tu choisi le nom de Henri Villon ? As-tu pensé en particulier au fameux Testament du poète, sachant que ton Déchronologue s'affirme également comme un testament, dès le chapitre initial ?
Oui, le nom de Henri Villon a été sciemment choisi en référence au poète. Je voulais lui fournir une petite rémanence culturelle, puiser dans le vivier de l'inconscient collectif pour lui accorder en filigrane, de manière diffuse, sous-cutanée, - en guise de carte de visite non formulée ^^ - un petit peu de l'aura de François Villon.
Dans mes premières pistes, Il a failli aussi s'appeler William D. Doolan (il aurait été franco-gallois) et Guillaume "double-six" Doolan. J'ai cherché son nom longtemps.
Plus largement, d'où te viennent les noms parfois fleuris de tes personnages ? Je pense
notamment à Brodin de Margicoul, un nom qui sonne comme une goulée de vin bien épais. :D C'est une question qui me tarabuste, certains auteurs paraissant particulièrement doués pour inventer des noms mémorables...
J'essaie souvent de donner des noms qui "sonnent" en accord avec la personnalité ou la psychologie du personnage. "Armand Brodin de Margicoul" est un Gascon très rabelaisien, tout en ventre, en confit et en colère éruptive. "La Crevette" est ce mousse trop faible pour survivre aux geôles de Cartagène, "Gobe-la-mouche" passe son temps à manger, etc (et puis, "monsieur Mouche" était déjà le bosco du capitaine Crochet, si je ne m'abuse). "Arcadio" est le guide que croit avoir trouvé Villon pour accéder au secret des Maravillas (l'Arcadie mythique). "Pakal" est supposé sonner aussi sèchement que la conviction dont il est pétri, etc.
Fèfè de Dieppe constitue un cas un peu à part. C'est le fait qu'il tienne aux accents graves de son nom (il insiste sur ce point la première fois que Villon croise le grand boucanier) qui était censé provoquer le petit déséquilibre et la grande confusion sous son crâne : on a plus facilement envie de prononcer "Féfé" que "Fèfè" (essayez à voix haute, ça me semble sonner bizarrement ^^)

Dans le cas du Déchronologue, vu que la tradition flibustière accorde souvent des surnoms aux membres d'équipage, le travail m'était grandement facilité.

Après, je ne cherche pas non plus à ainsi distiller des infos ou des clins d'œil cachés, en procédant ainsi. C'est juste ce qui me semble résonner juste, et provoquer les petites étincelles mentales qui me semblent propices à mieux définir le personnage. C'est un "truc" de narrateur. Et ça n'a pas non plus vocation à être forcément découvert et compris :D

sTeF

Message par sTeF » jeu. avr. 02, 2009 10:51 am

rmd a écrit : Tu pouvais quand le jeu ne plantait pas avant, c'était une horreur coté bug ce truc. (j'y ai quand même passé des heures !)
Ah ah ah !
Bethesda Softworks est juste la boîte la plus connue au monde pour sortir des jeux exceptionnels... jouables seulement un an après, quand trois patchs auront été codés et mis en ligne pour chasser les bugs les plus flagrants ^^

J'ai acheté Oblivion à sa sortie, mais il est resté sur mon étagère tant que les premiers correctifs n'avaient pas été mis à la disposition du public. Chat échaudé craint l'eau froide ^^

Shalmaneser
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Message par Shalmaneser » jeu. avr. 02, 2009 11:02 am

sTeF a écrit : Fèfè de Dieppe constitue un cas un peu à part. C'est le fait qu'il tienne aux accents graves de son nom (il insiste sur ce point la première fois que Villon croise le grand boucanier) qui était censé provoquer le petit déséquilibre et la grande confusion sous son crâne : on a plus facilement envie de prononcer "Féfé" que "Fèfè" (essayez à voix haute, ça me semble sonner bizarrement ^^)
Effectivement, j'ai essayé en pleine salle des profs, les réactions ont été plutôt vives.
"- Fèfè ? - Non mais écoute, on t'a déjà dit que si tu étais fatigué, tu pouvais rentrer chez toi." :mrgreen:
sTeF a écrit :Après, je ne cherche pas non plus à ainsi distiller des infos ou des clins d'œil cachés, en procédant ainsi. C'est juste ce qui me semble résonner juste, et provoquer les petites étincelles mentales qui me semblent propices à mieux définir le personnage. C'est un "truc" de narrateur. Et ça n'a pas non plus vocation à être forcément découvert et compris :D
Effectivement, tout est affaire de ressenti là-dedans : pour qu'un nom existe réellement, il faut qu'il sonne de lui-même ; toute référence explicite risquerait de l'affaiblir en l'éparpillant... Sauf dans le cas d'un personnage complexe tel que Villon, ou même le Baptiste. En revanche, les Targui n'ont pas réellement de nom, mis à part ceux que Villon leur donne par commodité. Dans quelle mesure sont-ils une nouvelle incarnation de cette idée du collectif absolu (avec pour corollaire la disparition de la conscience individuelle) à laquelle renvoyaient les Noctivores ?

