ITW Arthur C.Clarke
de Arthur Charles Clarke
aux éditions
Genre : SF

Auteurs : Arthur Charles Clarke
Traduction : Annaïg Houesnard
Date de parution : juin 2011 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Cette interview est parue dans Locus en 1999.

Durant un voyage en Asie, John L. Coker, photographe pour Locus, a rendu visite à Arthur C. Clarke au Sri-Lanka, en février 1999. Il commence l’interview en montrant à ce dernier un album photo de personnalités de la science-fiction. L’interview inclut de plus des extraits de l’Egogram (Égogramme) du nouvel an, où Clarke décrit ses activités récentes.
 
Arthur C.Clarke : Voilà une belle galerie de lascars ! Je n’avais aucune idée que Harry Harryhausen était toujours en vie. Ray Bradbury, Forry Ackerman … j’ai ici un cd-rom d’Ackerman. A. E. Van Vogt – je dois dire que son épouse, Lydia, est une belle femme. Elle ressemble assez à ma sœur, qui était ici il y a peu. Grands dieux, Damon Knight ! Il ressemble de plus en plus à un rabbin défroqué – si un rabbin peut être défroqué. Harlan Ellison ! Comment va-t-il ? Transmettez-lui toute mon affection, s’il vous plaît. Je crois avoir dit quelque part que, de toutes les personnes que je connais, Harlan a le plus grand ratio physique/cœur.
 
C’est fou, Jack Williamson nous enterrera tous ; il a dû passer un pacte avec le diable, ou quelque chose de ce genre. Quatre-vingt dix ans, et il écrit mieux que jamais. C’est une vie formidable tant que cela dure, si l’on considère l’alternative. Et voilà Sprague de Camp, qui ressemble à un personnage du Monde Perdu d’Arthur Conan Doyle.
 
JLC  : Vous êtes venu à Ceylan pour la première fois en 1954. Qu’est-ce qui vous a poussé à vivre ici ?
Arthur C.Clarke : J’étais en route vers l’Australie. Pour faire court, la réponse est : trente hivers passés en Angleterre. Mais, bien sûr, j’étais de plus en plus intéressé par l’océan, et c’est ce qui m’a amené ici. Nous avons ici une importante association [Underwater Safaris], dirigée par Hector et Valérie.
 
Vous avez vu ce calendrier ? Chaque jour de l’année, il y a quelque chose en rapport avec l’espace. J’ai reçu une lettre venant de l’un des associés de Von Braun, lequel dénigre complètement le tourisme spatial. Avez-vous vu le spot d’Apple pour le Super Bowl ? Trois millions de dollars pour soixante secondes ! Impressionnant ! Je l’ai là, sur un disque ZIP.
 
Communiqué de presse d’Apple Computer, Inc. : Apple Computer, Inc. et son agence de publicité ont créé un spot télévisuel de soixante secondes pour annoncer que les Macintosh ne souffrent pas du bug de l’an 2000 (Y2K), lequel infecte les ordinateurs du reste du monde. Le message est récité par HAL, l’ordinateur du film classique 2001, l’Odyssée de l’espace, par Stanley Kubrick. Apple a mis le spot à disposition sur son site internet (www.apple.com), et plus de 250 000 copies furent téléchargées durant les trois premières semaines de janvier 1999. Après cet accueil phénoménal, Apple a décidé de diffuser HAL durant le Super Bowl de cette année.
 
Arthur C.Clarke : Avez-vous vu le panorama 3D de Mars ? Il fait un kilomètre de large. On peut distinguer chaque caillou. Il faut qu’on y jette un coup d’œil. J’arrive toujours à peine à y croire, vous savez. Quand on me demande si je suis déçu par ce qui se passe en ce moment dans l’espace, je réponds « Sûrement pas. » Cependant, je viens d’écrire un message à l’International Space University (ISU). Beaucoup de jeunes qui étaient branchés là-dessus sont à présent des gens qui pensaient, à l’époque, qu’ils pourraient aller dans l’espace en cette fin de vingtième siècle. Comme pour l’idée selon laquelle il existerait de la vie sur Europe, c’est mon ami Dick Hoafland qui avait proposé cette théorie pour la première fois ; c’est un « scientifique fou » que j’ai rencontré avec Wally Schirra et Walter Cronkite pendant le reportage CBS d’Apollo 11.
 
