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Alain Damasio
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Message par Alain Damasio » jeu. oct. 07, 2010 3:01 pm

Virprudens a écrit :Bonjour Alain,

Une question qui fâche pour commencer : ton style fonctionne beaucoup sur un effet d'accumulation, de virgulage, ce genre de trucs. Tes interventions sur ce forum en apportent une preuve supplémentaire.
N'as-tu pas peur que d'aucuns taxent ton écriture d'insuffisamment resserrée, quoique très travaillée ? De redondante ? Est-ce que ça démontre un esprit poétique, juste pour la beauté du raz-de-marée, ou bien une peur de ne pas être compris du premier coup et de devoir frapper, frapper et frapper encore en cherchant des angles differents ?

On verra après pour les questions sur le technohumain et l'externalisation de l'intelligence.

Bien cordialement,
Virprudens
Salut Virprudens,

Ça c'est une excellente question — et salve. Mon naturel stylistique (aggravé en écriture de forum où je rédige à la volée) est la coulée longue serpée, entrecoupée de virgules, de ruptures. C'est le modèle psychomoteur du saut de haie ou de l'accumulation d'obstacles qu'on franchit — c'est quelque chose qu'on ne choisit pas, je pense, qui vient de sa nature profonde. Alors oui, ça peut être très lourd, au moins fatigant, car le moteur et le risque de ce type de style, c'est l'emphase : ça grossit, grossit, prend de l'ampleur, etc. Mias je peux aussi être concis s'il le faut. Non ? :oops:

La polyphonie stylistique, comme dans la horde, permet de varier les styles, jsutement et de contrer son naturel : c'est précieux.

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Pontiac
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Message par Pontiac » jeu. oct. 07, 2010 3:11 pm

Alain

J'ai souvent remarqué que les gens utilisait le mot "culture" sans en connaitre la réel définition. Quelle est ta définition de ce mot ?

Quelle femme (connues) t'as marqué par sa beauté ?
Modifié en dernier par Pontiac le jeu. oct. 07, 2010 3:24 pm, modifié 1 fois.
°°

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Patrice
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Message par Patrice » jeu. oct. 07, 2010 3:22 pm

Salut,

Quelle femme (connues) t'as marquer par sa beauté ?
Une rousse? En tout cas elle ne s'appelait pas Robert.

A+

Patrice

Alain Damasio
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Message par Alain Damasio » jeu. oct. 07, 2010 3:23 pm

Transhumain a écrit : Dans "So Phare Away" (Galaxies), "Annah à travers la harpe" (Ceux qui nous veulent du bien) et "Sam va mieux" (Le Jardin schizologique), les enfants, qu'ils soient morts, vivants, ou imaginaires, sont des personnages centraux. Comment expliques-tu cet intérêt croissant pour l'enfance ? L'expérience de la paternité a-t-elle modifié ta perception du monde ?

"Annah à travers la harpe" est sans conteste le plus ouvertement symboliste de tes textes. Est-ce une voie esthétique que tu envisages sérieusement pour tes oeuvres à venir ?

Peux-tu dire quelques mots à propos de "Sam va mieux" ? Peut-on le décrire, sans trop en dévoiler, comme l'histoire d'un personnage qui, pour ne pas disparaître, se construit sa propre horde, est habité par elle, devient sa propre horde, crée du lien avec le vent et les sons, et, comme Sov, trouve son extrême-Amont grâce au vent ? Le parallèle était-il conscient ?
Salut Transhu !