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Message par sTeF » jeu. avr. 02, 2009 11:12 am

Shalmaneser a écrit :Effectivement, tout est affaire de ressenti là-dedans : pour qu'un nom existe réellement, il faut qu'il sonne de lui-même ; toute référence explicite risquerait de l'affaiblir en l'éparpillant... Sauf dans le cas d'un personnage complexe tel que Villon, ou même le Baptiste. En revanche, les Targui n'ont pas réellement de nom, mis à part ceux que Villon leur donne par commodité. Dans quelle mesure sont-ils une nouvelle incarnation de cette idée du collectif absolu (avec pour corollaire la disparition de la conscience individuelle) à laquelle renvoyaient les Noctivores ?
Argh, il faudrait que je te réponde en MP pour ne pas déflorer le sujet pour ceusses qui n'ont pas lu le roman... mais en même temps, si on commence à causer en parallèle, où est l'intérêt d'un échange public... Hmmm... Je dirai juste ceci : normalement, on dit "Touareg" au pluriel et un "Targui" au singulier (désolé si ça te semble trop lacunaire ^^).

Gardons un peu de mystère, que diable ! :D

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Message par Shalmaneser » jeu. avr. 02, 2009 11:54 am

Fichtre, j'ai failli spoiler ! Mais ça aura peut-être mis l'eau à la bouche à tes futurs lecteurs... :wink:
En tout cas, on aura bien l'occasion d'en discuter à pinte reposée ! :D

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Stéphane
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Message par Stéphane » jeu. avr. 02, 2009 12:47 pm

Stéphane,

Dans Chromozone, le monde s'est effondré.
Dans Le Déchronologue, le monde morfle sacrément sur la fin, avec toutes les perturbations temporelles (j'espère que je ne spolie pas trop).
Dans Quartier M (que je n'ai pas lu mais dont j'ai lu le résumé), il y a comme une odeur de fin de monde.

La fin du monde, sa déliquescence ou sa destruction semble un thème important dans tes œuvres. Je me trompe ? Cela a-t-il un rapport avec les A particuliers dans tes dédicaces :wink: ?


Avec toutes les pauses musicales que tu nous as offertes, et même tout simplement avec la place de la musique dans Le Déchronologue, ou même la réponse que tu as donné précédemment où tu disais que c'était la forme d'art qui te procurais le plus d'émotions, on pourrait s'attendre à ce que tu finisses par écrire un roman où la musique serait vraiment le thème central. Ça ne t'est pas passé par la tête ?

sTeF

Message par sTeF » jeu. avr. 02, 2009 12:55 pm

Je me permets de remettre ici le début de discussion que j'ai eu avec Hoêl, pour éviter de m'éparpiller sur plusieurs fils de discussions
Hoêl a écrit :Je me suis enfilé 250 pages du Déchronologue cette nuit -vivent les insomnies , elle permettent de rattrapper (en partie) les retards de lectures- et je suis globalement d'accord avec ce que j'ai lu sur le fil , Beauverger a un beau brin de plume , il maîtrise l'art du conteur avec brio .
Une question me chiffonne cependant : lorsque le "commando" de navires français part prendre la Tortue , il semble commandité par la couronne française alors qu'il est constitué de protestants . Est-ce une invention de Beauverger ou exact sur le plan historique ?
Hello Hoêl :D

