Dossier SF Japonaise, Tour d’horizon de la SF au Japon

aux éditions
Genre : Anticipation
Date de parution : mai 2009 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :
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Petit tour d’horizon de la SF au Japon

Quelques interviews pour commencer :
- L’interview d’Enjoh Toh, un des auteurs de la nouvelle génération / L’ITW en VO

- L’interview de Makino Osamu, l’un des meilleurs novelistes japonais / L’ITW en VO

- L’interview d’Ohara Mariko une des grandes auteurs japonaise / L’ITW en VO

- L’interview d’Omori Nozomi, traducteur de l’anglais vers le Japonais / L’ITW en VO

- L’interview d’Kishi Yusuke / L’ITW en VO



L’article :

La science-fiction japonaise est bien connue en France au travers de ses mangas et dessins animés. On connaît moins en revanche sa dimension littéraire, forte d’une histoire aussi longue que celle des pays occidentaux. Nous allons tenter dans cet article de retracer les grandes lignes de cette partie méconnue de la littérature japonaise.

La volonté de donner une assise et une légitimité forte n’est pas l’apanage des critiques occidentaux ; au Japon aussi la tentation de rattacher à la SF un nombre important d’œuvres est assez forte, et on peut être tenté de considérer des récits tels que le Taketori monogatari (Conte du coupeur de bambous), où des lunaires viennent reprendre leur princesse, comme le premier récit de science-fiction japonais.

L’influence de Jules Verne


On se contentera pour notre part de faire remonter les précurseurs de la science-fiction à la toute fin du XIXème siècle avec les premières traductions de Jules Verne, dès 1879 avec le Tour du monde en quatre-vingt jours. Environ dix ans plus tard sont publiés des ouvrages inspirés des romans de Jules Verne, comme le Ukishiro monogatari (Récits du château flottant) de Yano Ryûkei. On trouve des récits proches, très inspirés de la révolution industrielle en marche à l’époque Meiji et assez optimistes quant à l’avenir.

A partir de 1900, on voit apparaître des récits de guerre teintés de nationalisme, certains auteurs imaginant par exemple les conséquences du conflit russo-japonais. La SF en tant que genre institué viendra plus tard mais ce qu’on a pu qualifier de merveilleux scientifique commence à cette époque avec son auteur le plus emblématique, Oshikawa Shunrô.

Ensuite, la publication d’ouvrages de merveilleux scientifique s’interrompt pendant quelques temps avant de reprendre dans les années vingt, avec la revue Shinseinen. Au Japon comme ailleurs, les récits de science-fiction trouveront un moyen d’expression fertile sous la forme de nouvelles. Les textes publiés dans cette revue consacrée aux romans de détectives, va voir nombre d’histoires étranges qui évoquent déjà les développements ultérieurs des récits qu’on nommera ensuite de science-fiction. Edogawa Ranpô pour certains textes et surtout Yumeno Kyûsaku (connu en France pour son roman Dogra-magra) font partie des auteurs qui ont publié des textes où les éléments scientifiques jouent un rôle dans le récit même. Ce type d’histoires pourtant éloignées des récits policiers traditionnels, restent considérés comme du roman de détective et sont déjà intégrés à la littérature populaire.

Unnô Jûza, qui a commencé à publier dans cette même revue, est le premier auteur japonais à véritablement prendre conscience du fait scientifique et du potentiel des sciences dans la fiction romanesque et il est de ce point de vue le véritable pionnier de la science-fiction au Japon. La période de la guerre verra se développer des récits purement militaristes destinés à soutenir la propagande officielle et reste une période creuse pour la production littéraire et un type de textes volontiers critiques.

Le boom de la SF au Japon dans les années 70

Il faudra attendre les années soixante et la publication du premier numéro de SF magajin pour qu’un courant dit de science-fiction fasse officiellement son apparition. On assiste dans un premier temps à des traductions d’œuvres américaines (notamment de Ray Bradbury ou de Robert Sheckley) qui offrent un large choix, sur la lancée de l’âge d’or de la SF américaine. Le premier auteur à imposer ce genre encore « nouveau » au Japon se nomme Komatsu Sakyô, qui publie en 1962 Chi ni Heiwa wo (Paix pour la Terre) dans SF magajin. Hoshi Shin.ichi a lui aussi débuté vers cette époque et s’est spécialisé dans les short stories.