Sur la horde excluant les faibles, je trouve cette interprétation réductrice parce qu'elle oublie que la horde est un récit, à savoir un focus absolu sur un certain nombre de personnages dont on choisit de montrer le destin. Eux, et pas les autres. Le tome 2 de la Horde, par exemple, si je l'écris un jour, passera beaucoup de temps sur Aberlaas, les racleurs, le système social, les "faibles" comme tu dis. C'est une pure question de focus. D'ailleurs la horde parle des racleurs d'Alticcio et de leur exploitation.
Tout comme la zone ne parle pas des non-voltés, ne suit aucun destin de non-volté, est-ce à dire que le livre exclut tout ce qui n'est pas volte ? Ça me rappelle un texte de Bradbury où il explique qu'il reçoit des lettres d'hispaniques lui demandant pourquoi il n'y a pas d'hispaniques dans ses personnages ou de noirs se plaignant qu'ils ne sont pas représentés. Un livre n'est pas un panel marketing et montrer le lien n'est pas montrer TOUS les liens : ici, je me concentre sur ceux d'une horde. Ça ne veut pas dire que Sov, Pietro ou Aoi n'ont pas de liens avec les fréoles, les abrités, Aberlaas, etc. Simplement, le récit est centré sur l'essentiel : leurs rapports entre eux.

Sur l'émergence de la figure de l'enfant, oui, c'est la conséquence de la paternité mais c'est aussi parce que je trouve dans cette expérience, et ma fille Aliocha, une incarnation des forces de vie en totale expansion que je cherche à trouver pour mon œuvre. L'enfant totipotent, potentiel pur, gorgé d'une croissance interne tellement puissante dans un corps si petit, si neuf, troué d'une joie de vivre brute, inquestionnée, c'est absolument fascinant et c'est sous mes yeux chaque jour ! Donc oui, la figure de l'enfant va prendre une place très forte pour moi parce qu'elle présente le vif à l'état le plus évident, et sous toutes ses formes : émotives, cérébrale (apprentissage), ouverture, assimilation ultrarapide de l'altérité, perception élargie, poussée physique, acquisition magique du langage… "S'enfanter" chaque jour : et si c'était ça le combat ?

Sur "Sam va mieux", c'est une nouvelle sur la résilience et la survie en situation d'extrême solitude. C'est l'autogénération du lien et de l'altérité qui sauve, comme moteur de survie. Et c'est aussi une tentative de montrer que le lien peut se créer hors l'humain, par le rapport aux éléments, aux objets, aux animaux, à l'espace, aux sons. Tout parle, tout est possibilité de lien, tout peut être rencontré si l'on veut bien percevoir. Le rappel de la horde est anecdotique pour moi, c'est un écho que j'aurais voulu éviter mais puisque je continue à travailler sur l'écoulement et la phonétique, il est inévitable que je revienne aux flux d'air, au vent signifiant. Ça doit être aussi que je vieillis déjà !

Alain Damasio
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Message par Alain Damasio » jeu. oct. 07, 2010 3:25 pm

Virprudens a écrit :Bonjour Alain,

Que penses-tu de l'affirmation de Mario Vargas Llosa, tout frais prix Nobel : "je n'accepte pas que la littérature puisse être une forme d'amusement, même élaboré et sophistiqué. Si c'est un divertissement, ce doit être un divertissement problématique."

Bien cordialement,
Virprudens
Je souscris absolument à ça et d'ailleurs je vais apprendre la citation par coeur pour frimer en table ronde ! À ma façon concise (pour une fois !), je dis parfois : subvertir, jamais divertir !

