Dragon Blitz
( Requiem : Chevalier vampire 5 )
de Olivier Ledroit et Pat Mills
aux éditions Nickel
Genre : Fantastique

Scénariste : Pat Mills
Dessinateur : Olivier Ledroit
Couleurs : Olivier Ledroit
Date de parution : novembre 2004 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 46
Titre en vo : 1

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Du jamais vu

Olivier Ledroit et son acolyte depuis presque dix ans, Patts Mills, montrent une régularité étonnante dans leur production : chaque année, à la même période, voit la sortie d’un nouveau tome de Requiem, Chevalier vampire. Avec Dragon Blitz, la série compte désormais cinq volumes reconnaissables à leur couvertures d’un blanc limpide sur lequel se découpe à chaque fois un des principaux protagonistes de l’épisode. Cette fois, c’est Mitra, la goule pirate qui présidait Vénus dans sa précédente vie et qui s’est vue hériter d’une position de choix sur Résurrection pour avoir éliminé tous les humains mâles de sa planète. La série détone de plus en plus dans un univers de la bande dessinée pas à pas inféodé au numérique. Une marginalité entretenue au fil des ans (éditeur cryptique, imprimeur slovène, etc) qui n’empêche pas Requiem de poursuivre son chemin sur le fil étroit et instable du succès.

"Thurim. Voilà qui je suis vraiment."

Profitant de l’assaut des dragons sur la flotte vampire comme d’une diversion, Requiem (alias Heinrich) et Torquemada (alias Rebecca) sont parvenus à prendre la fuite à bord d’une faucheuse, le nom local pour un biplan modifié version infernale. Mais c’était sans compter sur la ténacité de Otto, l’ancien mentor de Requiem, mais aussi l’assassin de Rebecca dans un camp de concentration nazi. Un duel aérien s’engage inévitablement entre les deux aéronefs, mais quand Otto tombe à la merci de Rebecca, celle-ci reste incapable de l’expirer, de peur de quitter Résurrection et perdre encore Heinrich, celui qu’elle aime et qu’elle vient de retrouver par-delà la mort. C’est alors qu’entre en scène Thurim, l’un des premiers-nés de Dracula, assassiné par son père, et qui s’est aujourd’hui réincarné en Requiem. Prenant possession du corps de ce dernier, Thurim semble capable de dominer la personnalité d’Heinrich...

Parvenus à s’échapper une fois de plus, Requiem (redevenu Heinrich) et Rebecca (déguisée en vampire) tentent de regagner Nécropolis où les vampires règnent en maîtres. Là-bas, les lémures constituent un met de choix, pour la douceur de leur chair, vierge de toute morsure. Une morsure pour laquelle le Comte Dracula, en route pour Nécropolis, voudra sans aucun doute exercer son droit de cuissage. Même si, présentement, le Comte doit se préparer à des ennuis plus pressants dûs à l’épuisement de ses réserves d’opium noir, une drogue puissante qui lui assure à la fois une toute puissance magique et une main-mise politique. Une drogue sur laquelle ses enfants rebelles, Black Sabbath et Sire Cryptus en tête, viennent de mettre la main par l’entremise des goules pirates, qui viennent d’indexer la cargaison destinée à Dracula lui-même.

Un monument baroque et décadent

Etonnament sobre (mais peut-on seulement parler de sobriété quand il s’agit du travail de Ledroit ?), ce Dragon Blitz marque une évolution sinon une véritable rupture avec les tomes précédents. Finis les errements de composition des premiers tomes, alourdis de répétitions de planches, de fondus et d’enchevêtrements de cases dépourvus de toute lisibilité. Avec Requiem, Ledroit compose de la bande dessinée pour les yeux, et avec ce Dragon Blitz, je lui concèderai allègrement qu’il nous gratifie du jamais vu le plus revigorant qui soit. Ce que ce monsieur Ledroit fait avec ses pinceaux à l’heure du numérique et de la planche facile mérite à lui seul qu’on s’agenouille devant ce cinquième tome. Chaque planche vaut toujours son poids en or fin. Pas un seul centimètre carré de cette bande dessinée n’est enjolivé par le dessin, de sorte que jusqu’aux numéros de pages en ont déserté les coins. La composition, longtemps restée le point noir d’un dessin sans faille, semble ici réinventée par l’esprit le plus tordu de la BD contemporaine ; si Ledroit était une plante, il serait un bonsaï. La lisibilité unique de ce volume, l’agencement méthodique des cases dans un univers ferroné avec la plus grande application procure juste le sentiment que le dessinateur a travaillé encore davantage que d’habitude.

Dans ce tome, le decorum est bien plus présent que dans les volumes antérieurs. On trouve pléthore de plans larges (voire très larges) où les personnages ne sont qu’esquissés par trois coups de pinceaux et où le paysage tour à tour montagneux, aérien, souterrain et urbain, éclate de sombre magnificence et de baroque. Le travail des couleurs va très au-delà des prestations précédentes de Ledroit pour cette série, avec une palette élargie dont chaque ton est clairement associé à tel ou tel environnement, à la manière dont Peter Jackson a mis en lumière la terre du milieu dans son Seigneur des anneaux. Une richesse de ton qui profite également d’un travail en épaisseur de la couleur, une façon d’enluminer les scènes déjà amorcée dans certaines planches du Bal des vampires (Requiem -4). Une richesse qui prévaut aussi désormais pour les personnages humains : tout expert en monstruosités de toutes sortes qu’il fût, Ledroit est longtemps resté extrêmement stéréotypé dans les traits faciaux de ses personnages. Un défaut qu’il commence vraiment à oublier dans ce cinquième tome, même si les personnages féminins manquent encore de variété (mais pas de volupté).

Les nouveaux personnages : Sabre Eretica, le chasseur de dragons, séducteur et crâneur à souhait, et surtout Mitra, la goule féministe au verbe aussi imagé et coloré que les planches de Ledroit, sont de très bonnes surprises de ce cru. Parallèlement, découvrir Hellboy en cantonnier de Résurrection est plutôt cocasse. Le scénario profite toujours de l’intrigue à deux niveaux : la quête de l’amour perdu de Heinrich et la destitution programmée de Dracula et parachève une oeuvre qui pourrait bien devenir le monument qu’elle a les prétentions d’être.

Laurent Deneuve

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