 
Arthur C.Clarke - Egogram 98  : "J’ai participé à des liaisons satellite au cours de l’année, pour l’Institut du Film Américain (AFI) à l’occasion du trentième anniversaire de 2001 : pour la NASA, en lien avec l’étude topographique de Galileo sur Europe ; ainsi que pour mon ancien employeur, Institution of Electrical Engineers (Institut des Ingénieurs en Électrique), pour une soirée souvenir nostalgique."
 
Arthur C.Clarke : L’Institut de Recherche Avancée Arthur C. Clarke a été fondé en 1984. Il concerne les ordinateurs, les communications, la robotique et les applications spatiales. Il est situé à environ dix kilomètres d’ici, et c’est un endroit assez grand. Maintenant, il faut que je vous montre un truc de Discovery Channel qui est arrivé hier soir d’Orlando. [Il lance une vidéo de cinq minutes sur un hydrodome BOB, un submersible permettant des déplacements plus libres, une plus grande visibilité, et possédant les qualités nécessaires pour communiquer avec d’autres plongeurs ou avec la surface.]
 
JLC : Quand j’ai discuté avec les De Camp, ils m’ont demandé de vous saluer de leur part. Dans une lettre récente, Sprague fait mention d’un voyage de recherche qu’il a effectué en 1966 avec Alan Nourse, dans le but de visiter des sites pour son livre Great Cities of the Ancient World (Les Grandes Cités du Monde Ancien). Il se souvient que durant la première étape de son circuit, à Colombo, vous êtes venu en empruntant une autre voiture, accompagné par Hector, dans le but de gravir le rocher de Sigirîya avec eux. Il dit que le temps où il escaladait des montagnes est derrière lui.
 
Arthur C.Clarke - Egogram 98  : "Bien que je ne sois plus capable de marcher sans assistance, je joue toujours quotidiennement au ping-pong, en m’appuyant contre la table. Mis à part quelques toux et rhumes occasionnels, ma santé a été plutôt bonne : j’aimerais pouvoir en dire autant de ma mémoire.
 
Le jour de l’An, le Haut Commissaire britannique m’a fait part d’une remarquable nouvelle : sa Majesté m’octroyait un titre de chevalier pour « Services rendus à la Littérature. » J’ai considéré cela comme un compliment envers le genre de la science-fiction dans son ensemble autant qu’envers moi. Les mandarins de la littérature anglaise pourraient fourrer cette nouvelle dans leurs pipes et se la fumer."
 
Arthur C.Clarke : Je n’ai pas beaucoup de temps pour lire, mais on vient tout juste de m’envoyer quatre ou cinq livres fantastiques traitant du fonctionnement de l’esprit. Dans l’Étoffe de la réalité de David Deutsch, ce dernier est convaincu qu’il existe des univers multiples, des multivers ; un nombre infini d’univers. C’est une idée renversante. J’ai reçu l’autre jour une gentille lettre du Dalaï Lama. Il a lu Les Neuf Milliards de Noms de Dieu. Cela parle d’un ordinateur dans un monastère tibétain, une de mes histoires les plus célèbres.
 
Arthur C.Clarke - Egogram 98  : "J’ai en attente un ou deux livres et environ dix projets pour la télévision ainsi que pour le cinéma, donc l’ennui est le dernier de mes problèmes. Une déception récente : bien que Steven Spielberg ait posé une option sur Le Marteau de Dieu, ce dernier n’a pas du tout été mentionné comme source pour son Deep Impact. J’ai amèrement pleuré tout le long du chemin vers la banque."
 