Lem

Message par Lem » jeu. oct. 07, 2010 3:28 pm

Cher Alain,
Alain Damasio a écrit :[J'avais lu un bon livre sur les actions militantes les plus originales : happenings oui, performances, mais pleins d'autres choses. Parler et écrire reste utile mais insuffisant parce qu'écouter et lire ne fondent que rarement une expérience commune. Je peux avoir 25 000 personnes qui ont lu la zone du dehors (c'est à peu près ça aujourd'hui) sans que ça suscite une inflexion politique visible ni un partage, donc à quoi bon, je me dis parfois ?
Cette réflexion me rappelle un coup brillant des Yesmen, ces activistes marrants & malins qui essaient justement de "dépasser le tract". Il y a quelques années, deux d'entre eux s'étaient introduits (après confection de fausses invitations) à un séminaire du FMI où ils avaient tenu une conférence bidon sur un nouveau protocole de management (ou quelque chose comme ça). L'un des YM discourait au milieu de l'amphi tandis que l'autre se baladait dans la foule des décideurs pour faire la démonstration du nouveau système : c'est à dire qu'il était vêtu d'une combinaison argentée dotée d'un énorme pénis gonflable et sur le gland dudit, il y avait un écran plat, à hauteur de visage, grâce auquel "on pouvait surveiller en permanence".
Les décideurs ont tout noté consciencieusement. Et le lendemain, dans le journal quotidien du séminaire, il y avait un compte-rendu imperturbable de la conférence : personne ne s'était avisé que c'était un gag.
Evidemment, ça a fait un léger scandale, un ou deux jours. Mais qu'en reste-t-il aujourd'hui, sinon quelque chose qui ressemble à une installation d'art contemporain ?

Nous divergeons, tu le sais, sur ces sujets, nous en avons déjà parlé. Selon moi, un tournant a été pris (ou du moins enregistré) au moment du film de Fincher, Fight Club. Quand un vrai brûlot, esthétiquement novateur, brillant, violent, situé dans la schize et s'appuyant sur elle pour justifier… disons le terrorisme, pour faire simple, n'est non seulement pas interdit mais parfaitement financé, distribué, devient un carton au box office et arrache des sourires de connivence aux cercles qu'il est censé menacer tout en générant des produits dérivés, c'est que le système a changé de nature. On pourrait dire la même chose, en France, de Dupontel, ce génie. Nous vivons, je crois, dans une sorte d'éponge, un métaorganisme (Big Mother est bien) capable de tout métaboliser et de tout montrer, même du porno et de l'hyperviolence aux enfants. On pourrait très bien imaginer une utopie furtive, une micro-société parallèle qui se crée dans un coin, en limitant le plus possible les interactions avec le reste du monde, sans rien à vendre, sans chercher à se faire connaître, juste à tisser autour d'elle une culture un peu plus vivable. Je pense qu'elle serait tolérée et encouragée, et que ses principales innovations seraient peu à peu digérées et diffusées par l'éponge, si elles les trouvaient intéressantes. (Sur cette aptitude à la métabolisation, je te conseille de lire Cleer, le dernier Kloetzer, qui va en creux assez loin sur ce sujet).

Je ne vais pas plus loin et ma question finale n'en est pas vraiment une – plutôt un étonnement : comment réussis-tu à maintenir un quelconque discours théorique sur "l'engagement" ? Je ne parle pas de l'action muette, de l'indignation, du secours porté, du désir d'organiser qui s'imposent d'eux-mêmes, sans un mot. Je veux dire la rhétorique, la théorie, le discours – sachant que la moindre syllabe qui s'échappe de nos bouches et le moindre signe tracé sont déjà des marchandises ?

Amitiés,
Serge
Modifié en dernier par Lem le jeu. oct. 07, 2010 3:32 pm, modifié 1 fois.

Alain Damasio
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Re: What else ?

Message par Alain Damasio » jeu. oct. 07, 2010 3:28 pm

ansset a écrit :Bonjour,
Alain Damasio a écrit :[...] je pense que les gens devraient lire davantage de philo et de socio et ils seraient épatés de l'intelligence de certains livres, qui valent dix fois ce que je fais et apportent beaucoup plus.
Mais alors, pour quoi vous lire et plus globalement : pourquoi lire des romans?
Je suis bloqué sur cette question depuis un mois.
Franchement, je lis très peu de romans : je préfère vivre et lire de la philo, qui est vingt fois plus dense qu'un roman. Plutôt que me lire, lis Mille Plateaux de Deleuze et Guattari, tu gagneras du temps et t'enrichiras beaucoup plus vite ! Ou le Gai savoir de Nietzsche. Ou Baudrillard et ses aphorismes sur l'époque. Plutôt la source que le fleuve !

