Chefs-d’œuvre du fantastique : De E.T.A. Hoffman à Stephen King
de Jacques Goimard
aux éditions Presses de la Cité ,
collection Omnibus
Genre : Fantastique
Couverture : Didier Thimonier
Anthologiste : Jacques Goimard
Date de parution : août 2007 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Anthologie
Nombre de pages : 1152
Titre en vo :

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Dites trente-trois : une dissection du fantastique

Peut-on définir le fantastique ? Telle est la question sur laquelle se penche Joël Malrieu qui, par une brillante analyse, montre ce que n’est pas ce genre et parvient à en tracer les contours, flous, mais reconnaissables.
Étrange, surnaturel, insolite, horreur, doute, angoisse... autant de termes proches qui parlent à l’amateur.
Jacques Goimard poursuit cette auscultation d’un fantastique, plus tout jeune mais bien portant, en convoquant à son chevet trente-trois auteurs d’époques et de cultures variées.
On retrouvera pêle-mêle : Ambrose Bierce, Prosper Mérimée, Rudyard Kipling, Robert Louis Stevenson, E.T.A. Hoffmann, Jean Ray, Franz Kafka, H.P. Lovecraft, et quelques autres pointures.
Les nouvelles sélectionnées parmi celles de La Grande Anthologie du fantastique de Jacques Goimard et Roland Stragliati sont classées en sept thèmes :
    • Au fond de la forêt sauvage
    • Le diable et les sorcières
    • L’ange de la mort
    • Ni morts ni vivants
    • Bêtes et monstres
    • Clans et villages
    • Labyrinthes de la modernité
    • Rêves et délires.
Le recueil ainsi constitué se caractérise par une diversité de styles, de contextes et d’approches. De chaque nouvelle émane, cependant, une puissance évocatrice de peur, de fascination ou de malaise.

Des hommes et des femmes hors du commun

Les textes choisis par Jacques Goimard étonnent tout d’abord. Ils offrent des « portraits bien arrêtés de personnages bizarres », ces êtres à la fois étranges et réalistes sur qui repose, selon Mérimée, le passage en douceur du réel au fantastique.
Des hommes aux yeux saillants, au nez et aux doigts crochus (“Le Marchand de sable”), d’autres aux allures d’ours (“Lokis”), un village entier d’êtres boiteux et difformes (“Le Cauchemar d’Innsmouth”) ouvrent un chemin vers des aventures extraordinaires.
Le châtelain pâle comme la lune (“La Chute de la maison Usher”) et le scientifique par trop insensible, semblent d’emblée voués à la pire des fins.
Les femmes n’échappent pas à l’étrangeté. Trop parfaites pour être attirantes, l’Olimpia du “Marchand de sable” et l’inconnue de “Marée basse” suscitent une égale inquiétude. Il n’est pas jusqu’à leur beauté qui ne soit surnaturelle et angoissante. La coquetterie féline de la princesse du “Sortilège du fond des âges” la rend irrésistible, comme le charme oriental de la mystérieuse “Mélück Marie Blainville”, la beauté héréditaire d’“Ollala” ou le regard brûlant de “la Morte amoureuse”.

Des récits moralisateurs

Un certain nombre de ces récits ne se contentent pas d’étonner. Ils véhiculent une leçon de prudence ou de vertu par le traitement infligé aux personnages égarés.
Ainsi, dans “Gradiva” l’archéologue trop occupé d’antiquités se voit ramené d’une étrange façon aux préoccupations de son siècle et de son âge. Moins heureux, “Peter Rugg le disparu” est condamné à errer pendant un siècle loin de sa maison pour avoir juré et laissé la colère le dominer.
Le père, dans la nouvelle “Père et fille” subit un châtiment cruel en raison de la dureté de ses mots et de sa fureur. Pansay, coupable de la mort de son ancienne maîtresse est condamné à la croiser sans cesse sans son “Rickshaw fantôme”. L’homme qui, trompant sa fiancée, a donné son cœur un instant à “Melück Marie Blainville” s’expose à ne plus pouvoir le récupérer.
Que dire de ce père de famille qui accepte la vie facile offerte par une ferme trouvée, sans se soucier du prix à payer ? Et de cet autre qui s’imagine pouvoir changer son destin en faisant trois voeux ?
Tous sont les victimes d’événements surnaturels, surgissant, non pas de manière aléatoire, mais suivant des règles strictes de « vie bonne », à l’instar des personnages de conte de fées ou de légendes religieuses.

