Serge Lehman répond à vos questions

Serge Lehman répond à vos questions sur le forum de mardi 23 au jeudi soir 25 octobre 2007.

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Eric
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Message par Eric » mar. oct. 23, 2007 11:37 am

Lem a écrit : La science-fiction est la littérature des gens qui ont trop de mémoire.
Alors que répondrais-tu à Alain Damasio quand il dit que la seule force active, c'est l'oubli ?
Lem a écrit : Je voulais donc faire un fix-up et je voulais aussi créer une forme intermédiaire entre la fiction et l'essai, une forme assez souple pour absorber des commentaires sur les textes dans les textes (tout ça n'est pas très clair mais c'est ce qui fait le charme de cet univers).
Est-ce que cette fix-up (comme le double sens possible du mot fonctionne bien ici), n'était pas un bon moyen de recoller les éclats de tes cogitations dans une fiction, et non plus dans un texte théorique ?

Bien-sûr, tout ça n'est pas très clair mais etc...
"Ueeuuggthhhg", laissa échapper Caity. Ce qui aurait pu vouloir dire n’importe quoi.

Lem

Message par Lem » mar. oct. 23, 2007 11:51 am

Alain qui ?

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Eric
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Message par Eric » mar. oct. 23, 2007 11:55 am

?
"Ueeuuggthhhg", laissa échapper Caity. Ce qui aurait pu vouloir dire n’importe quoi.

Lem

Message par Lem » mar. oct. 23, 2007 11:56 am

Qui parle ?

Lem

Message par Lem » mar. oct. 23, 2007 11:59 am

Heureusement, non, l'oubli n'est pas la seule force active, sinon, c'est à ce que ressembleraient la plupart des conversations. Que dis-je : il n'y aurait pas de conversation possible. Mais je reconnais que la phrase d'Alain est impressionnante.

Lem

Message par Lem » mar. oct. 23, 2007 12:13 pm

Et pour en revenir au fix-up : le but était de recoller les morceaux, effectivement, dans tous les sens du terme. Il y a eu quelques moments de culmination où la visée était claire : créer une forme hyperlaxe qui abolisse toute distinction entre fiction, essai, théorie littéraire, autobiographie, une forme capable de tout absorber. Quand j'ai écrit ce passage du Prologos, par exemple :

Tout le monde rit sauf moi mais ce n'était pas grave car à cet instant j'avais l'impression d'atteindre une sorte de point d'équilibre d'où je pouvais voir la nature parfaite du monde de Grandor. La beauté et l'infinité de son étendue impliquaient l'existence, en un point arbitraire désigné comme son centre, du canyon du Pli du Songe avec ses roches dures, ses torrents de poussière et ses villes pleines d'histoires fausses. C'était une sorte de machine monumentale dont le rôle était de transformer la ferveur obscure des pélerins en un flux constant de lumière et de stabilité. Quant au principe de cette transformation…

… j'étais dans l'état décrit, persuadé que j'allais saisir ce qui m'avait échappé jusque là. A la limite, ça pourrait être un passage de mon journal. Mais parvenu à ce point, rien ne s'est produit, mes perceptions se sont retournées, j'ai repensé au lecteur qui devait bien s'ennuyer et je me suis résolu à faire avancer un peu l'histoire :

– Voilà Fall, dit Lesseps.
La vision s'évanouit. Bien des années ont passé depuis cette nuit sur le talus de Qamar. J'ai parcouru le Pli des dizaines de fois, étudié les histoires du monde l'avant le monde et médité jusqu'au vertige sur cette grande énigme dont la forme concrète est Grandor. Jamais je n'ai retrouvé la clarté, l'intuition fulgurante et le sentiment de vérité qui m'ont saisi ce jour-là (mais c'est peut-être l'essence de ce point d'équilibre que de se révéler une seule fois avant de disparaître à jamais.


… Et c'est vrai aussi : je n'ai jamais retrouvé l'élation de ce jour-là. Voilà, en gros, comment j'ai fait le paratexte du LdO.

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Roland C. Wagner
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Message par Roland C. Wagner » mar. oct. 23, 2007 12:34 pm

Fais gaffe : on va t'accuser d'être égocentrique. :wink:
« Regarde vers Lorient / Là tu trouveras la sagesse. » (Les Cravates à Pois)

الكاتب يكتب

Lem

Message par Lem » mar. oct. 23, 2007 12:43 pm

Eric > Il y a une page excellente de Nietzsche qui antithèse Damasio :

"Contemple le troupeau qui passe devant toi en broutant. Il ne sait pas ce qu'était hier ni ce qu'est aujourd'hui ; il court de ci de là, mange, se repose, et se remet à courir, et ainsi du matin au soir, jour après jour, étroitement lié, au gré de son plaisir et de son déplaisir, au piquet du moment, sans en éprouver ni mélancolie ni ennui. L'homme s'émeut de voir pareille chose, parce qu'il se rengorge devant la bête et qu'il est pourtant jaloux du bonheur de celle-ci. Car c'est là ce qu'il veut : n'éprouver, comme la bête, ni dégoût ni souffrance, et pourtant il le désire en vain, parce qu'il ne le désire pas comme la bête. Il arriva peut-être un jour à l'homme de demander à la bête : pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur et pourquoi ne fais-tu que me regarder ? Et la bête voulut répondre et dire : cela vient de ce que j'oublie chaque fois ce que j'ai l'intention de te répondre. Or, tandis qu'elle préparait cette réponse, elle l'avait déjà oubliée."