J'ose affirmer que ce qui concerne la prise de La Tortue par les Français partis de Port-Margot (officiellement pour "venger" des meurtres de Français par les Anglais qui occupaient alors La Tortue) est historiquement avéré.
D'après les documents d'époque, François Le Vasseur a été effectivement mandaté par le représentant de Louis XIII dans les caraïbes (le chevalier Philippe de Longvilliers-Poincy, "gouverneur général des isles d'Amérique" pour la France) pour mener cette affaire. Il semble également avéré, d'après différents témoignages, que Le Vasseur "et ses amis huguenots" furent désignés pour mener cette expédition parce que justement leur radicalisme commençait à semer le trouble à Saint-Christophe (qui constitue à l'époque le siège du pouvoir français dans cette partie du monde).
Le Vasseur fera halte à Port-Margot, y recrutera des boucaniers pendant qu'il "mène négociation" (en vain) avec les Anglais de Tortuga, avant de finalement organiser la prise de l'île.

Il faut savoir que Tortuga était une ile très disputée, qui changeait de drapeau régulièrement.

Christophe Colomb y a mis les pieds en 1492 (après avoir découvert Saint-Domingue, juste au sud), et l'île passe sous contrôle espagnol mais ne connaît pas de véritable conquête (l'île n'a que peu d'intérêt, quand on dispose d'Hispaniola juste à côté)... En 1625, Belain d'Esnambuc prend possession de Saint-Christophe pour la France (à l'est de Puerto Rico) pour en faire un camp de base afin d'attaquer les convois espagnols de la région. Il en est chassé en 1630 par les Espagnols, et porte sa flotte vers l'ouest jusqu'à La tortue dont il prend possession afin de répéter l'opération. On sait que Le Vasseur a été lieutenant d'Esnambuc, et c'est peut-être à cette occasion qu'il a exploré l'île pour la première fois (et ça justifierait aussi que ce soit lui qui soit désigné 10 ans plus tard pour la reprendre).
En 1638, les Espagnols reprennent la Tortue de force, mais n'en chassent pas la population française agricole qui s'y était installée sous la protection de Belain d'Esnambuc.
En 1639, ce sont les Anglais qui y débarquent et la prennent aux Espagnols, mais eux se livrent à quelques exactions contre les Français qui y résidaient encore, ce qui provoquera le débarquement de Le Vasseur en 1640.

Une fois La Tortue prise par Le Vasseur et ses lieutenants, il va obtenir le statut officiel de gouverneur de l'île de la tortue auprès des autorités de Saint-Christophe, y proclamer une "république huguenote" qui va peu à peu virer à la dictature...

[Edit] je rajoute, pour que l'histoire soit compréhensible, qu'entre le moment où Belain d'Esnambuc est chassé de Saint-Christophe par les Espagnols et s'installe à la Tortue, et le moment où, 10 ans plus tard, Le Vasseur recommence la même opération, les Français ont repris - et cette fois de manière durable - Saint-Christophe, jusqu'à en faire le coeur politique, commercial et stratégique de l'implantation française dans les Caraïbes. C'est de Saint-Christophe que les colons français essaimeront vers La Martinique, la Guadeloupe, etc.
Hoêl a écrit :Merci pour tes précieuses informations , mais pourrais-tu m'éclairer sur le paradoxe de ces réformés ayant mandat de la couronne ?

sTeF

Message par sTeF » jeu. avr. 02, 2009 1:20 pm

Hoêl a écrit :Merci pour tes précieuses informations , mais pourrais-tu m'éclairer sur le paradoxe de ces réformés ayant mandat de la couronne ?
Je reprends le fil ici, donc :)

Donc, comme je le disais plus haut, il existe au moins un livre qui donne un excellent éclairage sur la question (en plus d'être magnifiquement écrit) : c'est "D'or, de rêves et de sang, l'épopée de la flibuste" par Michel Le Bris (Hachette Littérature, 2001). Je renverrai aussi à l'article "Quelle religion pour les flibustiers ? La question du protestantisme", de Frank Lestringant publié parmi les actes du Colloque de Brest sur l'Aventure de la Flibuste en 2001.

