Focus Québec : l’interview de Jean Pettigrew
de Jean Pettigrew
aux éditions
Genre : Anticipation

Auteurs : Jean Pettigrew
Date de parution : mars 2009 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Jean Pettigrew est le grand manitou des éditions Alire. SF et polars, il est aussi l’éditeur des revues Alibis et surtout Solaris, la plus ancienne revueSF en langue française.

Un pied dans deux univers, et à la croisée de deux univers, son regard d’éditeur américain francophone apporte un éclairage singulier sur le paysage éditorial Outre-Atlantique, et casse quelques clichés à la vie dure.

ActuSF : Peux-tu nous retracer le parcours des éditions Alire, et nous les resituer par rapport au marché québécois ?
Jean Pettigrew : Les éditions Alire ont publié leurs premiers titres à l’automne 1996. À l’époque, nous étions la première maison québécoise à se spécialiser dans les genres littéraires pour adulte, c’est-à-dire la science-fiction, le fantastique et la fantasy, mais aussi le polar, le noir et l’espionnage. Quelques autres nous ont maintenant imités, pour le plus grand bien de la diversité des genres littéraires. L’autre particularité des éditions Alire est que nous avons décidé de publier directement nos inédits en format poche – là, il y a eu moins d’imitateurs !
Dans les premières années (disons jusqu’en 2001), Alire a été plus souvent qu’autrement identifié aux seuls genres SF & F en raison de la présence dominante d’auteurs comme Joël Champetier, Francine Pelletier, Esther Rochon et Élisabeth Vonarburg. C’est en 2000 que nous avons publié plus de polar (quoique nous publiions déjà Jean-Jacques Pelletier et Robert Malacci) en proposant des auteurs comme Jacques Bissonnette, Jacques Côté, Maxime Houde, Michel Jobin, Patrick Senécal (qui a aussi son côté fantastique, comme on le sait)… Depuis lors, Alire, du moins ici en Amérique francophone, est simplement reconnu comme la maison qui se spécialise dans les littératures de genres pour adulte, ce qui nous va très bien.

ActuSF : Concrètement, le Québec, c’est une population d’un peu moins de huit millions d’individus. Est-ce que c’est un marché suffisant pour établir un modèle économique pérenne dans l’édition de genre ?
Jean Pettigrew : S’il n’y avait que l’édition québécoise sur le marché québécois, oui. Mais comme il y a l’édition française qui accapare 60 % de notre marché (principalement en raison des traductions), voire 85 % dans le domaine des littératures de genre, non. Cela dit, du côté d’Alire, ça ne nous pose pas vraiment de problème puisque je vois mal les éditeurs québécois être en mesure de présenter une offre aussi diversifiée que celle auquel le lectorat québécois a droit dans la situation présente. En fait, je trouve même que, dans une certaine mesure, c’est un avantage puisque ça nous a obligés à développer le potentiel créateur des auteurs d’ici plutôt que de nous reposer en ne comptant que sur les revenus générés par les auteurs venus d’ailleurs.

ActuSF : Le marché de l’édition québécois diffère-t-il beaucoup du marché français, dans ses comportements ? Quels rapports les Québécois entretiennent-ils avec la littérature ?
Jean Pettigrew : La France est reconnue comme le pays de la littérature ; le Québec (et tout le Canada) est reconnu comme le pays des grands espaces et du froid. En prenant ces deux clichés au pied de la lettre, on n’est pas loin de la vérité. D’une part, le marché littéraire, ici, touche une population francophone dix fois moins nombreuse que celle de la France, mais dispersée sur un territoire autrement plus grand. Donc ce n’est pas du tout la même dynamique lorsqu’il est question de rejoindre le lectorat. D’autre part, même si le Québec a fait d’énormes progrès en ce qui concerne la lecture, nous sommes encore bien loin du niveau que l’on retrouve en France (et ce même si, année après année, on dit chez vous que la littérature recule – ce dont je ne suis pas sûr, soit dit en passant). La résultante de tout ça, c’est qu’ici : 1) un best-seller, ça commence à 5000 exemplaires vendus ; 2) il y a moins de points de vente de livres (lire librairie ou grande surface) dans l’ensemble de la province que seulement dans la ville de Paris (bon, je sais, il y a plus de gens à Paris que dans tout le Québec !) ; 3) les francophones lisent plus souvent et sans problème les versions originales anglaises – et encore plus dans les littératures de genre.