Les grandes peurs

Le trait qui se retrouve dans tous les récits choisis, c’est une façon de jouer avec nos peurs profondes en les réalisant.
D’abord, l’imprévisible, qui le reste malgré les tentatives de l’homme pour le contrôler : “La patte de singe” et ses funestes vœux que l’on regrette d’avoir formulés, “La Métamorphose” qui vient troubler une vie parfaitement réglée, de même que les signes prémonitoires qui soulignent les risques d’accidents que les précautions du “Signaleur” ne peuvent anéantir, l’amour qui surgit là où on ne l’attendait pas, pour le meilleur (“Gradiva”) et pour le pire (“Comment l’amour s’imposa au professeur Guildea” ou “Le Rickshaw fantôme”)...
La peur de perdre les liens avec ses semblables est, elle, exploitée dans des textes comme “La Loterie”, “Peter Rugg le disparu”, “La Métamorphose”, “Escamotage”...
Les mystères de l’hérédité et l’insupportable question des origines participent de l’angoisse générée par “La Chute de la maison Usher”, “Olalla”, “Sortilège du fond des âges”, et le “Cauchemar d’Innsmouth”.
Enfin, la grande peur, la peur de la mort : La mort apparaît comme la seule issue laissée dans des récits comme “Le Radeau”, “l’Œil et le doigt”, “Marée Basse”, “Le Marchand de sable”,“La Faux”, “Le Chupador”...... alors qu’elle est partout l’écueil qu’on cherche désespérément à éviter.

Des Limites de la folie...

Les nouvelles fantastiques sont aussi l’occasion de mettre en scène les si troublantes maladies mentales. Si elles donnent parfois une explication aux événements perçus par les personnages, c’est, le plus souvent, sur leurs frontières avec le domaine de la santé mentale. Les auteurs ne laissent généralement au lecteur désemparé qu’une alternative insatisfaisante et dérangeante, entre la folie et l’inexplicable.
“La Chambre Jaune” en est un exemple parfait, malgré la dépression dûment diagnostiquée chez la narratrice, par ailleurs extrêmement lucide.
“L’Œil et le doigt”, “Le Marchand de Sable”, “Le Horla”, “Le Coin tranquille” laissent eux aussi planer le doute, sur la folie des personnages, des auteurs et même de soi-même, pauvre lecteur dérouté.

... Aux frontières de l’humain

L’interrogation récurrente de la littérature sur ce qu’est l’humain n’est pas absente du fantastique qui l’aborde, comme l’illustrent les quelques textes rassemblés dans cette anthologie, par la négative : À quoi reconnaît-on le non-humain ?

Là encore, les réponses sont variées. La discipline mécanique de “Celui qui se faisait appeler Schaeffer”, la froideur d’Olimpia (“Le Marchand de sable”) et l’allure du Comte Szémioth (“Lokis”) et des frère et mère d’Olalla ne sont que des indices d’inhumanité, plus troublants dans leur minceur que la monstruosité spectaculaire des hommes-grenouilles du “Cauchemar d’Innsmouth” ou des hommes-chats du “Sortilège du fond des âges”.
Mais les apparences les plus manifestes ne facilitent pas nécessairement la classification entre humain et non humain.
Pourquoi une main pensante et agissante n’aurait-elle pas le droit de vivre parmi les hommes ?
Qu’y a-t-il de si dégradant dans la perte de son ombre pour un homme ordinaire ?
Gregor Samsa n’a-t-il pas gardé toutes les émotions de sa nature première dans son nouveau corps de cafard ?
Autant de questions, pas si incongrues, et leurs illustrations, plus vraies que la réalité, propres à dresser les cheveux sur les têtes les plus raisonnables.

Les Chefs-d’œuvre du Fantastique, on l’aura compris, sont rassemblés suivant une logique qui ne doit rien au hasard.
On jugera certains textes un peu vieillots, parce que datés par leurs références, mais on les aimera tout de même, pour leur terrible efficacité.
On regrettera, sans doute l’absence d’excellents auteurs tels que Buzzati pour ne citer que celui-là, mais l’exhaustivité, impossible, n’était pas le but poursuivi.
Non contente d’offrir un panorama vaste et coloré d’un genre mouvant et aux multiples visages, cette anthologie constitue un trésor de divertissement pour les amateurs de frissons, de nœuds au ventre et de chair de poule.

Ketty Steward

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