Chevalier de l’Empire Terrien
de Poul Anderson
aux éditions L’Atalante ,
collection La Dentelle du Cygne
Genre : SF
Sous-genres :
  • Aventure
  • Space Opera

Auteurs : Poul Anderson
Couverture : Olivier Vatine
Traduction : Jean-Daniel Brèque
Date de parution : mai 2008 Inédit
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 496
Titre en vo : Ensign Flandry - A Knight of Ghosts and Shadows

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Le haut du panier du space opera du siècle dernier

Avec Chevalier de l’Empire Terrien, L’Atalante poursuit la (re)découverte des romans de Poul Anderson mettant en scène Flandry, agent secret de l’Empire Terrien. Jusqu’à ce que L’Atalante et le traducteur Jean-Daniel Brèque décident de le remettre à l’honneur, Flandry n’avait bénéficié que d’une très faible visibilité en France, avec Agent de l’Empire Terrien publié initialement en 1970. Après la réédition de ce dernier et la sortie de Défenseur de l’Empire Terrien il y a deux ans, c’est donc le troisième livre de cette saga que publie L’Atalante. Chevalier de l’Empire Terrien regroupe deux romans : Enseigne Flandry (Ensign Flandry, 1966) et Chevalier de spectres et d’ombres (A Knight of Ghosts and Shadows, 1975). Soit la première apparition du héros et l’une des dernières, l’occasion de suivre l’évolution du personnage, de son environnement et de la perception de son auteur.

Enseigne Flandry

La tension monte sur Starkad. Les deux empires ennemis, Terra et Merséia, soutiennent chacun l’une des deux espèces dominantes de la planète, leur apportant aide technologique et militaire. Officiellement, les deux empires ne sont pas en guerre. Mais Terra s’interroge sur les motivations qui ont amené Merséia sur Starkad et soupçonne les extraterrestres de préparer une attaque de grande envergure. Alors que Terra dépêche l’ambassadeur Hauksberg sur Starkad pour tenter d’étouffer dans l’œuf un éventuel conflit, les services secrets terriens tentent, par l’intermédiaire du jeune enseigne Flandry, de découvrir se que cachent les merséiens.

Chevalier de spectres et d’ombres

Ayant atteint la cinquantaine, Flandry, héros des services secrets terriens, se repose un peu sur ses lauriers et profite de sa situation pour laisser libre cours à ses penchants libertins. Mais lorsque l’empereur fait appel à lui pour une mission secrète, il n’hésite pas un instant. Sur Diomède, des agents de la planète Dennitza ont été capturés, soupçonnés de fomenter une rébellion visant à détrôner l’empereur. Kossara, nièce du maître de Dennitza, fait partie des prisonniers. En guise de punition, elle est vendue comme esclave. Flandry s’arrange pour la récupérer. Malgré l’hostilité de Kossara, l’agent secret va chercher à démêler les fils d’une intrigue qui semble bien plus sournoise qu’il n’y paraît, et sur laquelle planent les spectres d’ennemis bien plus inquiétants.

Un univers solide

On l’avait déjà vu dans les tomes précédents : l’une des principales qualités de Poul Anderson est de savoir construire un univers solide et cohérent. Chaque planète visitée par son héros possède des spécificités physiques, géologiques, atmosphériques, écologiques, qui sont décrites brièvement mais avec rigueur, et qui sont surtout intégrées à l’intrigue avec naturel : Flandry doit s’adapter aux conditions de vie des mondes sur lesquels il pose le pied, se pliant à des contraintes qui influent sur l’histoire. L’auteur fait de même avec les peuples indigènes, en précisant leur histoire, leur savoir, leur technologie, leur société… Il fait preuve à ce sujet d’une grande inventivité, variant aussi bien les aspects physiques que sociaux. Il refuse l’extravagant et le tape-à-l’œil, s’attachant plutôt à rendre ces civilisations aussi crédibles que possible. Et ça marche. D’autant plus qu’Anderson ne se contente pas d’aligner des propriétés froidement et sans passion : ses descriptions sont belles, très imagées, parfois poétiques, appelant tous les sens du lecteur.

Un auteur qui aime ses personnages

Les protagonistes des romans bénéficient du même traitement de faveur. En tête bien sûr, Flandry, dont il est intéressant de suivre l’évolution entre ces deux textes chronologiquement éloignés. Dans Enseigne Flandry, on le découvre jeune, idéaliste, sérieux, plein d’enthousiasme pour défendre un empire qu’il juge déjà en décomposition. Le courage et l’innocence gouvernent ses actions, et son esprit combatif ne se départit jamais d’une loyauté envers ses amis aussi bien que ses ennemis. Dans Chevalier de spectres et d’ombres, c’est un tout autre Flandry que l’on retrouve : vieilli, libertin, imbu de lui-même (il s’est fait refaire le visage !), il est certes toujours courageux et loyal, mais on sent en lui une certaine désillusion ou un certain fatalisme face à sa fonction. Ses années de service l’ont également rendu nettement moins idéaliste. Il n’hésite plus à utiliser les autres pour ses propres fins (même si cela le tourmente), ni à tuer froidement ses ennemis quand c’est nécessaire (et parfois, quand ça ne l’est pas). Il n’en reste pas moins un héros attachant, peut-être justement parce qu’il est moins lisse, moins monolithique.