Les années soixante-dix marquent un véritable « boom » dans la science-fiction japonaise, avec de nombreuses publications de ce genre et les participations d’auteurs tels que Abe Kôbô (considéré comme un auteur de SF au moins pour une partie de son œuvre, il a lui-même écrit sur le sujet épineux de la définition du genre), Tsutsui Yasutaka (il existe quelques traductions en français) ou encore Hanmura Ryô pour les plus populaires. La SF de ces auteurs est très inspirée de l’américaine dans les thématiques abordées mais apporte une sensibilité différente ; la question de l’identité japonaise et des effets de l’occupation américaine ainsi que les interrogations face au développement de la société de consommation, les conflits de génération sont des motifs souvent abordés.

On doit souligner aussi la publication en 1973 de La submersion du Japon de Sakyo Komatsu , best-seller vendu à plus de quatre millions d’exemplaires qui a contribué à populariser son auteur et à permettre de développer l’intérêt des lecteurs pour la science-fiction. Les éditeurs se multiplient, des anthologies annuelles des meilleures histoires étrangères et locales sortent régulièrement. La société japonaise des auteurs de SF et fantasy se met en place à cette époque et continue encore aujourd’hui.

Les années quatre-vingt sont considérées comme une date charnière dans le développement de la SF au Japon. C’est notamment suite à la sortie de Star Wars au cinéma qui a eu un gros succès dans ce pays. Les revues sur la SF se développent et ce genre touche un public plus large. Certains craignent d’ailleurs une disparition à plus ou moins long terme de la science-fiction écrite. En effet, que peut-elle apporter face aux effets spéciaux du cinéma ? On assiste alors à une division de la SF : d’un côté des ouvrages qui tentent d’exploiter les films en les novélisant ; de l’autre des auteurs qui cherchent à approfondir les thèmes et les styles. Plusieurs ouvrages de space-opera sont écrits durant cette période par des auteurs tels que Tani Kôshû ou encore Kambayashi Chôhei, qui profitent de l’engouement pour Star Wars. 

En réponse à ce déluge cinématographique, d’autres auteurs japonais tels que Yamada Masaki, Kanbe Musashi ou encore Kawamata Chiaki écrivent une SF davantage centrée sur l’homme et le fonctionnement de la société, une littérature plus intimiste et expérimentale à l’image de la New wave britannique. Un de ses auteurs emblématiques est Aramaki Yoshio, qui va aussi œuvrer au développement du cyberpunk au Japon. Cyberpunk qui prendra singulièrement prise au pays du soleil levant, imprimant sa marque sur de nombreux ouvrages ultérieurs. Cependant, certains regrettent le manque de travail critique durant cette période ; car même si la SF japonaise connaît une forte expansion, cette expansion n’est pas suivie d’un travail de fond qui permettrait de mieux cerner ce phénomène.

De nouveaux thèmes dans les années 90


Les années quatre-vingt-dix voient quant à elles le développement de nouveaux thèmes liés aux progrès de la technologie ou encore au développement de l’internet. C’est aussi une période noire pour l’édition de SF au Japon (plusieurs critiques parlent d’hiver de la SF japonaise) plusieurs éditeurs « historiques » jetant l’éponge. On voit se développer les light novel, publications pour adolescents à vocation ludique qui incluent des illustrations et font la part belle aux univers de fantasy. Ces romans sont souvent adaptés en dessins animés ou liés à des mangas, toujours est-il que la proportion de textes de SF diminue sensiblement. Peu de textes sans doute mais la qualité est au rendez-vous : certains des plus intéressants textes japonais de SF sont publiés pendant les années 1990. On peut citer Paprika de Tsutsui Yasutaka (le dessin animé adapté du roman est sorti en France) ou Ada de Yamada Masaki (qui met en scène une histoire où se mêlent Sherlock Holmes, la fille de Lord Byron, le monstre de Frankeinstein et un peu de mécanique quantique pour faire bonne mesure). On trouve aussi des auteurs tels que Makino Osamu ou Kitano Yûsaku, qui écrivent des textes décalés sur les difficultés de la société japonaise actuelle alors qu’Ohara Mariko traite plutôt de problèmes liés aux manipulations génétiques. Une part importante de textes de SF teintés d’horreur voire de textes d’horreur teintés de SF fait son apparition : ce sont essentiellement des textes visant à créer une ambiance angoissante ; Ring de Suzuki Kôji plus connu sous nos latitudes grâce au film qui en est tiré se situe dans cette mouvance. Et il ne faut pas oublier les traductions d’ouvrages anglo-saxons toujours aussi nombreuses

Les années 2000 voient apparaître un regain d’activité dans la SF japonaise avec l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs prometteurs et de textes novateurs dans leurs approches formelles et thématiques. On citera notamment, Enjoh Tô (une SF portée sur les expérimentations formelles et narratives), Ogawa Issui (une SF plutôt optimiste et qui a foi en l’homme), ou encore Hayashi Jôji (plus classique mais une production très éclectique). Les textes de hard-science se font plus nombreux en parallèle avec des textes plus légers des light novels dont le succès ne se tarit pas. Beaucoup d’auteurs de la nouvelle génération ont d’ailleurs commencé dans les light novels.