ActuSF : Être un éditeur américain en langue française, est-ce que ce n’est pas un exercice d’équilibriste qui demande une certaine abnégation ?
Jean Pettigrew : Si on associe le mot « abnégation » au fait qu’il est plus difficile de devenir millionnaire en éditant de la littérature francophone en Amérique du nord plutôt que de publier des traductions françaises d’auteurs anglophones en France, je veux bien (rires). Pour ma part, je crois que toute personne qui décide de devenir un véritable éditeur, c’est-à-dire quelqu’un qui met son énergie à développer le talent des auteurs (ce qui exclue bien évidemment les « publieurs »), montre un sens de l’abnégation certain. Que ce soit au Québec, en France ou ailleurs. Tiens, pour donner un exemple : qui connaît les personnes (éditeurs ou directeurs littéraires) qui sont derrière les succès de la filière des auteurs scandinaves de polars ? Le travail d’éditeur et de directeur littéraire (pour moi, c’est du pareil au même), c’est un travail qui se fait dans l’ombre, ne l’oublions pas, mais qui, paradoxalement, éclate au grand jour quand il n’est pas fait – je laisse vos lecteurs méditer là-dessus…

ActuSF : L’édition de genre bénéficie-t-elle, au Québec, d’un accueil plus attentif de la part des médias généralistes que ce n’est le cas en France ?
Jean Pettigrew : Quand Alire est arrivé dans le décor, on avait droit aux mêmes préjugés réactionnaires que ceux auxquels les littératures de genre ont généralement droit en France dans les grands médias, mais avec peut-être un niveau moindre de virulence. Mais la situation a rapidement évolué et on peut dire maintenant que l’accueil est tout aussi bon pour un roman de science-fiction, un roman policier ou un roman de littérature générale. Ne soyons pas modestes : le travail de sensibilisation qu’Alire fait depuis des années a joué un rôle non négligeable dans la perception des critiques, des journalistes (et surtout des chefs de pupitre) quant aux littératures de genre. Et donc il est normal, ici, d’avoir à la « une » du cahier culturel des grands quotidiens des auteurs de genre. Cela ne veut pas dire qu’il ne reste plus de poches de résistance, mais disons que la situation est meilleure que dans bien d’autres pays.

ActuSF : Quels sont les liens que les éditeurs québécois entretiennent avec le marché anglophone ? Est-il plus facile, du fait de votre proximité culturelle et géographique, de pénétrer ce marché ?
Jean Pettigrew : Pour ma part, je suis en contact plus ou moins permanent avec nombre d’intervenants anglophones des milieux SF & F et polar canadien anglais ou étasuniens. Je le suis beaucoup plus pour mon bénéfice personnel et professionnel plutôt que pour le leur, car la très grande majorité des intervenants anglophones connaissent bien peu de chose sur ce qui se fait hors anglophonie. Plusieurs des anglophones que je connais s’en désolent, et je les aime bien, plusieurs autres s’en sacrent… et je les aime bien aussi (rires). Mais je me permets souvent de dire à ces derniers que, bien qu’ils se targuent d’être des spécialistes de certains genres, ils ont des lacunes importantes puisqu’ils ne maîtrisent qu’une langue, certes celle qui produit le plus en SF & F, mais aussi celle qui traduit le moins. Et donc…
Côté business, la proximité n’a aucune importance. Si vous voulez intéresser un « publisher », il faut parler argent, chiffres de vente – ceux que vous avez faits, ceux qu’il peut faire ! Or, comme la plupart des publieurs du Canada anglais et des États-Unis sont unilingues et ne sont pas très intéressés par ce qui se fait ailleurs (cela dit, je ne les critique pas, ils ont déjà un bassin immense dans lequel pêcher !), ils sont souvent persuadés que ça n’intéressera pas non plus le lectorat anglophone, et donc bonjour le vicieux cercle. Mais, comme je l’ai dit, il y a « aussi » des anglophones qui sont intéressés par ce qui se fait ailleurs, qui lisent le français, qui adorent les auteurs étrangers, les sujets nouveaux, et Alire a donc plusieurs auteurs qui ont été, sont et seront traduits et publiés en anglais. Une chose intéressante à noter ici : tous nos titres traduits jusqu’à maintenant en anglais sont du fantastique ou de la science-fiction. Comme quoi les professionnels de ces genres sont peut-être plus « ouverts » que ceux qui travaillent dans le polar !

ActuSF : Comment expliques-tu les difficultés des éditeurs québécois à pénétrer le marché français ?
Jean Pettigrew : Très simplement : nous sommes, à toute fin pratique, les premiers éditeurs francophones non européens à prétendre offrir un produit français sur le marché français. Si ça ne pose aucun problème au public qui lit (un livre, c’est un livre, on aime ou on n’aime pas, un point), ça en pose tout un aux intervenants de la chaîne du livre française, qui a toujours tout contrôlé, y compris les traductions. Je m’empresse de dire que cette réaction est normale, d’autant plus que ça se passe dans le pays de la littérature, alors imaginez ! Ce qui est intéressant, c’est de voir qu’il y a en France, du côté de la non-fiction et des livres pratiques, des éditeurs québécois qui y publient depuis près de quarante ans, et que si ç’a été la croix et la bannière dans les premières années, c’est parfaitement intégré et accepté maintenant. Et donc l’arrivée en France d’éditeurs québécois dans le marché de la littérature et, pour bien préciser, aussi dans celui des littératures de genre, ça ne peut qu’enrichir la littérature.

