CoCyclics : bêta-lecture et conseils d’écriture - janvier 2017

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Genre : Essai
Sous-genres :
  • Ecriture

Date de parution : janvier 2017 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
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Chaque mois, CoCyclics propose sur ActuSF différents éclairages autour de l’activité d’auteur - publié ou non. CoCyclics est un collectif ouvert à tous, notamment fréquenté par des écrivains de SFFF découverts ces dernières années. On y pratique la bêta-lecture, on y partage des conseils d’écriture et on y échange sur les sujets touchant à l’édition et à l’Imaginaire. Plus d’infos https://tremplinsdelimaginaire.com/...

 L’ironie dramatique : un outil pour dynamiser une intrigue
 
Sous ce nom un peu étrange se cache une idée toute simple : pour dynamiser une histoire, il s’agit de donner une information à votre lecteur que l’un des personnages, au moins, ignore.
 
Dans le théâtre de Vaudeville, ce sera l’amant caché dans le placard, dans un livre d’espionnage, la bombe posée sous la table, et dans une comédie romantique, le personnage fou amoureux d’un autre - qui ne s’en rend pas compte.
 
Que ce soit le temps d’une réplique, d’une scène ou pendant un roman tout entier, l’ironie dramatique permet de donner un double sens à ce que disent et font les personnages. Si l’amant est caché dans le placard, les répliques de l’épouse à son mari prendront une toute autre signification (« Non, non ! Pas la peine de prendre une cravate dans le placard, tu es très beau sans »). Il s’agit, pour l’auteur, de jouer sur l’asymétrie d’information entre le lecteur et les personnages.
 
 
L’ironie dramatique recouvre des situations très variées
 
1. Révéler au lecteur une information ignorée de tous les personnages
 
Exemple : dans le film Love Story, de Arthur Hiller, dès le commencement, Oliver annonce que sa petite amie est morte d’une leucémie et qu’il va nous raconter leur histoire d’amour. Dans cette histoire, aucun des personnages ne le sait encore.
 
2. Révéler au lecteur, et aussi à un personnage, une information ignorée d’un autre personnage
 
Exemple : dans le conte du Petit chaperon rouge, le grand méchant loup se fait passer pour la mère-grand pour que la fillette s’approche de lui. Le lecteur et le loup savent tous les deux la vérité, mais le Petit chaperon rouge l’ignore.
 
3. Utiliser une information universellement connue (donc connue du lecteur) mais ignorée par les personnages
 
Exemple : dans Le journal d’Anne Frank, la fin de l’histoire est célèbre et elle est d’ailleurs indiquée sur la 4ème de couverture : Anne Frank et sa famille seront dénoncées, déportées et mourront dans les camps nazis. Au cours du récit, aucun personnage ne connaît cette information.
 
Autre exemple : dans le film Ridicule, de Patrice Leconte, qui dresse un portrait peu flatteur de la cour décadente du Roi Louis XVI, le spectateur sait que la Révolution française va détruire ce monde quelques années plus tard. Dans cette histoire, tous les personnages l’ignorent. 
 
4. Utiliser l’ironie dramatique « diffuse »
 
Dans le cas de l’ironie dramatique dite « diffuse », aucune information précise n’est donnée au spectateur, mais tout est fait pour qu’il devine une partie de cette information. Cela peut être transmis, par exemple, par une ambiance (angoissante, romantique, par le comportement anormal d’un personnage), ou par l’utilisation des codes d’un propre à un genre (policier, fantasy, romance).
 
Exemple : quand un lecteur commence un roman d’Agatha Christie, il sait déjà qu’un crime va probablement être commis dès les premières pages, car il connaît l’auteur et les codes du roman policier. Le lecteur va donc commencer à soupçonner chacun, avant même que ce crime ne soit commis. Les personnages de l’histoire, eux, ignorent tout cela.
 
