Ganesha - Mémoires de l’Homme-Éléphant
de Xavier Mauméjean
aux éditions Mnémos ,
collection Icares
Genre : Fantastique
Sous-genres :
  • Fantasy urbaine

Auteurs : Xavier Mauméjean
Couverture : Sébastien Hayez
Illustrations : Bruno Lachard
Date de parution : juin 2007 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Roman
Nombre de pages : 272
Première parution : 1999

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Dieu n’existe plus. Il me l’a écrit.

Parce qu’il ne dort pas beaucoup, Xavier Mauméjean a l’étrange faculté de se manifester – et ce, presque simultanément – aux quatre coins de notre petit landernau esseffeux. Directeur, avec Guillaume Lebeau, du Club Van Helsing, mais aussi de la toute nouvelle collection Royaumes Perdus qui démarrera en septembre chez Mango, il reste, avant tout, un auteur. Jeunesse avec son camarade Heliot, qu’il n’hésite pas à subvertir pour une fantaisie adulte sanguinolente parue sous pseudo chez Mnemos (Bloodsilver), mais surtout solo. Solo, qui rime, comme chacun le sait, avec brio. Il s’est ainsi vu récompensé par un Rosny pour La Vénus anatomique, et par un prix Bob Morane pour La Ligue des Héros. Et en 2000, c’est le prix Gérardmer / Fantastic’Art qu’il décrochait pour Ganesha - Mémoires de l’Homme-Éléphant.

Sept ans et un généreux travail de réécriture plus tard, Xavier Mauméjean nous emmène de nouveau à la rencontre de Joseph Merrick, alias Elephant Man.

L’âge de raison

Tout le monde est persuadé que c’est Joseph Carey Merrick qui demeure dans cette chambre appropriée du London Hospital. Frederick Treves, son médecin et pygmalion qui, allez savoir ? s’obstine à l’appeler John, l’infirmière Taish, la native des îles Faroë qui a l’étrange pouvoir de repérer les « hommes-creux », et même le petit Jackal, gamin des rues débrouillard qui lave les sols de l’hôpital. Tous, absolument tous, croient avoir à faire à Joseph Merrick. Mais ils ont tort.

Car derrière la difformité presque obscène de ce visage, incarné dans ce corps contrefait, se cache le dernier avatar de Ganesha, fils de Shiva, fils de Pavrati, Seigneur des catégories, du commencement et des obstacles, divin patron des arts et des sciences, dieu de la sagesse et de l’intelligence. Ganesha, venu une fois encore parmi les hommes pour les protéger en ces temps hostiles. Même pour un dieu.

Ganesha est là « pour aider les hommes », et c’est ce qu’il va faire, par le prisme des quatre enquêtes qui vont occuper toute l’année 1889. Quatre enquêtes, quatre saisons, qui sont autant des phases chrysalides vers un autre monde. Un monde qui, il le sait, ne sera plus le sien.

D’un monde à l’autre

Premier roman écrit par Xavier Mauméjean, publié au Masque en 2000 et totalement épuisé depuis, Ganesha était, et reste à certains égards, un roman policier. Mais à l’occasion de cette réédition l’auteur à décidé de capitaliser sur son potentiel transgenre, pour en faire la chronique d’un monde qui bascule dans le matérialisme.

L’Angleterre victorienne fournit donc un décor idéal. Elle est le berceau de la révolution industrielle, qui est la manifestation sans doute la plus ostentatoire de ces changements. Les grandes avancées technologiques ouvrent, certes, une ère de modernisme, mais elles sont le contrepoint d’une société fracturée, qui drosse sur des rivages miséreux des millions d’hommes et de femmes. Cette Grande Bretagne triomphante s’illustre aussi par sa politique impérialiste (Hobson forgea le terme pour elle) qui annonce les grandes crises du XXème siècle et ébauche l’échiquier géopolitique que nous connaissons aujourd’hui.

