Chute
( Elantris 1 )
de Brandon Sanderson
aux éditions Calmann-Lévy ,
collection Orbit
Genre : Fantasy

Auteurs : Brandon Sanderson
Couverture : Alain Brion
Traduction : Pierre-Paul Durastanti
Date de parution : octobre 2009 Réédition
Langue d'origine : Anglais US
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 288
Titre en vo : Elantris
Parution en vo : avril 2005
Première parution : octobre 2009

Lire tous les articles concernant Brandon Sanderson

Du rififi en Arelon... et, allez, un bon bouquin de lancement pour Orbit.

Brandon Sanderson est un jeune auteur étatsunien né en 1975 dans le Nebraska, révélé aux yeux du grand public par son œuvre Elantris, publiée 2005. Une traduction que l’on attendait donc depuis quelque temps. Habillé par Alain Brion d’une couverture aux drapés baroques et lumineux, ce roman inaugure - parmi d’autres - le label Orbit chez Calmann-Levy, appendice français de la marque britannique, un évènement important dans le cadre de nos littératures de genre.
De son côté, Brandon Sanderson, déjà auteur de la trilogie Mistborn, qu’Orbit publiera d’ici peu, a publié en juin dernier Warbreaker et travaille sur différents projets : un roman tenu secret et surtout, la conclusion du cycle de La roue du temps, suite au décès de Robert Jordan.

De la déchéance d’une cité... et de l’instabilité d’un royaume.

Il fut un temps où Elantris, la « cité des dieux », ville chatoyante et rayonnante, irradiait de son aura tout le continent d’Arelon. On y croisait ceux qui avaient été touchés par la grâce du Shaod. Ceux-là étaient alors investis de pouvoirs quasi divins – par l’intermédiaire des aons, une calligraphie éthérée tracée par leurs mains en volutes d’or – ainsi que de l’immortalité ; pouvoirs qui se reflétaient jusque dans les transformations physiques à l’œuvre chez les élus : de longs cheveux d’or, un teint cristallin et une silhouette altière. Chaque homme, quelque soit son ascendance, du plébéien de basse-fosse au noble de la plus haute extraction, pouvait être touché par la grâce.

Mais, suite au dépérissement de l’Aon Dor, la bénédiction des Dieux s’est altérée, la cité s’est flétrie et c’est une rivière de fange qui coule désormais au pied des murs suintants et délabrés d’Elantis. La ville ruinée vit à l’ombre de sa grandeur passée. Ses habitants ont perdu leurs pouvoirs, leur superbe s’est fânée, leurs cheveux sont tombés et leur pâleur de porcelaine s’est moirée de taches sombres, tandis que leurs cœurs se sont arrêtés de battre à jamais. Ils ne sont pas vraiment morts, pourtant, mais sans doute le trépas eut-il été un sort plus enviable. Désormais, chaque blessure reste gravée dans leur peau, et leurs douleurs physiques ne s’effacent jamais ; livrés au supplice, les habitants endurent tour à tour la souffrance, jusqu’à perdre la raison et s’effondrer dans la tourbe, prostrés à jamais, et emplissant pour toujours l’air des ruines d’Elantris du chœur diffus de leurs lamentations susurrées.

Le Shaod, sous sa mue de malédiction, poursuit son œuvre, et chaque jour, de nouveaux damnés pénètrent ce décorum apocalyptique, munis d’un panier de provisions dont ils sont immédiatement délestés par les trois factions rivales qui se disputent les décombres d’Elantris. C’est le cas de Raoden, prince héritier d’Arelon, que son propre père a parqué sans remords dans ce « ghetto » des excommuniés. Echappant de justesse à un tabassage en règle, Raoden, préservant son anonymat, s’adjoint les services de Galladon, homme de la province sudiste de Duladel, et va chercher à rassembler les nouveaux arrivants sous son égide, en vue de constituer une nouvelle faction pacifiste et de mettre un terme à la spirale de violences qui agite Elantris. Reciviliser pour sortir du chaos, tout un programme.

Parallèlement, Sarène, la promise de Raoden, débarque en Arélon, pour apprendre la nouvelle de son veuvage prématuré : Raoden est mort terrassé par une maladie foudroyante, lui dit-on. Relativement perspicace, la damoiselle comprend vite qu’il y’a anguille sous roche, et que la version officielle du sort funeste de son époux pourrait bien n’être qu’un leurre.