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ansset
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Re: What else ?

Message par ansset » jeu. oct. 07, 2010 3:43 pm

Alain Damasio a écrit : Franchement, je lis très peu de romans : je préfère vivre et lire de la philo, qui est vingt fois plus dense qu'un roman. Plutôt que me lire, lis Mille Plateaux de Deleuze et Guattari, tu gagneras du temps et t'enrichiras beaucoup plus vite ! Ou le Gai savoir de Nietzsche. Ou Baudrillard et ses aphorismes sur l'époque. Plutôt la source que le fleuve !
Je suis très impressionné par cette réponse, qui appelle forcément une autre question:
quel but poursuivez-vous en écrivant ?

Alain Damasio
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Re: Fantasy ou SF ?

Message par Alain Damasio » jeu. oct. 07, 2010 4:11 pm

ansset a écrit :Votre roman de la horde du contrevent est parfois perçu comme de la fantasy.Qu'est-ce que cela vous inspire ?
C'est de la fantasy quant à la trame narrative : quête soumise à péripéties épiques. C'est de la fantasy pour l'organisation de la horde et les fonctions de chacun : principe des compagnons complémentaires. Mais c'est aussi de la SF (chrones, autochrones, vortexte, techno éolienne…), du fantastique (chrone véramorphe, volcan de vent…), du thriller (la Poursuite), etc, etc. Beaucoup d'œuvres sont transverses et appartiennent à de nombreux genres à la fois, ça n'a rien d'original. Certains considèrent la Horde comme relevant avant tout de la fantasy : pourquoi pas ? Ça ne m'inspire rien, sauf ce que j'ai dit plus haut : je récuse la magie et les facilités analogiques de la fantasy, qui s'épargne tout fondement scientifique pour poser sa réalité.

Alain Damasio
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Message par Alain Damasio » jeu. oct. 07, 2010 4:23 pm

Pontiac a écrit :Alain

J'ai souvent remarqué que les gens utilisait le mot "culture" sans en connaitre la réel définition. Quelle est ta définition de ce mot ?


Quelle femme (connues) t'as marqué par sa beauté ?
1. culture [kyltyʀ] nom féminin
étym. 1509; ancien français couture XIIe; latin cultura
I
1 Action de cultiver la terre; ensemble des opérations propres à tirer du sol les végétaux utiles à l'homme et aux animaux domestiques. è agriculture. Culture d'un champ, d'un verger, d'une exploitation. Travaux de culture. è agricole. Mettre une terre en culture (opposé à en jachère).
▫ Pays de petite, de moyenne, de grande culture. Culture familiale.
▫ Culture irriguée. Culture sèche. Culture mécanique. è motoculture. Culture biologique. Culture en serre.
▫ Culture hydroponique*. è aquaculture.
2 Au plur. Terres cultivées. L'étendue des cultures. « Fermes, coteaux, cyprès, cultures, routes étroites » (Bosco).
3 Action de cultiver (un végétal). è agrumiculture, arboriculture, céréaliculture, floriculture, horticulture, oléiculture, sylviculture, viticulture. Culture des céréales, de la vigne; culture fruitière, culture maraîchère. Cultures tropicales. Culture hâtée, forcée. è forçage. Culture intensive*; culture extensive*.
▫ Culture alterne ou rotation de culture. è assolement. Culture d'un, de plusieurs produits. è monoculture, polyculture.
u Par anal. Élevage de certains animaux fixés. Culture des moules (è mytiliculture), des huîtres (è ostréiculture), des coquillages (è conchyliculture). è aussi élevage*. Culture des moules sur bouchots.
▫ Par ext. Perles* de culture.
II (1878) Culture microbienne (ou bactérienne) : méthode consistant à faire croître des micro-organismes en milieu approprié; les micro-organismes ainsi obtenus. Bouillon* de culture (è aussi hémoculture).
▫ Culture de tissus, de cellules : maintien en vie et multiplication de cellules provenant d'un fragment de tissu, obtenus artificiellement sur des milieux nutritifs adéquats (è explant). Mettre des tissus en culture. Culture d'embryons in vitro.
v

■ contr. Friche, jachère.


