En Quête de l’Oiseau du temps
( 1 )
de Régis Loisel et Serge Le Tendre
aux éditions Dargaud
Genre : Fantasy

Scénariste : Serge Le Tendre
Dessinateur : Régis Loisel
Couleurs : Serge Loisel
Date de parution : janvier 2004 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Album
Nombre de pages : 172
Titre en vo : 1
Cycle en vo : Guin Saga

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Eloge du hasard et de la contingence

Pour la plupart des bédéphiles, La Quête de l’Oiseau du temps, de Le Tendre et Loisel, a vingt ans. Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault nous apprennent qu’elle en a trente pour ses auteurs. Dans En Quête de l’oiseau du temps, ils décortiquent les événements menant à la genèse de ce que beaucoup reconnaissent aujourd’hui comme le monument français d’heroïc-fantasy en BD. Un comble puisque l’oeuvre prend le contrepied parfait des classiques du genre en nous narrant les aventures humaines d’un vieux héros en quête de paternité, d’un étranger aussi couard que chanceux, et d’une belle à forte poitrine courageuse et insouciante.

Construit comme une gigantesque interview émaillée de dizaines de planches et de dessins inédits des auteurs (mais aussi de pas moins d’une quarantaine de leurs comparses et héritiers), ce beau livre vient entretenir le feu d’une légende qui alimente toujours la création dans le neuvième art : de Crisse à Wendling, en passant par Tarquin et bien entendu Lidwine, qui s’est joint au duo Loisel/Le Tendre pour le dernier (enfin le premier, enfin vous voyez ce que je veux dire...) L’Ami Javin.

"Dans La Quête, beaucoup de choses sont arrivées par accident..."

Les 115 premières pages de cet imposant volume sont entièrement consacrées à la genèse et la réalisation de ’LA’ Quête de l’oiseau du temps, celle que les auteurs ont pudiquement appelée ’la première époque’ (La Conque de Ramor, Le Temple de l’oubli, Le Rige, et L’Oeuf des ténèbres). On y apprend comment l’idée initiale de cette série est née en 1973 d’un exercice de style de Serge Le Tendre, sur les bancs de la fac de Vincennes qu’il partageait déjà alors avec Régis Loisel. Développpant une idée initiale tenant en une seule planche ayant pour thème le temps qui passe, Le Tendre et Loisel ont ensuite imaginé tout un univers fantastique et l’ont enrichi par aggrégation d’une flore, d’une faune, de personnages curieux et d’une mystique toute particulière. Toutes les pièces fondamentales de La Quête de l’oiseau du temps se sont ainsi rapidement mises en place, comme d’elles-mêmes, agglomérées par une gravitation alternative, née de l’intense échange entre les deux auteurs.

En 1975, les deux acolytes publient quelques planches en noir et blanc de cette vision de La Quête dans la fanzine Imagine dirigé par Rodolphe. Mais bien peu sont ceux qui peuvent aujourd’hui témoigner de cette version. Après avoir longtemps été brouillés, Le Tendre et Loisel sont une fois de plus réunis par La Quête en 1982. Jeunes auteurs presque anonymes, ils ont essuyé les refus de toutes les maisons d’édition pour cette série, jusqu’à ce que Dargaud leur laisse une chance. Le livre nous fait partager l’enthousiasme, la frénésie et l’urgence qui ont vu naître La Quête dans l’atelier de Bergame créé par Loisel et ses copains. Il véhicule merveilleusement le caractère industrieux et bordélique du travail concerté des auteurs, un mélange d’application, de délire mystique et d’irrépressible déconnade.

Le Tendre et Loisel "ne perdent pas de temps à justifier leurs choix ou les choses. Il avancent tout simplement avec une sorte de joyeux premier degré redoutablement efficace"

Dans ce contexte, la deuxième partie du livre, dédiée à Avant la Quête en général et à L’Ami Javin en particulier, sonne un peu faux à mon sens. On y décèle une forme de justification permanente des auteurs par rapport à l’accueil critique de ce volume, au changements d’environnement subis par le monde d’Akbar, au retard concédé par le travail si minutieux de Lidwine (aux commandes du dessin de ce dernier opus en date) etc... Avec un final en forme de règlement de comptes sur leur compte en banque et leur rapport au succès, de psychanalyse de comptoir et de "on a des projets mais on n’en dira rien", ce livre-entretien se clôt sur une note un peu amère, peut-être parce que ces considérations là, trop adultes, ne sont pas celles qui toucheront ceux qui ont lu et aimé La Quête, ceux qui ont rêvé les exploits de Bragon et la sensualité de Pélisse, bref, les enfants que l’on a encore à l’intérieur (et voilà, c’est mon tour de faire de la psychanalyse de quatre sous...).

Dans tous les cas, ce livre constitue un bel objet qui, s’il n’évite pas les poncifs de ce genre de produit, porte un éclairage nouveau sur un monument de la bande dessinée, mais aussi ses auteurs et le petit monde de la BD française tel qu’il s’est forgé, développé à la croisée des influences américaines, belges et franco-françaises. L’iconographie est d’un très bon niveau (historique et graphique) ; les illustrations, qui réinventent La Quête, sont souvent drôles (Michel Plessix), surprenantes (Calors Nine, René Follet, Servain), parfois cocasses (Cabanes), et éventuellement sublimes (Alex Alice, Lidwine ou Loisel himself). Elles font de ce témoignage une portion d’anthologie de la bande dessinée d’inspiration française de ces vingt dernières années. Une tranche d’histoire telle que Loisel et Le Tendre savent les raconter : avec des tonnes d’énergie, des avalanches d’humanité et un brin de folie et d’inconnu. Un grand merci pour ce moment partagé avec eux.

En bref : un ouvrage intéressant, richement documenté et original, malgré un dernier tiers plus dispensable rendant le prix du tout un peu surrévalué à mon goût.

Laurent Deneuve

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