Par ailleurs, une menace couve en Arelon : car des austères contrées du Fjorden est arrivé le gyorn Hraten, sorte d’inquisiteur venu du froid pour convertir Arelon à la religion fjordelle, par le consentement ou par les armes. Moins belliciste que sa fonction pourrait le laisser penser, Hraten se montre désireux d’appliquer la bonne politique toujours efficace du bouc émissaire : agiter sous les yeux des gens le spectre des soi-disant démons elantriens et ainsi établir un ferment d’adhésion à une nouvelle religion. Il sait qu’au pire, en cas d’échec, toute cette belle histoire se règlera dans un ouragan de démembrement à la hache. Chassez le naturel...

Sarène décide alors de jouer les candides pour se couler au milieu des courtisans sans éveiller les soupçons. Elle va ainsi ondoyer au gré du fleuve tumultueux des intrigues de Cour, déterminée à découvrir la vérité, réhabiliter Elantris et ses habitants et prévenir le Royaume de l’expansionnisme fjordel.

Un bon roman, dont on attendait sans doute un peu plus

Une histoire potentiellement dense, donc, comme on les aime. Et sur ce simple aspect le pari est réussi. Elantris est un bon bouquin – un bouquin dont certains d’entre nous attendions plus, certes, mais un bon bouquin quand même.
Le roman s’appuie sur une narration en trois trames, le tout savamment dosé, chacune porteuse de ses qualités et de ses défauts.

La lutte menée par Raoden en Elantris est certes prenante, et le décor très bien retranscrit, mais les personnages sont un poil archétypaux et, tout bien réfléchi, l’émergence de cette quatrième faction semble bien opportune. En toute logiqueses partisans auraient-ils dû subir la trépanation à la barre de fer dès les premiers jours. Cela posé, si l’on décide de passer outre les balbutiements du groupuscule, l’intrigue gagne en ampleur et en crédibilité et se laisse suivre sans déplaisir. En revanche, plus gênante se révèle une balade nocturne hautement improbable en dehors des murs de la cité.

Les tribulations de Sarène ont, pour leur part, un goût de déjà lu. Rien de rédhibitoire – tout cela reste bien fichu – mais rien qui ne vienne chambouler le paysage de la fantasy non plus. Certains lecteurs seront en tout cas gênés par les souvenances de la romance épistolaire qui a lié Sarène et Raoden, empreinte d’un sentimentalisme bon teint qui rebutera les plus réfractaires au romantisme en fantasy. On se demande surtout s’il n’eut pas été plus intéressant d’explorer une autre voie, plus rationnelle : l’absence de sentiments exacerbés vis-à-vis d’un(e) futur(e) concubin(e) que l’on n’a jamais vu(e).

Le personnage de Hraten vient augmenter l’intérêt du roman ; celui-ci ne revêt pas la carapace de la brute sanguinaire : soucieux avant tout de convertir le peuple par la parole et non par la contrainte, opposé à toute effusion de sang inutile, il se pose fréquemment des questions quant à sa mission, et l’on sent bien qu’il est en quelque sorte l’instrument d’une cause qui le dépasse. Ses remords et la compassion dont il fait preuve, dans le confessionnal de sa propre introspection sont des exemples les plus probants. En clair, il est le personnage le plus intéressant du roman, détonne et, l’on espère lui voir conférer le rôle clé dans la résolution de l’intrigue.

Un autre point qui constitue certainement l’un des aspect les plus intéressants du roman, c’est la description, en toile de fond, de systèmes politique – une société féodale en mutation où les marchands se sont accaparés le pouvoir – et religieux – le Shu-Dereth, bâti sur un pyramide hiérarchisée où chaque « frère » ne sert pas directement son dieu Jaddeth, mais son supérieur – qui, sans briller par leur originalité, témoignent d’un certain effort dans la construction du monde.

Alors, comme le dit Orson Scott Card, Elantris est-il « le meilleur roman de fantasy de ces dernières années » ?

Tablons sur un léger excès d’enthousiasme de la part de Card. Même si nous n’en sommes encore qu’au premier tome, le superlatif est sans doute de trop. Entaché par les quelques défauts sus-cités, le roman ne peut convaincre pleinement. Mais une chose est sûre, nous sommes assurément en face d’un bon livre de fantasy – surtout si l’on considère qu’il s’agit d’un premier roman –, inégal, mais loin d’être déplaisant. Espérons que la suite sera à la hauteur de nos attentes .

Raphaël Gazel

D'accord, pas d'accord ? Parlez de ce livre sur le forum.

Vous voulez donner votre avis sur ce sujet ? Vous voulez mettre un lien vers votre propre chronique ? Cliquez ici.