Eternity Incorporated
de Raphaël Granier de Cassagnac
aux éditions Mnémos ,
collection Dédales
Genre : SF
Sous-genres :
  • Anticipation
  • Post apocalyptique

Auteurs : Raphaël Granier de Cassagnac
Couverture : Justin Van Genderen
Date de parution : juin 2011 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 272
Titre en vo :


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Le premier roman d’un auteur français à découvrir

Raphaël Granier de Cassagnac a un parcours éclectique et original. Né en 1973, chercheur en physique des particules, il a écrit des jeux des rôles et a été chroniqueur de musique rock. Depuis son passage à New York, il s’est découvert une passion pour les musiques électroniques. Il est directeur de la collection « Ourobores » chez Mnémos.

S’il a déjà écrit plusieurs nouvelles, Raphaël Granier de Cassagnac signe son premier roman avec Eternity Incorporated.

L’univers-bulle du Processeur

Voici quelques siècles, un mystérieux virus a détruit une grande partie de l’humanité. Certains individus ont été épargnés grâce à Eternity Incorporated, une multinationale qui a construit des bulles hermétiques un peu partout dans le monde, pour y préserver la vie de quelques chanceux échantillons de l’humanité et de sa diversité. Mais seule une bulle a finalement survécu. Le quotidien et l’environnement de ses habitants est géré par le Processeur, un ordinateur mis au point par les Fondateurs pour protéger les survivants de l’extérieur, où règnent le virus et de monstrueux mutants qui ont su s’y adapter. L’espèce humaine a oublié toutes les connaissances qui ont permis la fondation de la bulle, suite aux défaillances mémorielles de leurs ancêtres, effets secondaires de la cryogénisation qu’ils avaient subie alors. Seul le Processeur peut donc les maintenir à l’abri du virus et réguler l’écosystème de la bulle. Mais après des centaines d’années de bons et loyaux services, le Processeur vient soudainement de s’éteindre sans aucune explication. Pour la première fois de leur vie, les habitants ne sont plus connectés et doivent apprendre à survivre seuls, tout en essayant de comprendre ce qu’il est advenu du Processeur.

Un monde illusoire

L’univers de la bulle nous est présenté à travers le regard et l’expérience de trois citoyens aux profils bien différents : Sean Factory, DJ qui se drogue aux UV à longueur de temps et passe sa vie de soirée en soirée, avec ses amis les déconnectés – ceux qui ont choisi de se couper volontairement du Processeur, et notamment avec Pic’, artiste charismatique qui souhaiterait un monde plus libre ; Gina Courage, la responsable de la Connectique, qui a lié une relation très personnelle avec le Processeur, qu’elle connaît mieux que personne et avec qui elle partage certains secrets ; et le lieutenant Ange Barnett, dont le travail consiste à diriger les brigadiers extérieurs, qui protègent les citoyens des possibles attaques des mutants et des avaries de la structure externe de la bulle.

Les chapitres, racontés à la première personne, naviguent entre ces trois témoins et acteurs du changement de la bulle et de la disparition du Processeur. Cette alternance des trois narrateurs permet de maintenir une forme de suspense et de découvrir l’univers de la bulle par le biais de trois personnalités opposées et complémentaires.

Le meilleur personnage est celui d’Ange Barnett, dont la curiosité hors du commun la pousse à chercher à comprendre le fonctionnement de la bulle. Gina Courage tente également de savoir qui a déconnecté le Processeur, qu’elle aimerait retrouver compte tenu de la relation très particulière qu’elle a établie avec un de ses avatars. Sean Factory, bien que personnage central, est moins intéressant, ainsi que Pic’, alias Picasso (en hommage au célèbre peintre), artiste déconnecté volontairement du Processeur. A l’image de leur patronyme, tous sont un peu caricaturaux, tout comme les communautés des déconnectés et des traditionalistes (qui revendiquent un retour à une vie sous contrôle total). Les deux penchants, libertaires ou totalitaires, sont présentés sous un jour un peu trop manichéen. D’autre part, pourquoi l’auteur parsème-t-il son roman de nombreuses scènes de sexe inélégantes et superflues ? Peut-être pour répondre à la demande d’une partie du lectorat ciblé ? Ces scènes ne sont pas nécessaires, voire plutôt ridicules, et nuisent à la qualité du roman qui par ailleurs est bien mené.

La trame se déroule un peu comme une enquête policière sur la cause de l’extinction du Processeur. La structure et l’environnement de l’univers de la bulle fait penser au Monde inverti de Christopher Priest, dont les habitants eux aussi ne connaissent rien de l’extérieur et accordent une confiance aveugle à ceux qui les dirigent, comme ici les citoyens se laissent guider complètement par le Processeur. Les deux textes se questionnent sur l’illusion et sur le poids de notre éducation dans la manière de percevoir le monde et sa réalité. Le lecteur, tout aussi ignorant qu’eux, découvre en même temps que les protagonistes d’Eternity Incorporated la véritable nature de leur monde clos.

A la recherche de la liberté

Raphaël Granier de Cassagnac écrit sur la liberté de l’individu et les dictatures. Il s’insurge contre la peur, qui empêche d’avancer et d’évoluer. Il dénonce la léthargie, la politique de l’autruche consistant à nier les problèmes plutôt que d’y faire face. La bulle est contrôlée entièrement par le Processeur, les dirigeants étant tirés au sort parmi tous les citoyens, ces derniers étant délégués à une tâche particulière.

L’auteur souhaite faire passer un message autour du partage et de l’écoute, ainsi que de l’importance de l’art et de l’expression. Il met en scène des individus qui cherchent à obtenir plus de liberté. Le personnage de Sean Factory, même si poussé à outrance, est d’ailleurs peut-être inspiré de la vie de l’auteur, qui a lui-même assisté à des soirées de musique électronique à New York. Mais la question que l’on peut se poser en lisant le roman est la suivante : drogues, sexe, art et vie communautaire, cette perception d’un monde libre n’est-il pas trop réducteur ? Ce mode de vie permet-il vraiment une vraie liberté, celle de l’esprit ? Ce message au parfum hippie semble dater un peu, même s’il est basé sur un bon sentiment, l’amour universel. Il est vrai que la fin du livre contredit un peu cet aspect et cette vision des choses. La conclusion de l’ouvrage est d’ailleurs fort appréciable. Alors qu’en approchant du dénouement l’on s’attend à une fin plutôt consensuelle, elle est au contraire ironique et piquante.

Et pour ceux qui le souhaitent, il est possible de retrouver l’univers d’Eternity Incorporated sur le site web dédié créé par l’auteur, où l’on retrouve les trois personnages principaux, des informations sur l’auteur mais aussi quelques bonus, comme par exemple les morceaux de musique de Sean Factory ou des photos de l’extérieur prises par Ange Barnett. C’est une bonne idée à souligner, même si le site gagnerait à être un petit plus étoffé avec plus de contenu.

Un bon livre malgré quelques maladresses


Eternity Incorporated se lit vite et bien. Raphaël Granier de Cassagnac utilise des thèmes centraux de la SF (intelligence artificielle, course à la vie éternelle, catastrophe biologique planétaire, monde clos sur lui-même, etc.) en renouvelant la manière de les présenter. Dommage que certains aspects semblent trop simplistes ou caricaturaux, notamment dans l’expression de la liberté individuelle, mais la conclusion inattendue et ironique relève la qualité du roman.

Chloé