Encre
de Hal Duncan
aux éditions Denoël ,
collection Lunes d’encre
Genre : SF

Auteurs : Hal Duncan
Couverture : Daylon
Traduction : Florence Dolisi
Date de parution : octobre 2009 Inédit
Langue d'origine : Anglais UK
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 800
Titre en vo : Ink
Parution en vo : 2007

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Le deuxième volet du diptyque du Livre de Toutes les Heures est une totale réussite.

Après Velum l’an dernier, la collection Lunes d’Encre propose le deuxième volet du diptyque du Livre de toutes les heures de Hal Duncan : Encre. C’est avec cette œuvre démesurée que le public français découvre actuellement la prose de Duncan, dont Folio SF proposera prochainement Escape from Hell, roman moins ambitieux peut-être que le monument ici commenté, mais annoncé comme tout aussi jouissif.

Après le Crépuscule, l’Hinver

Nous avions fini Velum sur une note crépusculaire : il semblait que l’univers dont la structure est une peau où notre monde n’est qu’un minuscule grain de beauté, s’enfonçait peu à peu dans une nuit dont le premier volume du Livre de toutes les heures ne nous suggérait que la venue imminente.

Rappelons les axes principaux de la narration : sept personnages humains se trouvent précipités, dans divers mondes du Velum, au beau milieu d’une guerre menée par des anges et des Amortels, le trône de Dieu ayant été laissé vacant. Ces sept personnages se trouvaient plus ou moins condamnés, via leurs différents avatars, à rejouer à l’infini les mêmes grandes scènes primordiales (la catabase, le martyre de Prométhée), en s’acheminant peu à peu vers l’issue de la guerre orchestrée par Métatron et Malik, deux archanges. Outre ces variations vertigineuses, dont on retrouve le principe dans Encre, la présence de bitmites, microscopiques entités capables d’influer sur le destin des hommes, et les facultés de la Cryptolangue, sorte de langage liquide codé capable de décider du sort de tous les êtres, entraînaient le lecteur dans une infinité de petites séquences narratives, scandées par des Errata de fin de chapitre.

Dans Encre, nous faisons un grand saut narratif, d’une durée indéterminable. Le Crépuscule a eu lieu, place maintenant à l’Hinver, sorte d’espace-temps inédit, dont la caractéristique majeure est l’absence de lutte entre les anges, et la réapparition de « Ducs » ou de pouvoirs politiques dominants dans les mondes du Velum. Après la fin du monde, donc, le politique revient en force, et sous une forme liberticide. Que reste-t-il alors à faire à nos sept personnages, que nous retrouvons avec plaisir, et notamment au plus jubilatoire de tous : l’insaisissable Jack Flash Carter ? Carter, qui revêt le costume d’Arlequin, du harceleur, du rebelle, de l’anarchiste terroriste, pourrait-il incarner l’idée encore vivace d’une possible rébellion contre l’ordre politique établi (et le plus souvent : aristocratique ou fascisant, selon les plis du Velum où nous nous trouvons) ?

Autre grande question en suspens : le Velum s’est structuré par tatouage : sans doute le réel, comme le Livre de toutes les heures, n’est-il au fond qu’un grand tatouage sur la peau d’un ange. Il s’agit de savoir ce que l’encre de ce tatouage contient réellement. Se peut-il qu’elle contienne les ferments d’un salut ? Une énergie surnaturelle enclose depuis la disparition du divin du Velum ? Contient-elle la clé d’une libération politique, et de la résistance à la mort qui vient ?

Une expérience de lecture vertigineuse

Nous ne reprendrons pas ici les éléments positifs de critique adressés il y a un an à Velum, pour une raison très simple : il faudrait systématiquement les majorer en les reprenant un par un. Néanmoins, mentionnons d’abord à quel point ce diptyque nous semble un moment fort de la littérature d’imaginaire. Il y a là une réussite esthétique totale, sur à peu près 1500 pages, dans un livre qui intègre, en en combinant les singularités respectives, la plupart des ressources offertes par l’imaginaire actuel. Certains plis du Velum sont des empires galactiques qui pourraient constituer un space opera entier, d’autres sont des villes futuristes où des scènes de guérilla urbaine mettent aux prises fascistes et miliciens en ornithoptères et anarchistes insaisissables ; les mythes primordiaux – le sacrifice d’Isaac, le départ d’Abraham, Adam et Eve, Prométhée, etc. – sont également sollicités, toujours à bon escient, c’est-à-dire aussi avec une variation qui permet d’en déployer la richesse de sens. On y chute dans du temps, on se promène dans des continuums (l’Hinver) sans savoir s’ils sont de nature spatiale ou temporelle, la mort de Dieu (ou son absence) redevient une question obsédante… L’ambition d’écrire un livre-monde, ou un livre de tous les mondes, si jamais elle peut avoir un sens, n’a jamais été aussi proche qu’ici de trouver sa plus parfaite exécution.