Pour les femmes connues, il est très délicat de distinguer la couche sexuelle de la beauté pure, la couche sexuelle étant thermoformée par la machine médiatique, comme une pellicule transparente, sur la beauté même. À une période, j'aimais beaucoup Liv Tyler, elle sortait des modèles uniquement sexualisé et portait une forme rare de la féminité, une manière de grâce qu'avaient plus naturellement les actrices des époque antérieures. Le formatage optique et colorimétrique est très fort aujourd'hui et met en valeur les zones de désir, pas la grâce. Il faut que l'œil ait à manger tout de suite. Keira Knightley pourrait atteindre une beauté altière, aussi.
C'est hard ta question !

Priscille
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Message par Priscille » jeu. oct. 07, 2010 4:32 pm

Alain Damasio a écrit :J'ai juste la sensation que la matière de nos sociétés est telle qu'elle nécessite que la Sf s'y centre et tente d'offrir une clarté sur l'époque.
En quoi la "matière de nos sociétés" actuelles est-elle, pour vous et de ce point de vue, différente de celle de l'âge d'or ? (la fin des années 30, où est né le space opera, était encore bien plus pesante et opaque !)
Alain Damasio a écrit :
Mario Vargas Llosa a écrit :"je n'accepte pas que la littérature puisse être une forme d'amusement, même élaboré et sophistiqué. Si c'est un divertissement, ce doit être un divertissement problématique.
Je souscris absolument à ça et d'ailleurs je vais apprendre la citation par coeur pour frimer en table ronde ! À ma façon concise (pour une fois !), je dis parfois : subvertir, jamais divertir !

je pense que les gens devraient lire davantage de philo et de socio et ils seraient épatés de l'intelligence de certains livres, qui valent dix fois ce que je fais et apportent beaucoup plus.
Subvertir quoi, en ce qui concerne la philo ? Si, de ce point de vue (je mets de côté la question de l'engagement politique), votre œuvre ne relève pas du divertissement, comment la situez-vous par rapport aux textes primaires ? Illustration ? vulgarisation ? promotion ?

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Transhumain
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Message par Transhumain » jeu. oct. 07, 2010 4:34 pm

Alain Damasio a écrit :Keira Knightley pourrait atteindre une beauté altière, aussi.
Elle joue le rôle de Sabina Spielrein, hystérique, psychanalyste, maîtresse de Jung, et relation de Freud, dans le nouveau film de cronenberg, A Dangerous Method. Pas sûr qu'elle y soit super glamour, en revanche.

Alain Damasio
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Message par Alain Damasio » jeu. oct. 07, 2010 5:05 pm

Lem a écrit : Je ne vais pas plus loin et ma question finale n'en est pas vraiment une – plutôt un étonnement : comment réussis-tu à maintenir un quelconque discours théorique sur "l'engagement" ? Je ne parle pas de l'action muette, de l'indignation, du secours porté, du désir d'organiser qui s'imposent d'eux-mêmes, sans un mot. Je veux dire la rhétorique, la théorie, le discours – sachant que la moindre syllabe qui s'échappe de nos bouches et le moindre signe tracé sont déjà des marchandises ?
Amitiés,
Serge
Salut Serge ! Heureux que tu passes par là et me secoue la moelle !
Voilà une question forte, qui paraît même terrible — mais parce qu'on surestime de beaucoup la capacité de l'éponge et qu'on confond le système et les acteurs libres au sein de ce système, qui paraissent s'y soumettre mais singent la soumission. La horde, la zone, n'importe laquelle de tes nouvelles, de tes romans, de tes BD, de tes films, sont, en tant qu'objets commerciaux, des produits qui alimentent le système capitaliste, génère des ventes, de la marge, une plus-value, font tourner l'industrie du divertissement, etc.