Roland > bah, je suis égocentré, alors ce sera moins une accusation qu'une constatation. (Tiens, j'ai inventé un verbe plus haut : antithéser.)

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orcusnf
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Message par orcusnf » mar. oct. 23, 2007 12:47 pm

serge, à quand un format intermédiaire entre les faust et chasseur de chimère ? Parce que les faust sont trop petits, chasseurs de chimères trop gros pour caler efficacement mon lit.

c'était la blague du jour.

Plus sérieusement, à quand un nouveau roman ?

Et tu n'as pas peur qu'on te confonde parfois avec un homonyme à succès ? ( le lehmann avec deux "n" qui écrit de la sf jeunesse)
http://www.fantastinet.com l'actualité de la littérature de l'imaginaire

Lem

Message par Lem » mar. oct. 23, 2007 12:59 pm

Ça n'arrive jamais (chaque relevé de compte que je reçois de mon éditeur me rappelle cruellement que je n'ai qu'un n).

Sinon, j'écris-un-roman-l'année-prochaine.

systar
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Message par systar » mar. oct. 23, 2007 1:24 pm

Hello Serge,

Une petite question toute bête, juste comme ça, en passant: qu'est-ce qui t'a donné envie de théoriser la SF? de t'affronter à l'exercice impossible de la définition de la SF?
S'agissait-il d'éclairer ta démarche d'auteur (et alors cela a débouché sur tout ce que tu as dit de la "réification", dès la Physique des métaphores), ou bien de lecteur (et là on obtiendrait plutôt l'accent que tu portes sur le sense of wonder, c'est-à-dire sur un ressenti éprouvé lors de la lecture)? Les 2 sans doute?
Théoriser et écrire de la fiction: est-ce qu'une démarche n'asphyxie pas l'autre, d'ailleurs? ;-) Jusqu'à quel point est-il utile qu'un auteur tente d'être conscient de ce qu'il fait? Quand cela lui devient-il nuisible?

Question un peu plus philo, maintenant, liée aux précédentes: tu as dit être assez égocentré (ah bon?), et tu as analysé, dans Par-delà le Vortex, toutes les oeuvres de Stephen King comme autant d'images de la création littéraire (se confronter à la nuit, etc.).
Bref, ce qui ressort de tes textes, c'est tout de même l'idée qu'il y a une instance créatrice, l'auteur, en qui il se passe plein de choses, et dont toute la démarche consiste à faire la lumière sur sa propre histoire intime. Est-ce cela ta démarche d'écrivain, ultimement? La littérature (n')est-elle (que) cette externalisation d'événements psychiques qui ont lieu dans l'esprit de ces animaux étranges que sont les "auteurs"? Dit-elle forcément sa propre naissance, ou bien les romans qui racontent leur propre naissance (le début du Livre des Ombres, mais aussi les Dantec, Damasio, et Fabrice Colin bien sûr qui explore cela depuis un certain temps déjà et avec talent...) ne sont-ils qu'un cas particulier de ce qu'on appelle "littérature"? Raconter le monde, ou "un" monde, cela revient-il toujours à se raconter soi?

D'ailleurs, toi, rusé et filou que tu es, tu as encore compliqué le schéma: ce n'est plus seulement dans le récit que transparaît ton moi, mais même dans ta théorie de la SF... (L'aime Anne... ;-) ). La théorie doit-elle engager un penseur jusque dans son histoire biographique, dans sa chair? C'est ce que semble dire Xavier Mauméjean dans sa "Théorie de l'inquiétude" quand il rappelle que la théorie, c'est d'abord une expérience subjective de contemplation/considération, et que donc la subjectivité doit être pleinement assumée et même revendiquée... Comment vois-tu les choses, d'après ta propre démarche de théoricien?

Autre question idiote: la SF, c'est de la littérature? Toi, tu écris "de la SF", "de la littérature"? "de la littérature de science-fiction"? (oui, je sais, c'est con et volontairement objet de possible polémique, cette question... ;-) )

Pour finir, je vais publiquement réconcilier Nietzsche, Alain et toi-même, en rappelant une jolie petite définition de la mémoire: la mémoire, c'est l'organisation de l'oubli...

Amitiés, à +

Bruno

Lem

Message par Lem » mar. oct. 23, 2007 2:16 pm

Systar > Je me suis longtemps vu comme un lecteur qui écrit, plus que comme un écrivain ; la mini-théorie littéraire en cours de construction essaie de concilier les deux points de vue.

