Dossier Fiction : Interview de Jean-Jacques Régnier et André-François Ruaud
de André-François Ruaud et Jean-Jacques Régnier
aux éditions

Auteurs : André-François Ruaud , Jean-Jacques Régnier
Date de parution : mars 2014 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

Lire tous les articles concernant André-François Ruaud ou Jean-Jacques Régnier

La revue Fiction a inauguré une nouvelle formule en février 2014. Retour sur l’histoire de la revue avec deux de ses piliers, Jean-Jacques Régnier et André-François Ruaud.

Actusf  : Quelle est historiquement la place de Fiction dans l’histoire de la science-fiction ?
JJR  : Dans l’histoire de la SF francophone, plutôt… Eh bien, ça a été, pendant plus de trente-cinq ans, la plus importante revue française du domaine, la seule même à partir de 1977, année de la disparition de Galaxie nouvelle série, publiée par la même maison. Elle était déjà l’édition française de F&SF, mais publiait aussi des nouvelles d’auteurs de l’hexagone. Et puis elle a été, presque seule pendant ces plus de trente-cinq années, le lieu d’une réflexion critique indispensable, centre de gravité de ce qui paraissait en France en SF : en ce sens, elle a joué un rôle indispensable de prescripteur. J’y ai trouvé des raisons d’innombrables dépenses en librairie !
AFR : À titre personnel, j’avais assisté à la mise en place de la formule dirigée par Alain Dorémieux lorsqu’il était revenu à la tête de la revue, dans les années 1980, puis j’avais commencé à y participer, j’y avais même publié une nouvelle, et l’arrêt de ce véritable pilier français de la SF avait été pour moi un crève-cœur. 
 
Actusf  : Pourquoi avoir repris la revue lors de la création des Moutons ? Qu’est-ce qui vous intéressait dans le projet ?
AFR  : Quand avec Patrice Duvic j’avais commencé à réfléchir à la perspective personnelle de dépasser la vente de livres pour passer à leur fabrication, nous avions en tête deux idées-forces : de beaux livres, à l’image du légendaire « Club du livre d’anticipation » (CLA) de chez Opta — ce qui s’est très tardivement concrétisé avec les « hardbacks » de la « Bibliothèque voltaïque » — , mais aussi relancer Fiction. Le titre était demeuré libre et F&SF s’est avéré d’accord pour reprendre, presque quinze ans après, le même partenariat, à savoir un contrat faisant de Fiction sa version française, avec possibilité de piocher dans les nouvelles comme nous le voulons, pour un forfait assez modéré à chaque numéro. Il n’y avait plus qu’à rouler… Avec une nuance, cependant : à défaut de pouvoir faire de ce nouveau Fiction une revue très fréquente, comme autrefois, en faire un bel objet.
 
Actusf  : Comment avez-vous composé les sommaires ? Quel a été le fil conducteur de ces 18 numéros ?
JJR : Pour les textes issus de F&SF, il a été immédiatement constitué un comité de lecture, chargé de choisir dans l’abondante production du magazine (c’était alors un mensuel de 160 pages serrées) ce que nous estimions capable de supporter la traversée de l’Atlantique, ce qui n’est pas toujours le cas, et ce qui nous « parlait ».
Une des caractéristiques de F&SF que nous apprécions beaucoup, c’est la diversité des textes qui y prennent place. Le premier numéro de l’ancienne série de Fiction chez Opta en 1953 était fidèle à cette diversité, annonçant « la fiction romanesque dans le domaine de l’étrange, du fantastique, du surnaturel, de l’anticipation scientifique ». Cette caractéristique essentielle s’est maintenue.
Pour les auteurs francophones, nous avons d’abord fonctionné en faisant jouer l’entourage des Moutons électriques, un peu en circuit fermé, avec des auteurs que nous connaissions, ou par voie de signaux de fumée. L’ouverture publique aux soumissions est relativement récente, et reçoit un bon accueil. D’ailleurs, plusieurs textes ont récemment été publiés à partir de cette source, et nous comptons bien la développer.
Plus généralement, les discussions au sein du comité de lecture peuvent recouvrir des divergences profondes : étonnamment, telle nouvelle trouvée géniale par les uns peut tout à fait susciter un rejet catégorique par les autres ! Mais c’est l’exception, nous sommes plus souvent d’accord sur l’essentiel.
Quant aux traductions, elles ont pu faire l’objet de critiques, parfois venant de lieux pas plus irréprochables de ce point de vue (ah, la paille et la poutre !) ; mais nous faisons des efforts permanents pour améliorer cet aspect des choses, grâce en particulier au travail remarquable de nos traducteurs les plus réguliers.
 