Alors, je vais essayer de livrer un résumé rapide de la question... D'abord, il faut concevoir que le groupe hétéroclite regroupé à partir du XVIe siècle sous l'appellation de "flibuste" est constituée principalement (je parle là des capitaines et des officiers) de gentilshommes protestants (ou anglicans) français, hollandais et anglais qui sont partis dans les Caraïbes autant pour fuir la persécution religieuse qu'ils subissent en Europe (ça c'est surtout vrai pour les Français ou les Hollandais) que pour poster le fer contre l'ennemi catholique dans ses nouveaux territoires.
Ce qui fait que, quand l'autorité royale française cherche à recruter du monde sur place pour mener des opérations en son nom (et vu que ses forces vives militaires sont déjà empêtrées jusqu'au cou dans les guerres du Vieux continent), ses représentants locaux (le chevalier Philippe de Longvilliers-Poincy, gouverneur général des isles d'Amérique pour le roi Loi XIII, dont j'ai déjà parlé plus haut) vont composer avec ce qu'ils trouvent sur place comme troupes prêtes à en découdre avec les Spaniards.
C'est pas tant qu'ils adorent servir la France, qu'ils ont envie de se coltiner avec la chienlit papiste.
"Éternuez l'or" semble avoir été un cri de ralliement de la flibuste, qui coupait le nez des Espagnols capturés, en signe de vengeance.

Certes, l'épouvantable massacre de La Rochelle par les troupes royalistes de Richelieu a semé l'épouvante parmi les protestants, et ceux qui le peuvent vont aller se chercher meilleure fortune de l'autre côté de l'Atlantique, histoire de respirer un peu. Mais, de l'autre côté de la mer, quand il s'agit de survivre, vaille que vaille, au milieu des hurricanes, des fièvres, de la traque espagnole, avec la famine, la maladie et la fatigue (je renvoie, encore une fois au "Nouveau monde" de Terrence Malick... Et bien, finalement, on est quand même mieux "entre Français", même de chapelles en lutte... surtout que la question du drapeau et de la nation demeure primordiale en ces terre à conquérir. A part certaines tentatives baroques, comme la secte des "Eleutheran adventurers" qui vont tenter de bâtir une utopie sociétale sur l'île qu'ils baptiseront Eleuthera ("Liberté" en grec, je crois), il s'agit d'abord de prendre possession du moindre caillou au nom de sa couronne, histoire de disposer - même hypocritement - d'un soutien financier, de fonder commerce, etc.
Le "Jolly Roger", le drapeau noir de la piraterie sans foi ni loi, n'a pas encore été inventé (faudra attendre la fin du XVII ou le début du XVIIIe). Tous ces "flibustiers" et "corsaires" se sentent encore appartenir à une nation.

Voilà, j'espère que ça commence à défricher le paysage. Je vais pas refaire la thèse ici :wink:

Si tu as d'autres questions, hésite pas.

sTeF

Message par sTeF » jeu. avr. 02, 2009 1:34 pm

Je rajouterai aussi (mais c'est une thèse plus personnelle), que le chevalier de Lonviliers-Poincy a peut-être bien envoyé Le Vasseur et ses amis au casse-pipe en leur demandant de prendre La tortue.

Parce que si cette putain de ridicule petite île (qui est quand même au cœur du dispositif espagnol : suffit de regarder une carte, elle touche presque Hispaniola et n'est pas très loin non plus de Cuba) va réussir à devenir la place forte de la flibuste pendant un demi-siècle, c'est parce qu'elle ne représente rien, qu'elle est petite, étriquée et facile à défendre.

C'est peut-être aussi pour ça que Lonvilliers-Poincy accorde son statut de gouverneur à Le Vasseur : "d'accord, espèce de dingue radical, fais mumuse sur ton caillou, moi je m'occupe de coloniser La Martinique, La Guadeloupe et les Antilles"... (mais là, je suis dans l'extrapolation ^^)
N'empêche que La Tortue a aussi constitué une formidable épine dans le flanc espagnol pendant 50 ans, et que ça servait les intérêts (militaires, économiques) de tout le monde qu'elle subsiste. D'autres gouverneurs français seront d'ailleurs nommés depuis Saint-Christophe après la mort de Le Vasseur, preuve que la couronne y avait un réel intérêt désormais.
Modifié en dernier par sTeF le jeu. avr. 02, 2009 2:13 pm, modifié 1 fois.

sTeF

Message par sTeF » jeu. avr. 02, 2009 2:04 pm

Stéphane a écrit :Stéphane,

Dans Chromozone, le monde s'est effondré.
Dans Le Déchronologue, le monde morfle sacrément sur la fin, avec toutes les perturbations temporelles (j'espère que je ne spolie pas trop).
Dans Quartier M (que je n'ai pas lu mais dont j'ai lu le résumé), il y a comme une odeur de fin de monde.