D’autres que Xavier Mauméjean ont déjà usé de ce procédé, à commencer, cette année, par Ian R. MacLeod avec son Âge des Lumières. Mais si l’idée d’utiliser la fiction pour porter témoignage de ce passage de témoin n’est pas inédite, celle d’incarner dans le corps de Joseph Merrick, le dieu à tête d’éléphant venu une dernière fois marcher parmi les hommes, l’est nettement plus. Tout comme celle de recourir à l’enquête policière, plutôt qu’à la fable ou à la parabole.

Si on sait Mauméjean fervent admirateur de Sherlock Holmes, il n’a réservé cette fois qu’un cameo à son héros fétiche. Et c’est résolument du côté du Robert Louis Stevenson du Suicide Club qu’il va falloir nous tourner. Difficile de ne pas penser au Prince Florizel de Bohème et à son infatigable garde du corps, le colonel Géraldine. Même prestance décalée, mais aussi même ambiance ténébreuse, sur le fil de l’imaginaire.

Or pour cette réédition, Xavier Mauméjean a décidé de s’abandonner sans retenue à ce fantastique dont Stevenson se détourne toujours en fin de compte. C’est d’ailleurs ce qui a constitué l’essentiel du travail de réécriture. En étoffant l’histoire de Merrick, en choisissant d’en faire le pivot d’un monde de croyances et d’imaginaire qui, trop vite, se dilue dans le matérialisme de la modernité, il confère à son roman une portée symbolique indéniable. Et parce qu’il a du talent, et sait contraindre son écriture à cette élégance stricte de l’ère victorienne, la greffe prend bien. Mieux même, on se prend à croire à l’érudtion et à l’esprit de celui qui ne fut qu’un monstre de foire, avant de devenir une attraction malsaine pour cette aristocratie qui périssait d’ennui et de frustration.

Mais parce qu’il a dû composer avec un matériau original antérieur, on regrette que l’ordonnancement des meurtres ne suive pas cette spirale descendante vers le matérialisme. L’intrigue clinique de l’été aurait certainement constitué un point d’orgue plus logique que ce final réussi, certes, mais indéniablement plus mystique.

Et de mysticisme il est bien question cette fois encore. Rien d’étonnant, allez vous me dire, pour quelqu’un ayant vu couronner quatre années d’études à l’université catholique de Lille par un certificat de théologie. Et tout comme dans Car, Je suis légion, Mauméjean nous parle de la foi, où plus exactement de la perte de la foi. Celle que les hommes plaçaient en leurs dieux, avant que l’âpreté de cette aube industrielle ne les incite à la leur retirer, mais aussi, étrangement, celle que les dieux plaçaient en leurs créatures. Une foi, qu’eux, n’ont pas reniée. Et c’est pour honorer ce pacte ancien que Ganesha revient parmi nous, s’offrir à l’oubli. Il sait que les temps ne lui sont plus propices et que c’est dans l’ordre des choses. Après tout, n’est-il pas le Seigneur des changements. La pauvreté de son avatar, pâle écho de son incarnation éléphantine, témoigne de la déliquescence de son monde. Carcasse déjà putride que la vermine envahit, laissant la place à la monstruosité. Monstruosité physique, mais aussi morale, matérielle, et même intellectuelle lorsqu’elle corrompt l’intelligence jusqu’à la psychose. Ganesha - Mémoires de l’Homme-Éléphant est un roman noir. Du noir de la suie des crassiers. Il nous emmène dans le sein de la bête de fer et de raison, là où le rêve n’a plus sa place. Demeure alors, l’ambiguité du message. L’humanité dont nous parle Xavier Mauméjean s’est-elle émancipée ou perdue ? 

Une question à laquelle vous devrez répondre seuls, et c’est là l’un des nombreux mérites de ce roman habilement remis au goût du jour. Une fois de plus on se laisse prendre par l’intelligence de la plume, la finesse du propos, et on se dit que Ganesha - Mémoires de l’Homme-Éléphant, vient bien joliment clore un premier semestre 2007 qui fut particulièrement de haute tenue pour les éditions de l’Imaginaire. Et on se dit aussi que, décidément, à chaque roman Mauméjean confirme un peu plus tout le bien que l’on pense de son talent.