Cascade d’épiphanies

Il faut alors, une nouvelle fois, rendre grâce au travail de traduction inspiré et très juste de Florence Dolisi, qui a su garder une homogénéité satisfaisante entre les deux tomes, et suggérer toute la puissance explosive, inchoative, toute la dimension d’événement, que recèle la prose de Duncan. On aura pu ainsi s’abandonner aux virtuosités incessantes du récit, depuis les monologues hallucinés de Don Coyote, animateur radio de l’apocalypse qui rappelle furieusement Dick, ou le Wonderful de Calvo, jusqu’à la stase finale qui conjugue, en hommage aux Bucoliques de Virgile, l’innocence de l’idylle et la nostalgie sereine de l’élégie, en passant par des documents scénarios, des pages anaphoriques aux tonalités de légende.

S’il fallait donc résumer l’émotion de lecture provoquée par Encre, nous dirions qu’on y recueille les fruits de l’effort nourri pendant la lecture de Velum. Nous avons appris à lire Duncan dans le premier volume, et l’aisance acquise nous emmène maintenant au cœur de l’émotion littéraire typique que tente de susciter cet auteur : un savant dosage de vertige du recommencement incessant, de désorientations, d’hésitations à retenir comme pertinent tel ou tel élément du récit, d’événement pur vécu grâce au personnage de Jack Flash, et de purs moments de vie. Encre ruisselle littéralement de petits moments d’épiphanie, où quelque chose d’essentiel nous semble se manifester, à la fois simple, dense et profond, exactement comme la prose de Thomas Pynchon, elle aussi écrasante par son ampleur, mais enthousiasmante par la justesse des petites épiphanies qu’elle laisse voir. La lecture y devient une submersion.

De l’ombre de l’Holocauste à la liberté pure

Dépassé de toutes parts, le lecteur ne finira toutefois pas son périple duncanien frustré, et trouvera, à la fin de ce deuxième volume, de nombreuses réponses aux questions posées par Velum. C’est la grande richesse narrative et intellectuelle du roman (Duncan se paye le luxe d’inventer les courants de pensée suscités par l’opposition entre la peau et l’encre : néo-iconoclastes et manualistes, eux-mêmes divisés notamment sur la question du zéro et de l’infini… !) qui à la fois le préserve de toute démonstrativité maladroite, et achemine néanmoins vers un affrontement courageux et sonnant très juste, hors de tout pathos excessif, au problème du mal, du chaos, et à l’Holocauste au vingtième siècle. Reliant le désir d’inventer des contes, de raconter des histoires, au problème de la mort, et au lien capital qui existe entre ce problème et la question du divin, Duncan suggère l’hypothèse que l’écriture puisse retrouver un sens à notre époque, c’est-à-dire acheminer vers de nouveaux bonheurs. Dans la volonté d’arracher la page du Livre de toutes les heures qui mentionne les génocides, se trouve, au cœur du récit, une réponse proprement littéraire, et la plus forte qui soit, à l’époque.

Dans le personnage de Jack Flash – qui revient tous les dix ans « hanter » Kentigern et affronter les fascistes, exactement comme Derrida pouvait dire qu’une pensée politique de la liberté (Marx) revient toujours « hanter » l’ordre inique du capitalisme marchand mondialisé - , comme dans le récit d’un chaos qui aurait pu n’avoir pas lieu, se laisse lire un sens de la liberté joyeux, rebelle, exultant, et qui se conclut sur une belle image de l’éternité.

C’est au fond la lecture, possible parmi tant d’autres, que nous privilégierons : Encre est un roman de la liberté, d’une liberté qui s’exerce toujours contre : contre le chaos (et en même temps par lui), contre le passé, contre le pouvoir, contre l’industrialisation de tout ce que l’existence pourrait receler de magique, contre son propre double ou contre son contraire (ainsi, le duel entre Arlequin-Jack et Pierrot-Joey), contre la vengeance elle-même (n’est-il pas dit à Phreedom, dont l’enfant et le frère ont été tués, que le Velum n’a pas été conçu pour qu’elle assouvisse sa vengeance ?). C’est une liberté du non, un anarchisme joyeux, dansant, chantant, auxquels Duncan a ici donné corps et parole.

Euphorie

La route de toutes les heures fut longue, mais continuellement heureuse. Dans l’originalité de la forme, l’inspiration d’un style qui a su parfaitement devenir une écriture de l’événement permanent, dans la justesse du propos (quand il s’en laisse circonscrire un qui semble à peu près univoque…) et de l’émotion, Encre s’impose comme un livre totalement réussi. Réservons le mot de « chef d’œuvre » pour les années à venir, en attendant de voir les nouveaux avatars de l’œuvre de Duncan. Mais plaçons-le dans la bibliothèque sur l’étagère des livres auxquels nous donnons rendez-vous, ailleurs et une autre fois, pour des retrouvailles forcément euphoriques.

Bruno Gaultier