Actusf  : Les sommaires de ces 18 numéros sont très riches d’auteurs connus et d’autres qui le sont moins. Je pense à des gens comme Esther M. Friesner, Jeffrey Ford, Mary Rosenblum, Paolo Bacigalupi (bien avant la Fille Automate), Delia Sherman, Ellen Kushner, Theodore Sturgeon, Dominique Douay, Daryl Gregory... Est-ce que c’est aussi la volonté de défendre une science fiction différente de la production de ces dernières années ?
JJR : Oui, c’est l’idée. Nous avons aussi, au coup par coup, accueilli des auteurs venus d’Inde, de Croatie, du Nigeria, d’Espagne, d’Italie, d’Uruguay, du Brésil, etc.
AFR  : Et puis nous avons nos petits « chouchous », des auteurs que nous aimons voir dans nos pages de manière régulière : Jeffrey Ford, Paolo Bacigalupi, Eugene Mirabelli, Elizabeth Hand, Ken Liu, Steven Utley…
 
Actusf  : Y’a-t-il également une volonté d’être révélateur de talents ?
JJR : Non, mais quand même de sortir des sentiers battus ; et puis Fiction publie de la science-fiction ET de la fantasy, ce qui n’est pas si fréquent.
 
Actusf  : Fiction pioche dans Fantasy and Science Fiction pour les traductions. C’est aussi l’occasion de parler du marché américain. Avez-vous vu et senti des tendances se dessiner au niveau de la science fiction ou la fantasy aux États-Unis à travers la revue ? Et si oui lesquels ?
AFR  : En fait non, pas véritablement, car F&SF a une formule bien établie et un « ton » tout à fait particulier. Je ne suis pas certain que les choix spécifiques des responsables de F&SF reflètent particulièrement l’état des lieux de la SF ou de la fantasy outre-Atlantique, c’est au contraire une revue un peu atemporelle qui trace sa voie tranquillement, capable d’à la fois continuer à publier une vieille auteur comme Kate Wilhelm et de découvrir des jeunes gens aussi novateurs que Ken Liu, Paolo Bacigalupi ou Daryl Gregory, le tout avec cette patte très littéraire qui colore toujours la revue, d’où la présence par exemple de Jeffrey Ford.
 
Actusf  : Comment est née l’idée de cette nouvelle formule avec les Indés de l’imaginaire ?
AFR  : Les Moutons électriques constataient une érosion des ventes de la revue, un phénomène que nous avions toujours redouté puisqu’en vérité, nous ne l’avions jamais dit, mais lors du lancement avec Patrice Duvic nous n’envisagions que 5 numéros, pensant que l’érosion serait trop rapide sinon. Elle ne fut pas si importante, finalement, mais tout de même après 17 volumes nous arrivions au bout d’un système, disons. Et puis Jérôme Vincent des éditions ActuSF, avec qui nous sommes associés au sein du collectif des Indés de l’imaginaire, est venu soudain tout bondissant nous proposer que les Indés aient leur propre revue, et quel meilleur support pour cela que de continuer Fiction en lui donnant une nouvelle formule ? Après ça, nous avons discuté tous ensemble et il s’est dégagé presque immédiatement des lignes directrices très fortes : l’arrivée de la couleur ; une formule plutôt « mook » ; et un ton à établir qui propose une connivence avec le lecteur, une proximité, plutôt que de l’expertise et de la critique comme les autres revues de ce genre ­— d’où les rencontres entre deux auteurs, par exemple. Les Indés décidèrent aussi que la revue devait être autonome, avec Jean-Jacques Régnier toujours à la coordination du comité de lecture, Aurélien Police à la direction artistique et Julien Bétan à la rédaction en chef.
 
Actusf  : Quelles sont vos envies avec ce numéro 18 et ce renouveau ?
JRR  : Refaire quelque chose de beau. Ça avait été l’idée dès le départ : insister sur l’aspect graphique, et ça a été le cas pendant des années, à l’exception des numéros 16 et 17 pour des raisons conjoncturelles.
AFR  : Aller encore plus loin dans l’esthétique, oui, et imposer un livre-magazine très neuf, très vivant, qui sorte des sentiers battus. En faire une très belle vitrine des littératures de l’imaginaire.

Jérôme Vincent