Eric Holstein

Mystères sacrés, sacrés mystères

La maquette de la cathédrale Saint-Philips est mise en avant dès la page 10 et Joseph l’achève en réclamant du temps pour « une dernière tâche » page 257, avant d’aller affronter Jaimery.
La tentation est grande alors de camper un parallèle entre cet édifice à l’échelle réduite et l’édification littéraire et narrative à laquelle se livre ici Xavier Mauméjean.

Comme les compagnons, il marque de son poinçon quelques pièces de son œuvre en dissimulant ça et là des clins d’œil malicieux à l’attention du lecteur attentif les titres de ses précédents romans (La Vénus anatomique, Car, Je suis légion) et des ouvrages à paraître (Lilliputia).

Quelques chapelles (pas toujours blanches)

Mauméjean consacre des pièces de son récit à plusieurs « chapelles » ou grandes figures littéraires. Un condensé de la littérature anglaise semble en effet orner les bas-reliefs ou les clés de voûte de l’ensemble. Sherlock Holmes d’abord, pour la matière policière, plus délayée dans cette réecriture. Comme le fait remarquer le site http://www.coolfrenchcomics.com/she..., Thomas R. Jaimery est quasiment l’anagramme de James Moriarty. Shakespeare, Milton et Wilde apparaissent dans le récit.

Alice au pays des merveilles est évoqué ne serait-ce que par l’un de ses plus célèbres illustrateurs, Sir John Tenniel mentionné p. 149.

Les fantaisies de l’architecte

Mais Mauméjean est un bâtisseur fantaisiste. Alors que l’épisode d’hiver pourrait se déployer dans une veine dickensienne, la résolution de l’énigme mêle intuition divine (scène de divination à l’appui) et intervention de la haute société, Merrick emprunte la voie « royale » pour marcher vers l’indice que dissimule la pantomime inspirée de Perrault.
La partie estivale aurait pu donner lieu à d’aimables scènes de cottage dans la campagne anglaise ; or elle tourne au macabre gothique teinté d’approche psychanalytique avec cette famille qui rivalise de méchanceté et l’apathique borné.

Les enjeux des différentes affaires vont croissant d’une menace sur une rue de pauvres gens, on passe à une dimension géopolitique impliquant des financiers, des politiques et des dirigeants. La « trêve » estivale semble concerner un cadre plus local mais ce n’est pas moins que les tréfonds de l’âme humaine et le fonctionnement de la mécanique corporelle et cérébrale qui sont impliqués. Dans le round final, comme l’annonce Merrick et Jaimery, le monde s’efface dans les rêves de l’éléphant. Et si les figures du tarot rejoignent les attractions de foire dans une sorte de fusion de l’ésotérisme et de la farce, l’heure reste grave cependant, quasi crépusculaire ».

A ce plan en quatre patries est adjoint un édifice supplémentaire : les mémoires proprement dites de Merrick, ses nombreux flash-back sur son enfance ainsi que ses fortunes diverses au sein de l’hôpital (les complots qui se trament) et de la société londonienne dans son ensemble.

« Laissez-là votre logique pesante qui vous embarrasse »

Sans surprise en plus des éléments narratifs et ornements malicieux, le matériau le plus travaillé est celui de la langue. Merrick revenu de tout a le sens de la répartie, les mots d’esprits et les conclusions brillantes souvent fort cyniques émaillent le roman.
Passages lyriques, ton journalistique, communications scientifiques, confidences et altercations font varier le ton fort à propos. Et le côté très british renforce l’ambiguité même du propos. Dans l’understatement, le raisonnement s’égare et l’on ne peut conclure de rien. Ici l’élémentaire cher à Watson n’a plus sa place.
Folie, humanité, monstruosité et divinité s’imbriquent, se parasitent, s’amplifient pour mieux s’annihiler.

Et même si l’on a tenté de dresser un plan de l’édifice tel qu’on l’a parcouru lors de notre lecture, il faut faire ici l’aveu que sans doute des trompe l’œil nous ont lancé sur de fausses pistes, l’on n’a pas forcément exploré tous les plans de cette œuvre, raté certaines trappes et passages secrets.
L’on ne saurait donc que recommander à chaque lecteur de pousser et passer les portes de ce livre, cathédrale mêlée à un temple hindou.

Nathalie Ruas

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