Poul Anderson n’oublie pas ses personnages secondaires, auxquels il laisse un espace d’expression assez large. Que ce soit, dans le premier roman, l’ambassadeur Hauksberg ou le capitaine Abrams, les merséiens Dwyr ou Runei, chacun est traité avec attention, parfois sur un pied d’égalité avec Flandry. Dans le second roman, Kossara est un peu l’équivalent féminin de Flandry, portant en elle un mélange bien dosé de courage et de mélancolie.

Il y a pourtant un aspect qui peut gêner, très probablement dû à la distance temporelle qui sépare le lecteur d’aujourd’hui de la date d’écriture des livres : le traitement des personnages féminins. Anderson est ambigu sur le sujet. Il semble sacrifier aux codes du genre et de l’époque qui veut que les femmes, dans les romans de space opera, soient réduites à des objets qui tombent sous le charme du héros et se servent de leurs atours pour le sauver. Un vrai stéréotype qui s’incarne chez Persis d’Io dans Enseigne Flandry et qui gâche le plaisir que l’on peut prendre à lire le roman. Ce qui est troublant, c’est qu’Anderson, par l’intermédiaire de Flandry, semble gêné, voire révolté, par cet état de fait. Pourtant, il ne propose pas d’alternative. Comme s’il voulait commencer à sensibiliser les lecteurs de l’époque pour briser ces clichés, mais en s’y conformant malgré tout. Alors oui, ses femmes sont fortes, courageuses, intelligentes, mais elles n’en restent pas moins cantonnées à des rôles méprisables. Si son approche change sensiblement dans Chevalier de spectres et d’ombres (avec le personnage de Kossara, beaucoup plus indépendant de l’emprise masculine), on continue à trouver des éléments qui nous font douter de la sincérité de l’auteur : les femmes criminelles sont réduites à l’état d’esclaves sexuelles, et automatiquement, à chaque fois qu’une femme est mise en présence de Flandry, elle est d’abord vue à travers l’attirance sexuelle qu’elle provoque chez le héros. Tout cela est donc bien ambigu. On se dit qu’il ne faut pas surinterpréter, la limite étant floue entre un machisme conscient et l’influence sociale d’une époque. Mais on a du mal à se faire une idée précise des intentions de l’auteur.

Une intrigue politique de haut vol

Il ne faut pas pour autant escamoter l’autre grande qualité de Poul Anderson : sa capacité à monter des intrigues politiques riches, complexes, pleines de bon sens et exemptes de tout manichéisme. L’Empire qu’il nous présente est en déclin, offrant un vivier de révoltes naissantes mais aussi de réflexions sur la place de l’humanité dans l’univers et sa pérennité. Les conflits qui opposent les puissances terrienne et merséienne sont loin de se borner à une simple opposition militaire ou à de simples pourparlers diplomatiques. Flandry est ainsi le garant d’un équilibre entre ces deux composantes nécessaires mais pas suffisantes. Anderson semble se méfier des grandes institutions et fait plus confiance au jugement d’un homme éclairé et pragmatique qu’à la lourde machinerie du pouvoir.

Il en profite pour critiquer la vision purement expansionniste de l’exploration spatiale. Flandry est tourné vers la découverte des autres, alors que les empires ne recherchent que la conquête. Il y a cela dit un point extrêmement positif dans les motivations que l’auteur prête à ses deux grandes puissances : elles ne sont en aucun cas xénophobes. Les espèces qui s’opposent le font pour des raisons économiques ou politiques mais jamais pour des considérations raciales. La notion de race est d’ailleurs largement étendue par Anderson, qui fait s’interpénétrer les cultures : l’allégeance d’individus à l’un des deux empires ne dépend pas forcément de son monde natal.

Ainsi, l’intrigue d’Enseigne Flandry est optimiste, stimulante et nous enthousiasme aussi bien sur le plan de l’action que sur le plan politique. C’est un peu moins le cas pour Chevalier de spectres et d’ombres : plus sombre, moins rythmé, ce livre présente même un aspect romantique qui dépasse les limites de la mièvrerie. Il est aussi plus contemplatif, parfois mystique. Comme si Poul Anderson voulait prendre de la distance avec les codes du genre, alors que son héros prend parallèlement de la distance avec Terra. Sans trop en dévoiler, on s’aperçoit sur la fin que cette composante romantique est utilisée par l’auteur pour amener son héros sur un terrain nettement plus pessimiste et intimiste que ce qu’on pouvait lire dans Enseigne Flandry. Un peu comme une vision de fin du monde. Il n’en reste pas moins que ce deuxième roman manque de dynamisme.

Au final, Chevalier de l’Empire Terrien est un bon livre de space opera, pas exempt de défauts mais qui a comme particularité de présenter son héros à deux époques et dans deux situations totalement différentes, nous permettant d’englober au mieux sa personnalité et de suivre l’évolution politique et sociale d’un empire qui n’est pas sans rappeler notre propre civilisation.

Jérôme Lavadou