Soit. Mais c'est aussi, plus simplement, plus directement, des convertisseurs d'énergie, des explosifs, parfois très doux, qui ouvrent des fragments de conscience, font battre des coeurs, suscitent des sensations, des parcours intérieurs, créent une mémoire chez le lecteur, secouent, ébrouent, élevent parfois. Et ça, ça se fait hors système, de tas de signes à cerveaux, intimement, hors de tout circuit commercial, et nous n'en percevons que le très faible écho dans les remerciements des gens, sur les forums comme celui-ci, dans les lettres qu'on reçoit. Et cette réalité là, brute, directe, qui est l'impact d'un texte sur un être humain qui lit, le système ne peut rien en faire, rien en récupérer d'autre que de l'argent, il en récupère son propre langage, ses propres signes qui sont des chiffres et une opportunité de plus-value.

Quand tu parles de Fight Club, c'est un excellent exemple : que Fight Club soit un blockbuster qui rapporte énormément à ses producteurs ne dit rien de ce que le public a retiré de ce film, de ce que ce film a apporté comme ferment de révolte, d'expérience limite, de vie brûlée dans la tête et les tripes d'une fraction non négligeable du public. Autrement dit, que le thème de la révolte soit hautement lucratif n'exclut pas que cette révolte, transmise comme un feu, une énergie directe au spectateur, ne produise pas des effets puissants plus tard, sur le système, contre ou à côté du système. Et parfois même des effets immédiats : j'ai des potes qui ont été poussé à faire des trucs de dingue par le film, grâce au film.

Le système CROIT tout digérer, de haut et au niveau macro, mais il ne digère et ne métabolise que la plus-value de l'acte marchand, pas la révolte même, livrée encapsulée dans l'œuvre. C'est pour ça que je peux tenir un discours sur l'engagement et y croire, sans me forcer. Ce qui m'inquète, par contre, c'est le passage de cette réception, de cette émotion/compréhension de la révolte à l'acte même, à la révolte même. On croit souvent subvertir et on ne fait que divertir, au final, très très souvent. Et pire encore : on soulage le désir de révolte par la fiction de la révolte, par le fantasme même de la révolte qu'on porte aussi en nous, tout autant que le lecteur, sans être plus actif que lui. Rares sont ceux qui transformeront l'énergie transmise en acte ou en énergie pour leur combat, pour un combat collectif. Mais j'ai heureusement des témoignages de militants qui s'appuient sur la zone du dehors, l'utilisent, s'en servent comme d'une arme et ça me pousse à continuer.

Autrement dit : oui, notre système, nos sociétés de contrôle, de gestion généralisée des existences sont un bulbe de glu, une éponge, qui absorbent et recyclent tout — tout ce qui est recyclable par un système d'échange, c'est-à-dire l'argent. Mais tout le reste, qui est la vie même, bruissante, battante, elle passe de livre à âmes et produit ses effets intimes qu'aucun système ne recyclera jamais. Et parmi ses effets, il y a la rage, la prise de conscience politique, le courage transmis, l'envie de se battre, l'ouverture entr'aperçue vers d'autres façons d'exister et d'être ensemble. Il y a tout simplement le goût salé d'une liberté qu'on voit se déployer dans un livre et qui nous pousse à trouver la nôtre. La littérature engagée, à mes yeux, ce n'est rien d'autre qu'un passage réussi (ou non) d'affects libres d'une énergie solitaire, celle du scribe, à une autre énergie solitaire, celle du lecteur. Sauf que les effets de mise en résonance peuvent être violents, viraux et collectifs, comme pour Fight Club, qui continue d'essaimer son vent libertaire et schizo. Sauf que Zola, Char, Marx, Sartre, Camus, Deleuze, Orwell et tellement d'autres nous ont prouvé que l'art engagé change le monde. Peut-on sérieusement dire que les dictatures omniprésentes et la société de contrôle aurait exactement le même visage si 1984 n'avait pas existé ? Ou que la France des années soixante à quatre-vingt aurait été la même sans Sartre, sans Camus ?