Le tout est soutenu par de nombreux éditeurs (Kadokawa, Hayakawa Shobô…), deux solides revues, SF magajin (mensuel et présent depuis ses débuts) et SF japan (quatre fois par an) qui publient nouvelles et romans en feuilletons en plus de traiter de l’actualité du genre. Le marché du poche est, toujours avec les light novel et même parmi les collections reconnues, absolument énorme et pas du tout comparable à ce qui se fait en France. La population n’est pas la même non plus mais il y a une vraie politique d’édition ambitieuse et une offre très importante, en poche donc mais aussi en grand format. La SF japonaise est toujours très active et semble avoir encore de belles années devant elle !

Des liens avec le manga

D’autant que les liens avec les autres médias ne cessent de se renforcer : on peut évoquer les romans de space-opera de Morioka Hiroyuki, Crest of the stars, adapté en animé. Ou plus récemment The sky crawlers, le dernier film de Mamoru Oshii, adapté des romans de Mori Hiroshi (qui scénarise également des mangas). 

Les liens avec les mangas sont surtout visibles au travers des light novel, les romans illustrés évoqués plus tôt. Les "romans" adaptés d’animés ou mangas le sont sous cette forme là et peuvent développer certains aspects peu ou pas vus dans la série d’origine ou tout simplement la reprendre sous forme romanesque. Tous les cas de figure sont possibles, des animés adaptés de light novel ou de romans plus adultes sont possibles aussi. Les romans très populaires et surtout de fantasy sont volontiers adaptés en mangas, on peut d’ailleurs noter que c’est plus rarement le cas des ouvrages de SF, genre où les séries originales son plus nombreuse. Sans parler des projets qui lient tous les médias, comme le Chevalier d’Eon (traduit en français) de Ubukawa Tô.
 
Nous avons donc une production pléthorique sur tous les supports imaginables, et malgré un fandom très actif qui fait vivre le genre, la SF littéraire n’est pas du tout médiatique. Une exception cependant : Komatsu Sakyo, avec la deuxième partie de la submersion du Japon en 2006, couplée avec le remake d’un film de 1973, a eu un certain retentissement, avec interviews, passages à la TV... mais cela reste une exception, même si la SF se porte plutôt bien pour un genre mal considéré. Il reste les animés de Mamoru Oshii et d’autres qui touchent eux un public important et cultivé, mais la littérature de science-fiction reste assez confidentielle.
 
Enfin, on ne peut pas parler de SF sans évoquer un peu la fantasy, qui existe aussi au Japon, là encore en majorité sous forme de traductions des séries anglo-saxonnes. En ce qui concerne la production locale, on a surtout des romans pour la jeunesse utilisant le très riche folklore japonais pour les classiques, mais pour la production plus récente, on a beaucoup de light novels : on connaît en France Les chroniques de Lodoss de Ryu Mizuno par exemple, ou encore la série Les douze royaumes de Fuyumi Ono. Il y a beaucoup de choses très commerciales, mais en tant que romans, ils sont en général anecdotiques.

On a également des œuvres plus ambitieuses et intéressantes, telles que Brave Story de Miyabe Miyuki ou Guin saga de Kaoru Kurimoto ainsi que des œuvres explorant un cadre plus spécifiquement asiatique, comme la série des Moribito (adaptée en animé et mangas également) de Uehashi Nahoko, qui changent des cadres habituels. On peut mentionner aussi Hikawa Reiko qui a écrit une intéressante variation sur la légende arthurienne.

La situation pour la fantasy au Japon est très proche de celle qu’on trouve en France : la fantasy se vend très bien, étouffe un peu la production de science-fiction sous le nombre des publications, et reste assez mal considérée par les auteurs de SF locaux. Ceci dit, certains d’entre eux en écrivent parfois, souvent avec réussite, et il existe aussi un nombre important d’œuvres intéressantes.

Tony Sanchez