ActuSF : On parle des couvertures ? Non ?
Jean Pettigrew : Si. Que le lectorat arrive mal à décoder, selon certains intervenants, qui ne sont pas assez typées, selon certains autres (là, c’est plus pour nos titres polars), qui ceci, qui cela… Le plus rigolo, avec les couvertures, c’est que, lorsqu’on est présent dans les salons (SF & F ou polar), le public français en général réagit à peu de chose près comme celui du Québec : la majorité aime, une minorité n’aime pas, et ça s’inverse d’un titre à l’autre. Tiens, toujours à propos des couvertures, voici une anecdote : à la dernière foire de Francfort, l’automne dernier, un éditeur turc (la Turquie était le pays invité de la Foire) qui passait devant le kiosque Alire a pilé net en regardant les titres exposés. Il a pointé le doigt vers l’une des couvertures (un titre de Jean-Jacques Pelletier) en disant « Thriller » ? On a dit oui, puis il en a pointé une autre (un des tomes de Reine de Mémoire, de Vonarburg) en disant « Fantasy » ? et nous avons de nouveau acquiescé. On a voulu engager la conversation, mais comme il ne parlait ni anglais, français ou espagnol, on s’est simplement échangé nos cartes de visite… et nous sommes actuellement en négociation avec des gens chez cet éditeur pour la publication de quelques titres. Comme quoi, les couvertures…

ActuSF : Quel est ton ressenti, ou ta lecture, du marché français, vu de l’autre côté de l’Atlantique ?
Jean Pettigrew : Nous sommes bien conscients, dans notre américaine contrée francophone, que le marché du livre en France est un marché qui est difficile, voire en crise, bien qu’il semble plus solide, pour l’instant, que celui des États-Unis, où c’est l’hécatombe depuis quelques mois dans les grandes boîtes. Est-ce que celles de France vont bientôt subir le même sort ? Possible. Je ne le souhaite pas, car c’est toujours la diversité de l’offre qui souffre dans ces cas-là, et donc le lecteur. Par ailleurs, si Alire (et d’autres éditeurs québécois) proposent ses titres sur le marché français, c’est justement parce que nous croyons à cette diversité, et que ça nous semble normal que les Français aient accès à tout ce qui se publie en francophonie. Et quand je vois l’arrivée très prochaine du marché numérique, je me dis que ça aussi, ça va chambouler la chaîne française traditionnelle du livre. Mais ceci est un autre débat…

ActuSF : Selon toi, penses-tu que l’édition francophone de genre a une opportunité à saisir avec cette convention mondiale ?
Jean Pettigrew : Toute visibilité est bonne à prendre, et c’est encore mieux quand elle est faite devant les intervenants majeurs d’une sphère d’activité, quelle que soit cette activité. La Worldcon, en SF & F, c’est « LA » manifestation puisqu’une grande partie du monde qui compte en anglophonie (agents, auteurs, éditeurs, illustrateurs, publieurs…) s’y rencontre, alors si ceux qui pensent, comme moi, que les littératures de l’imaginaire qui s’écrivent en français sont souvent de très grande qualité et participent pleinement à l’avancement de nos genres préférés, il m’apparaît normal de le dire et de l’exposer à « Anticipation 2009 » puisque c’est la première fois que la Convention mondiale se tient sur une terre francophone. Et comme cette terre francophone s’adonne à être en Amérique du nord, ça veut dire qu’il y aura sur place plus de décideurs, et que cette visibilité de l’édition francophone aura un impact certain. Pas sur le coup, mais certainement dans les années à venir.

ActuSF : Quels sont les projets des éditions Alire ?
Jean Pettigrew : Tout d’abord, pour « Anticipation 2009 », il y aura quelques parutions spéciales, dont entre autres trois recueils de nouvelles (de Laurent McAllister, d’Yves Meynard et d’Élisabeth Vonarburg). De plus, l’automne qui vient risque d’être le plus important de la maison, car on publiera le nouveau roman de Patrick Senécal, Hell.com, et qu’on annonce la sortie au cinéma de 5150, rue des Ormes (avec dans le rôle-titre Marc-André Grondin, qui vient de remporter le César du meilleur espoir masculin du cinéma français), et peut-être aussi des Sept jours du talion, dont le tournage est aussi terminé. Enfin, on terminera cette saison mémorable avec la publication du dernier tome de la série des « Gestionnaires de l’apocalypse », de Jean-Jacques Pelletier, l’un des titres les plus attendus de l’année, tous genres confondus !

Et pour 2010, dernière « grande date » de SF, ma boule de cristal me révèle qu’elle sera fertile en belles surprises… et en général, cette bonne vieille boule, elle est plutôt fiable !

Propos recueillis par mail, le 17 mars 2009
par Eric HOLSTEIN

Eric Holstein