Sur la question de la nécessité : 'on regarde sous le capot quand on est en panne et pas avant. J'ai fait la théorie de mon impuissance à partir de 1998-99, d'abord en croyant traiter un sujet "objectif" (pourquoi est-ce si difficile, la SF en France), puis en comprenant que j'étais moi-même le sujet (pourquoi ai-je perdu tout plaisir à écrire – et finalement : pourquoi est-ce que je n'écris plus ?) Si on descend assez profond, à ce moment-là, on fait une autoanalyse et, avec un peu de chance, on invente les catégories qui vous permettent de redémarrer. Comment sait-on que ce sont les bonnes, qu'on n'est pas en train de céder à une illusion ? Eh bien, si on redémarre, c'est qu'elles une prise minimale sur le réel. On le sait, c'est tout. Quand je suis sorti du trou au début 2005, j'étais en équilibre instable sur une espèce d'échafaudage qui combinait psychanalyse, théorie littéraire, philosophie du sujet et esthétique de la science-fiction. Pour l'instant, l'échafaudage tient mais c'est quand même assez périlleux. Donc, non : la théorie n'asphyxie pas la création, elle est plutôt la création continuée par d'autres moyens. Ce qui n'est pas évident, c'est de faire de ces "autres moyens" quelque chose de partageable avec les lecteurs mais ça, c'est un problème différent.

L'instance créatrice : oui, mais – attention : il faut la voir comme une sorte de méta-auteur, pas du tout comme l'auteur "biographique". (Sinon, à quoi bon avoir éprouvé une telle passion pour la SF ?) Dans la littérature récente, il y a un choix éthique très fort sur l'homme biographique comme horizon du récit, un choix que l'autofiction met en œuvre avec une grande clarté. Je viens de lire "Trois jours chez ma mère" de Weyergans et, dans le genre, c'est vraiment une merveille, il y a quelque chose de parfaitement accompli là-dedans, quelque chose de clos. La question est : pourquoi écrire de la science-fiction ? Pourquoi en lire ? Que signifie ce goût ? Dans les termes où j'ai choisi de poser le problème, la réponse est : parce qu'il y a un au-delà du biographique, un endroit sans espace, sans temps,sans individualité, un endroit voué à une autre forme d'existence. Un endroit ubique pour prendre une métaphore familière. Et mon hypothèse, c'est que dans les grands textes de SF, on voit cet endroit et/ou ce qui l'habite, que c'est précisément le but de l'expédition. C'est à ce moment-là que l'émerveillement est le plus fort (le sense of wonder). C'est ce qui fait le prix de cette littérature et qui explique aussi la singularité de ses moyens d'expression.

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Message par Eric » mar. oct. 23, 2007 2:29 pm

Pour résumer (très grossièrement) à ceux qui ne l'ont pas lu le point central de ta théorie dans Par-delà le Vortex (qui est en fait la post-face de L'anhtologie des Terres creuses d'Oncle Joe), tu dis que ce qui fait la spécificité d'une œuvre de science fiction (ou de fantastique), c'est que les métaphores employées dans le texte y prennent un sens littéral. Ce que Systar appelle réification. Il en résulte qu'un roman de SF, c'est la projection directe de l'imaginaire de l'auteur. Imaginaire nourri de son quotidien et de ses propres angoisses, il va sans dire.

J'ai bon ?
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Message par orcusnf » mar. oct. 23, 2007 2:54 pm

j'ai mal à la tête...
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Lem

Message par Lem » mar. oct. 23, 2007 3:02 pm

Eric > Oui, avec un codicille.

Je fais l'hypothèse que la spécificité de la science-fiction tient à son usage littéral de la métaphore. Dans un roman classique (et pour rester dans les parages nietzschéens), tout peut tourner autour de l'idée que "Dieu est mort". Dans un roman de SF, non seulement Dieu est mort mais son corps flotte au milieu de l'océan et il faut le remorquer au-delà du cercle polaire pour éviter qu'il se décompose (En remorquant Jehovah).

Le codicille se place ici : à partir du moment où l'idée est matérialisée – réifiée –, elle ne relève plus d'un système symbolique quelconque, elle devient un morceau du monde, voire un monde entier (La bibliothèque de Babel, de Borgès). Elle ne se développe plus suivant "le quotidien et les angoisses" de l'auteur mais selon une loi totalement impersonnelle : la physique. C'est cette transition de phase qui crée l'émerveillement chez le lecteur. Et pourquoi en est-il ainsi ? C'est l'hypothèse numéro deux mais elle est d'ordre psychologique, et non esthétique : parce que le lecteur l'entend comme une sorte de promesse qui lui serait chuchotée à l'oreille, quelque chose comme : "tu vois ? toutes ces choses auxquelles tu as dû renoncer en sortant de l'enfance, les monstres, les dieux, les immortels, l'outre-espace, l'éternité – toutes ces merveilles qui ne sont plus aujourd'hui que des métaphores de l'enfance justement –, elles gardent quand même une certaine substance, une certaine réalité. Il reste quelque chose.

D'où la nécessité de recourir à l'autobiographie. Il serait déplacé de dire au lecteur : c'est de toi que parle cette théorie, tu es un être foncièremet religieux et c'est la raison de ton addiction à la SF. Donc, je préfère dire : le lecteur, c'est moi et rien que moi.

orcusnf > Je suis sûr qu'on va passer à autre chose.

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