Aucun souvenir assez solide
de Alain Damasio
aux éditions La Volte
Genre : SF

Auteurs : Alain Damasio
Date de parution : mai 2012 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Recueil
Nombre de pages : 250
Titre en vo :

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Voyages au bout du langage

Alain Damasio est né en 1969 à Lyon. Après avoir étudié dans une école de commerce, qu’il décide de quitter avant la fin du cursus, il se met à l’écriture. Après une poignée de nouvelles, son premier roman, La Zone du dehors, paraît en 1999. Mais la reconnaissance viendra avec son deuxième livre, La Horde du contrevent : véritable succès, le livre se vendra à plus de cent mille exemplaires et remportera le Grand Prix de l’imaginaire en 2006. L’année d’après, son premier roman reparaît dans une nouvelle version chez La Volte. Aucun souvenir assez solide est le premier recueil de l’auteur, regroupant dix nouvelles écrites entre 2000 et 2011.
 
Fragments de vie
 
Les Hauts® Parleurs® : Dans un futur proche, une poignée de mots restent encore gratuitement utilisables : les autres ont été achetés par des multinationales et leur prononciation soumis à paiement. Après la mort de son chat, qui agit sur lui comme un électrochoc, Spassky s’engage sur la voie de la libre parole publique. Il rejoint ainsi l’Altermonde, une organisation cherchant à lutter contre l’appauvrissement et la monétisation de la langue. Son combat culminera dans une débat télévisé.
 
Annah à travers la harpe : Le Trépasseur... on dit qu’il parle aux morts. Après le décès de sa fille, un homme va à sa rencontre pour retrouver son enfant. Il devra traverser l’Enfer, littéralement, pour espérer la rejoindre et, qui sait, la faire revivre, peut-être. 
 
Le Bruit des Bagues : Dans un futur proche. Toute la vie d’un individu peut se retrouver dans la bague qu’il porte à son doigt : famille, adresse, loisirs, etc. Une bague reliée à un réseau dont personne ne peut se soustraire. Suite à une rencontre inopinée dans un parc, la vie de Sony va basculer. Peut-être vivre sans bague ? Mais le voudrait-il seulement ?
 
C@PTCH@ : La ville s’est transformé en un énorme terrain miné, infranchissable. D’un côté, les enfants. De l’autre, leurs parents. Des dizaines de participants se pressent chaque soir pour participer à la c@patch@, ce jeu mortel qui consiste à traverser la ville. Mais attention aux pièges : chaque drône qui vous touche envoie une partie de vous dans le réseau : membres, sens... jusqu’à votre vie. Toni décide de participer à la Ruée, plusieurs équipes d’enfants décidés à tenter la traversée ensemble. Survivront-ils ? Et que trouveront-ils de l’autre côté ?
 
So Phare away : Une ville coupée en deux mondes : celui de la hauteur, des phares, et celui du sol, des voitures. Farrago veut profiter de la marée qui arrive pour rendre visite à Sofia, son amante, uniquement atteignable par temps de marée. Après son départ, Sofia apprend qu’elle est enceinte. Au péril des dangers qui parsèment sa route, elle décide de rejoindre le phrase de Farrago, hors marée, pour lui annoncer la nouvelle...
 
Les Hybres (inédite) : Anje est un sculpteur... mais pas de n’importe quel genre. Il chasse ses oeuvres la nuit, dans une usine désaffectée, et les attrape en plein mouvement à la lumière de sa lampe torche. Mais pour cette dernière chasse, les hybres ne se laisseront pas faire...
 
El Levir et le livre : El Levir s’est lui-même élu pour écrire le Livre, un ouvrage bien particulier : chaque mot doit être écrit sur une surface différente et la taille des lettres doit être doublée tous les deux mots. Le scribe arrivera-t-il à aller au bout de sa mission ?
 
Sam va mieux : Dans une ville morte, dépouillée de ses habitants, il cherche des survivants. Il vient de trouver Sam. Mais qui est-il ? L’enfant est-il le dernier ?
 
Une stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate (inédite) : Un course insolite entre la foudre, un oeuf, un pégase, un humain et d’autres concurrents tout aussi étranges. Mais ne souriez pas trop vite, l’enjeu est de taille. A vos marques ! Prêts ? Survivez !
 
Aucun souvenir assez solide : Plonger pour mieux se souvenir, se réapproprier l’être aimé, retrouver des fragments de l’autre et pour toujours les garder avec soi.
 
Magicien des mots
 
L’intérêt des nouvelles d’Alain Damasio ne réside pas uniquement dans leur histoire. Ce sont les idées, les mots sur lequel il faut s’arrêter. Imaginant des situations hors normes pour mieux dénoncer les travers de notre société (fichage des individus, messages publicitaires envahissants, surveillance omniprésente, réseau...), l’auteur tord la langue pour la plier à sa volonté et renforcer son message. Il ne faut jamais s’attendre à un récit linéaire, coulant simplement d’un point A à un point B. Les mots et les phrases se veulent fragmentés, tortueux, imagés, inventés : narration éclatée avec alternance de points de vue dans une même phrase, pronoms remplacés par un équivalent phonétique, jeux autour d’un même son... Les exemples sont trop nombreux pour être tous énumérés. D’ailleurs, cette liste ne présenterait pas d’intérêt : c’est une chose que de dire qu’Alain Damasio se joue du langage mais une toute autre que de l’expérimenter, de le lire en situation.
 
Il ne faudrait pour autant en oublier la fond, le coeur des nouvelles, au-delà de la forme exotique et inhabituelle. Outre l’aspect très politique du recueil, dans son sens le plus large, on retrouve des thèmes déjà développés dans ses deux romans : le mouvement bien sûr (dont la plus flagrante représentation est très certainement cette langue changeante et instable déjà évoquée) mais également de l’auto-dépassement (tous les héros du recueil ou presque sont confrontés à une situation en apparence insurmontable) ou encore un profond amour du vivant. On ne meurt jamais vraiment chez Damasio... et surtout, jamais définitivement. Au pire, ce n’est qu’un intermédiaire avant un autre état. Mais ici, surprise, une nouveauté : il est également beaucoup question de paternité, de filiation. L’enfant est bien souvent au coeur du problème et c’est pour lui qu’on se bat... quand ce n’est pas lui qui se débat pour nous.
 
Peut-être plus encore que les deux romans, Aucun souvenir assez solide demande une certaine exigence à la lecture, ou tout du moins un attention de tous les instants. Car ce jeu constant avec les mots, cette langue détricotée et réassemblée en permanence possède son revers de médaille. Parfois sacrifiée à la beauté du langage, la clarté du message et de l’histoire se fait quelque fois obscure et volatile. Relire certains passages plusieurs fois pour en dégager le sens sous les fioritures est en d’autant plus frustrants que les nouvelles ne sont pas très longues et que lorsque un élément nous échappe, c’est parfois le récit entier qui se dérobe.
 
Ainsi, si l’on ne peut que saluer la maîtrise exceptionnelle du verbe, la diversité des thèmes traités avec justesse et le voyage toujours aussi ébouriffant dans des univers incroyables, on pourra néanmoins regretter, parfois, l’exercice de style trop présent, un peu étouffant. Mais c’est aussi pour ça qu’on aime autant ce qu’écrit Alain Damasio : chaque mot, chaque virgule recèle d’un potentiel sens caché... qui n’attend que nous pour être découvert.

Marie Marquez

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