 
Usages et contre-usages de l’ironie dramatique
 
1. L’ironie dramatique accroît le suspense et enrichit la narration d’un double-sens
 
Les personnages ignorant une information, leurs discours ou leurs actions auront des conséquences imprévisibles pour eux, mais en partie prévisibles pour le lecteur. Le lecteur est donc en permanence en train d’imaginer ou d’anticiper la suite, ce qui accroît son implication dans l’histoire, à la fois émotionnelle et intellectuelle.
 
2. La résolution de l’ironie dramatique possède un fort potentiel émotionnel
 
Au moment ou le personnage (ou les personnages) comprend ou apprend enfin l’élément qui lui était caché, il se crée une scène avec un fort potentiel émotionnel : « nous avons échappé à une bombe » « la révolution éclate, justice est faite » « le loup va me dévorer ! » etc. Ce moment de résolution n’existe pas toujours (l’information peut rester cachée à un personnage) mais, étant donné le potentiel émotionnel de cette résolution, ignorer ce moment, ou ne pas suffisamment l’exploiter, s’avère parfois une erreur.
 
3. Inconvénient de l’ironie dramatique.
 
Cette technique peut avoir un défaut : révéler en avance une information peut gâcher une partie du plaisir de la surprise et de la découverte.
 
Les opposés de l’ironie dramatique : le mystère et le coup de théâtre (ou « twist »)
 
Le mystère consiste à laisser entendre au lecteur qu’une information existe, mais sans la lui donner. L’intérêt du mystère est de susciter la curiosité du lecteur. Son inconvénient est de le tenir à l’écart d’une partie de la compréhension de l’histoire.
 
Exemple : dans Le mystère de la chambre jaune, de Gaston Leroux, Rouletabille est face à une situation inexplicable : un assassin inconnu s’échappe d’une pièce totalement sans issue. L’intrigue toute entière se concentre sur la résolution de ce mystère.
 
Le coup de théâtre (ou « twist ») consiste à surprendre le lecteur par une information, jusqu’ici cachée, qui lui est brusquement révélée, et qui change le sens de sa lecture de façon rétrospective. L’intérêt du twist est de relancer l’intérêt du lecteur par la surprise et par le changement brusque des enjeux initiaux. L’inconvénient est de l’avoir tenu à l’écart d’une partie de la compréhension de l’histoire jusqu’à ce twist.
 
Exemple : dans le film Sixième sens de Night Shyamalan (attention, ce qui suit va révéler un élément essentiel du film !) le spectateur apprend à la toute fin du film que le personnage principal joué par Bruce Willis était mort depuis le début et qu’il était un fantôme.
 
Conclusion : l’art de la gestion de l’information
 
Suspense, curiosité, surprise, lecture à double sens, réinterprétation du récit… Chaque auteur doit choisir avec soin les informations qu’il souhaite délivrer (ou non) au lecteur et à ses personnages. Il peut aussi varier ses effets en essayant de jouer sur les trois techniques à la fois – information donnée au lecteur (ironie dramatique) qui s’avère fausse (twist) ou partielle (mystère)... Ces outils sont souvent utilisés par les auteurs de façon intuitive, mais savoir les connaître et les reconnaître peut lui apporter un avantage, en l’aidant à affiner sa gestion de l’information : 
Pourquoi ma scène semble-t-elle plate ? Puis-je ajouter de l’ironie dramatique pour la dynamiser ? Un mystère ? Un twist ? 
Ai-je suffisamment bien exploité le potentiel de ma scène de « résolution de l’ironie dramatique » ? Ou suis-je passé à côté de mon effet ?
Quel est l’outil le plus approprié à ma scène et à mon roman ? 
Ne devrais-je pas varier mes outils pour éviter un effet de lassitude ?
 
Pour en savoir plus :
 
Un article sur le blog Scénario Buzz : http://www.scenario-buzz.com/2010/0...
 
Une vidéo de Yves Lavandier : https://www.youtube.com/watch?v=dps...
 
L’ouvrage de Yves Lavandier : La Dramaturgie (Editions Le Clown et l’enfant)
 
Bonne année à tous et à bientôt pour une nouvelle chronique de CoCyclics !