Au Tréfonds du ciel
( 1 )
de Vernor Vinge
aux éditions Livre de Poche
Genre : SF

Auteurs : Vernor Vinge
Traduction : Bernard Sigaud
Date de parution : octobre 2004 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga

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Un pavé dans le marasme

Et si, pour une fois, 1000 pages c’était juste ce qu’il faut ? Si cet énorme pavé qu’est Au Tréfonds du ciel n’était pas une autre manifestation du syndrome d’obésité qui frappe les auteurs de science fiction anglo-saxons, mais bien le strict minimum pour raconter les cinquante et quelques années de ce naufrage spatial  ?

On connaît bien Vernor Vinge maintenant. La densité de son imaginaire, la précision de sa prose, et le talent avec lequel il sait donner vie à ses récits. Ecrivain tardif, il avait su faire souffler sur le space opera un vent épique avec son Feu sur l’abîme. C’est dans ce même univers, et avec un succès comparable qu’il nous revient cette fois.

Nous sommes toujours dans ce que Vinge appelle la "Singularité". Une portion du cosmos où les lois de la relativité ne s’appliquent que partiellement et interdisent aux hommes les voyages au-delà du mur de la lumière. La seule vraie puissance navigante reste, au fil des siècles, le Queng-Ho. Commerçants rassemblés en clans parcourant le silence de l’espace plongés dans la cryostase qui leur confère une quasi immortalité. Ils sont, dans ces parages, ce qui se rapproche le plus d’une force politique durable. Vendeurs/acheteurs de technologies, ils gardent une appréciable longueur d’avance sur ces "civilisations clientes", qu’ils préparent à leur arrivée prochaine en les faisant bénéficier gratuitement d’une part infime de leur savoir. Les Qeng-Ho ont vu des civilisations naître, prospérer pour finalement disparaître et replonger dans le chaos. Ils sont allés là où personne encore n’est allé. Ils savent ce qu’aucun autre ne sait. Eux seuls survivent. Et eux seuls pouvaient, a priori, s’offrir le luxe de cette expédition de prospection autour de l’étoile Marche/Arrêt.

Anomalie astrophysique, cette étoile s’éteint et s’allume selon un cycle régulier de deux cent cinquante ans. Durant les deux cent quinze premières années, Marche/arrêt présente toutes les caractéristiques d’un soleil mort, pour finalement dispenser durant les trente-cinq dernières une énergie sauvage. C’est durant ce court laps de temps que sa seule planète en orbite devient viable, et permet à la race d’arachnides qui y vit de progresser bon an mal an.

C’est un mystère que l’escadre Qeng-Ho du commandant Park a décidé d’élucider. Il a préparé cette mission des siècles durant et s’est adjoint le meilleur des équipages possibles. Pour mettre toutes les chances de son côté, il a traqué pendant des décennies, et finalement incorporé à son état-major, le vieux Pham Trinli, un Qeng-Ho renégat qui en sait plus que quiconque sur Marche/Arrêt.

C’est un atout dont Park sait qu’il pourrait avoir besoin, car une autre flotte fait route vers l’étoile. Les Emergents sont une "civilisation cliente" qui a su faire fructifier les acquis des Négociants et qui semblent, eux-aussi, déterminés à tirer profit de cet étrange système planétaire.

La cohabitation pacifique entre les deux forces ne durera que le temps de préparer un inévitable affrontement, qui ne laissera des deux flottes que de pathétiques vestiges, incapables de repartir vers la civilisation. Condamnés à collaborer pour survivre, les anciens ennemis vont devoir attendre que les Araignées, là-bas sur la planète, arrivent enfin au seuil technologique nécessaire pour radouber les vaisseaux. Une attente qui durera plus de cinquante ans.

Vinge, ose la durée. Ose l’épopée. Et surtout, Vinge ose l’intelligence. Réduire Au Tréfonds du ciel à la simple confrontation entre le cynisme débonnaire de l’économie de marché du Qeng-Ho, et la brutalité presque féodale des Emergents serait une erreur. Ce roman fleuve, est d’une toute autre densité.

Tout d’abord même au plus ardue de sa narration, la plume de Vinge sait vous emporter avec élégance et force dans son imaginaire. Comme toujours chez lui, on rentre progressivement dans cet univers particulièrement touffu. Il joue sur la longueur. Il a la place, et le sait, jouant intelligemment de son format imposant. Tout comme il l’avait fait avec les Dards, ces meutes de chiens empathes à géométrie variable qu’il nous décrivait dans Un Feu sur l’abîme, il parvient avec les Araignées, à créer une forme de vie alien originale et crédible, qu’il prend tout d’abord un malin plaisir à nous décrire par le biais d’un anthropomorphisme troublant qu’il va progressivement s’amuser à démolir pièce par pièce.

Mais surtout, c’est cette longue "Veille" des humains en orbite autour de Marche/Arrêt qui constitue le point focal de son intrigue. Plus encore que de clash des cultures, il est ici question de rêves d’absolu confrontés aux dures contingences du réel. La "Singularité", est plus une licence poétique pour décrire nos propres limites que celles de l’Univers. C’est toutes nos dérisoires certitudes sur la vie, l’histoire, le pouvoir et notre petite place de petits humains que Vinge s’applique à mettre en perspective. C’est très ambitieux, mais comme il a assez de talent pour ne pas passer pour un cuistre à s’y essayer, on se laisse convaincre avec délice.

Au fond Marche/Arrêt, ça pourrait être la parfaite métaphore du marché de l’édition des littératures de l’imaginaire. De longues périodes de marasme nous émergeons parfois par la grâce de quelque mécanique céleste. A chacune de ces explosions de créativité, nous devons l’apparition d’auteurs lumineux, comme Vernor Vinge. Et retrouver en poche, quatre ans après sa parution originale, cette dernière flambée d’inventivité à l’heure où l’étoile de la SF entre peu à peu en léthargie, anesthésiée qu’elle est par le mercantilisme d’un imaginaire en perdition, nous fait un bien fou.

Eric Holstein