La fin du monde, sa déliquescence ou sa destruction semble un thème important dans tes œuvres. Je me trompe ? Cela a-t-il un rapport avec les A particuliers dans tes dédicaces :wink: ?
Ah, ah, ah, je suis démasqué ^^
En fait, c'est mon côté japonais - j'ai une théorie, qui veut que la raison pour laquelle la culture du manga et de l'anime japonais est si gorgée de cataclysmes, et destructions de monde (Akira, Blame!, XXth Century Boy, etc) c'est parce qu'ils l'ont déjà vécu, eux, la destruction du monde... Deux fois !!

Tu n'es pas loin d'avoir raison, mais :
- dans la trilogie chromozone, un semblant de reconstruction semble s'opérer à la fin de la cité nymphale ;
- dans Le Déchronologue, bon d'accord ça finit mal - remarque, on s'en doutait depuis la première phrase du roman - mais il reste la scène qui se passe à Santa Marta;
- Dans Quartier M (dont le tome 2 est dessiné, grrrr, et le tome 3 à moitié, re-grrrrrrr), va savoir si ça s'améliore pas aussi à la fin ? ^^

Ce que je veux dire, c'est que je ne me sens pas du tout dans une attitude "ouais, anarchy, destroy, fuck, fuck, brûlons le monde et dansons sur les ruines !!" D'abord parce que, bizarrement, je soupçonne les défenseurs de ce genre de posture de se rêver en Futurs Seigneurs des Ruines (ce que j'assimilerai vite à une tentation fascisante - même éclairée), Et que je crois que le monde, s'il doit brûler vraiment un jour, bah y'aura plus personne pour danser dessus :twisted:

Donc, je préfère citer le grand peintre Ugarte : "Débarrassée de l'homme, la planète respire enfin" (Ugarte est un peintre pyrénéen qui a beaucoup peint des décors seulement minéraux - parfois végétaux - où il ne reste plus que des traces d'une présence humaine disparue).
Avec toutes les pauses musicales que tu nous as offertes, et même tout simplement avec la place de la musique dans Le Déchronologue, ou même la réponse que tu as donné précédemment où tu disais que c'était la forme d'art qui te procurais le plus d'émotions, on pourrait s'attendre à ce que tu finisses par écrire un roman où la musique serait vraiment le thème central. Ça ne t'est pas passé par la tête ?
Si ça se trouve, j'y pense déjà... Seul problème, je suis un piètre musicien... Je n'ai aucune théorie de la musique, et je crains que cette lacune me soit - pour le moment du moins - fatale à l'heure de tenter l'aventure d'un tel roman. Mais, tu as raison, bien sûr : oui, ça me trotte dans la tête 8)

sTeF

Message par sTeF » jeu. avr. 02, 2009 2:39 pm

C'est l'heure de la pause miam.

Avec en cadeau bonus, ce drôle de montage que je viens de dénicher, du magnifique Gortoz a ran de Denez Prigent et Lisa Gerrard, couplé à des images du Nouveau monde de Malick.
/enjoy et @ tt à l'heure

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Don Lorenjy
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Message par Don Lorenjy » jeu. avr. 02, 2009 3:02 pm

sTeF a écrit :...
Ce que je veux dire, c'est que je ne me sens pas du tout dans une attitude "ouais, anarchy, destroy, fuck, fuck, brûlons le monde et dansons sur les ruines !!" D'abord parce que, bizarrement, je soupçonne les défenseurs de ce genre de posture de se rêver en Futurs Seigneurs des Ruines (ce que j'assimilerai vite à une tentation fascisante - même éclairée), Et que je crois que le monde, s'il doit brûler vraiment un jour, bah y'aura plus personne pour danser dessus :twisted:
...
Je me suis offert Chromozone, et j'en ai abandonné la lecture pour cause perso (d'un coup, comme ça, ras le bol du post-apo). Mais plus je lis tes réponses ici, plus je me sens tout bête et j'ai envie de le reprendre.

Et comme il faut poser une question pour que mon intervention ne ressemble pas trop à un coup de lèche : est-ce que j'ai raison ? De reprendre...
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