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Lensman
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Message par Lensman » jeu. oct. 07, 2010 5:33 pm

Bonjour Alain

D'abord, je prends la peine de faire ce que j'aurais dû faire à la Covention de Grenoble, c'est-à-dire te remercier, toi et ton camarade philosophe dont je viens d'oublier le nom, pour votre chouette intervention philosophique (qui a provoqué des vrais réactions du public).

Ensuite, je te pose une question inspirée par un phrase de ta réponse à un Lem un poil désabusé:

Peut-on sérieusement dire que les dictatures omniprésentes et la société de contrôle aurait exactement le même visage si 1984 n'avait pas existé ? Ou que la France des années soixante à quatre-vingt aurait été la même sans Sartre, sans Camus ?

Ma question est: comment analyses-tu (si tu l'analyses...) la mode montante de l'uchronie en France? De plus en plus de texte en relevant sont publiés dans les collections spécialisées, mais aussi ailleurs.Refaire l'histoire...

Oncle Joe
Modifié en dernier par Lensman le jeu. oct. 07, 2010 5:35 pm, modifié 1 fois.

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Aldaran
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Message par Aldaran » jeu. oct. 07, 2010 5:33 pm

Salut Alain,
(et pardon à vous deux de tailler le dialogue)
Alain Damasio a écrit :
li-cam a écrit :Et une deuxième question :
"Change plutôt que tes désirs, l'ordre du monde"
Penses-tu écrire un jour une utopie ? (C'est pas que j'en rêve, mais si en fait :D )
[...] je ne conçois pas les dystopies sans un volet créatif utopique, comme dans la zone d'ailleurs, les deux derniers chapitres que beaucoup de gens n'aiment pas. J'aime l'utopie, c'est notre rôle d'en proposer et d'en montrer les potentialités. Les furtifs en proposeront quelques-unes !
Ça, ça me scotche. Est-ce que tu as plus de détails à ce sujet ? Sais-tu pourquoi ils n'ont pas aimé ces propositions, ce volet créatif qui clôt La Zone ? Et, si on garde la proportion des 25 000, combien n'ont pas aimé ça ?
(Le choc, c'est d'apprendre que les changements que tu proposes sur la base de Cerclon soient mal accueillis par les lecteurs (d'un milieu que tu décris toi-même ouvert et cogiteur). Il prend une ampleur inquiétante quand on se dit qu'un jour, soyons optimistes, ces propositions auront lieu ailleurs que dans des fictions et que leur avis, voire leur soutien, seront demandés. IRL.)
Bon, pendant que j'y suis...
Sarkozy ceci, le même cela... On est pas mal à penser comme toi et visiblement de plus en plus. Mais il y a bien quelqu'un pour se rendre compte que ce condensé de suffisance n'est qu'un pantin, non ? Qui croit vraiment que lui-même croit deux secondes ce qu'il vomit ? Dans La Zone, tu dis que c'est le "pourquoi" plutôt que le "qui" qui devrait susciter la lutte. Là, tout le monde ou presque tombe à bras raccourcis sur le "qui". Et on imagine bien la longue colonne de "qui" empressés qui suivra quand celui-là aura fini de servir. C'est sûr, ça nous soulage sur le moment. Mais après ?
Bon, on est aussi à l'étroit qu'à une séance de dédicaces pour discuter vraiment, ici. (Et je suis surtout moins doué pour m'interroger sur peu de lignes.)
Merci, en tout cas, pour La Horde et La Zone.
C'était bien.

Verrouillé

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