Matt Haig - Humains

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Goldeneyes
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Matt Haig - Humains

Message par Goldeneyes » lun. déc. 04, 2017 10:20 am

Andrew Martin, imminent mathématicien américain, est sur le point de résoudre une équation qui risque de changer la face du monde. Mais les extraterrestres guettent. L’un d’eux est dépêché sur Terre pour prendre sa place et procéder à un nettoyage en bonne et due forme afin que ses recherches n’aboutissent pas. Par le truchement de son regard, la nouvelle version d’Andrew Martin nous offre une vision à la fois naïve et incisive de cette étrange espèce que l’on appelle les « humains ».

Récit à la première personne d’un étranger parachuté en terre inconnue, « Humains » dévoile au gré de ses 280 pages le charme attrayant de l’objet littéraire non identifié, pétri d’originalité. Coulé dans la peau du mathématicien en passe de faire faire à l’humanité un prodigieux bond en avant, notre extraterrestre en vadrouille va devoir se plier à des us, coutumes, codes et éthiques à des années lumières de celles qui sont les siennes. Son atterrissage forcée sur une route de banlieue – chapitre ouvrant le roman – fixe la tonalité de son épopée : entre cocasserie croustillante et absurdité facétieuse. Car le malheureux doit repartir de zéro. S’approprier notre langage, comprendre que cracher sur son prochain n’est pas synonyme de courtoisie, que se balader nu à travers les rues l’expose à un séjour au commissariat… En plus d'être confondant de naïveté, notre narrateur possède le sens de la formule et cultive le don de croquer les travers de nos petites habitudes avec une acuité corrosive… Bon gré mal gré, il poursuit sa mission : faire disparaître toutes traces des travaux d’Andrew MARTIN. Le sort de l'univers en dépend, ce qui n'est pas rien. Il mène donc une enquête pointilleuse, élimine (physiquement) les suspects, efface les preuves compromettantes. Et le reste du temps, il assume son rôle de père de famille : marié à Isobel, historienne de 41 ans, et père en dilettante de Gulliver, quinze ans, qui traverse les turbulences sismiques de la crise d’adolescence. Tout devrait se dérouler au mieux, son excursion sur Terre ne devant pas durer plus de quelques jours. Mais il y a évidemment un hic : l’usurpateur venu de l'espace commence à s’attacher à sa nouvelle existence passagère. L’espèce humaine a beau macérer dans un archaïsme primaire et croupir dans les prémices de son évolution, elle n’en possède pas moins ses charmes. Scène réussie où la nouvelle version d’Andrew MARTIN découvre le magnétisme de la musique classique, ou encore la complicité quasi extralucide qui le lie à son chien Newton. Petite jubilation égoïste lorsqu'il expérimente pour la première fois la nature des sentiments, qu'il éprouve attirance et amour, ou qu'il creuse peu à peu la relation d'un père à un fils trop longtemps délaissé. L’écrivain vise juste et bien. On sent une bonne dose de vécu sous la couche fictionnelle qui, en dehors du cadre fantastique dans laquelle elle s’inscrit, détricote et décortique habilement les liens affectifs qui font de l’humanité une espèce foutraque, pleine de paradoxes, mais cruellement attachante. Par le truchement d’un regard foncièrement vierge – car étranger –, Matt HAIG fait état du décalage permanent dont nous sommes tributaires et qui nous fait osciller entre l’être et le paraître. Il interroge – l'air de rien – notre vie en société, et condamne en filigrane l'uniformisation de nos pratiques (culturelles, politiques, esthétiques, sexuelles...), notre vision égotiste et autocentrée du monde, tout en dénonçant les travers d'un matérialisme forcené auquel l'être humain succombe sans vergogne. C'est un peu simple, mais souvent juste. Il distille au gré de quelques paragraphes superbement tournés une petite ode à la poésie et aux nombres premiers, nous démontrant que l'une comme les autres ne sont pas incompatibles et possèdent les vertus de la même beauté insaisissable. Et puis au-delà de l'artifice littéraire se dévoilent quelques cicatrices intimes que porte l'auteur : le regret de n'avoir pas su (ou pu) assumer son rôle de père et/ou de mari. Car il ne fait aucun doute que cet "Humains" recèle un net penchant autobiographique sous la facétie audacieuse et dévergondée de sa mise en forme. Intérêt du lecteur aguerri : tenter de dénouer le fil du vécu et de l'imaginé.


En se plaçant dans la peau d'un extraterrestre ayant pris provisoirement la place d'un terrien, Matt HAIG nous offre un tour d'horizon en trois dimensions de la vie sur la planète Terre. Il balaye d'un oeil acerbe, sensible et drolatique toutes les petites absurdités de la condition humaine, ces travers et paradoxes dans lesquels l'humanité s'empêtre et qui pourtant forgent tout le piment et le charme de sa nature. Sous la facétie de l'artifice, l'écrivain taquine des vérités centrales qui ne manquent pas d'interroger. Regorgeant de paragraphes rondement troussés, d'un sens de la formule qui fait mouche, d'aphorismes d'une lucidité aussi grinçante que jubilatoire, "Humains" est un roman intelligent et maîtrisé qui cultive l’absurde pour mieux dévoiler le réel. Un joli coup de cœur.

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