JLC  : De nos jours, les gens cherchent des solutions technologiques à beaucoup de nos problèmes modernes. Faudrait-il ralentir  ?
Arthur C.Clarke : Il faudrait accélérer. Mais il y a certaines technologies, de toute évidence beaucoup de technologies militaires, que j’aimerais voir arrêtées. Mais la civilisation est la technologie. Voulez-vous abolir le feu et les vêtements ? Quelqu’un va venir d’Amérique la semaine prochaine. Il va prendre quelques-uns de mes cheveux et les lancer dans l’espace extra-atmosphérique. Ainsi, dans peut-être cent millions d’années, quelqu’un pourra me cloner. Cela s’appelle le Projet Rencontre. C’est une idée intéressante, non ? Il a déjà lancé quelques véhicules spatiaux, c’est son métier.
 
JLC : Dans le monde actuel, quel est le plus grand danger pour l’humanité ?
Arthur C.Clarke : L’humanité. Nos seuls espoirs sont l’intelligence et le bon sens, ce qui est si rare. Les choses que l’on lit dans les journaux, ou les choses que disent les politiques… Je n’en nommerai aucun, mais on peut songer à beaucoup d’exemples.
 
J’espère voir l’année 2001. Avez-vous vu le débat auquel j’ai pris part, à propos du millénaire ? On m’a demandé d’écrire un petit mémorandum sur ce que je pensais que tout le monde savait à propos du premier janvier 2001.Il y eut instantanément une tempête de protestations. J’étais un rabat-joie, un empêcheur de tourner en rond. En fait, cela vous donnerait un prétexte pour faire la fête pendant toute une année. Il faut bien fêter l’an 2000, mais le millénaire est en 2001. De plus, certains chrétiens ont fait des histoires. Pourquoi n’ont-ils pas fêté le millénaire du Christ quand il a eu lieu, il y a cinq ans environ ?
 
Arthur C.Clarke - Egogram 98  : "L’année a pris fin avec un unique hommage de mon pays d’adoption, l’émission d’un timbre affichant mon portrait en surimpression sur la configuration des satellites en orbite géostationnaire. Je n’avais certainement jamais imaginé que cela arriverait quand je triais les lettres au bureau de poste Bishops Lydeard, il y a soixante-cinq ans."
 
Arthur C.Clarke : Mon nouveau livre vient d’être révisé, et il fait sept cents pages. Il s’intitule Greetings, Carbon-based Bipeds. C’est une sélection de mes textes hors fiction des soixante-cinq dernières années, commençant avec des articles de 1934, avec en plus une vaste collection de photos montrant mon évolution de l’enfance à la sénilité. Il est édité par mon vieil ami Ian Macauley, qui a fait du super boulot avec ce livre. Il doit sortir en août, chez St Martin’s. Vous ne pourrez pas y échapper.
 
Ce fut triste de perdre Bob Bloch. Vous avez entendu cette phrase à lui : «  J’ai le cœur d’un petit garçon. Dans un bocal sur mon bureau. » Vous savez quel était son passe-temps ? Il élevait des vautours de race. Nous avons reproduit la dernière lettre qu’il m’a envoyée, laquelle m’a fait pleurer, dans le nouveau livre.
 
JLC : Avez-vous lu "Once more around the Bloch 1" ? Je crois qu’à l’origine, cela devait s’appeler One More Story to Tell, mais il y a eu certaines pressions pour que le titre soit changé.
 
Arthur C.Clarke : Je ne l’ai pas lu, mais c’est un titre superbe. Dans ce cas précis, ils avaient raison de le modifier. Mes titres favoris dans le Guide du Voyageur Galactique sont entre autres Les Origines de l’Erreur de Dieu et Quelques Exemples des plus Grandes Erreurs Divines. J’ai rencontré Douglas Adams à une soirée avec Christopher Reeve, lequel est en train de se remettre lentement à présent, je crois, et réalise un film. Je crois que le titre que je préfère entre tous est How Much for Just the Planet ? (Combien pour la Planète Seulement ?)
 
Steven Baxter, qui est peut-être à présent l’écrivain anglais de science-fiction numéro un, vient de terminer un livre fondé sur mon idée, intitulé Lumière des Jours Enfuis. En fait, l’idée de voir le passé n’est pas vraiment nouvelle, mais elle n’a jamais été pleinement explorée. Et à présent, je crois que nous pouvons entrevoir des technologies qui pourraient nous permettre de le faire. Auparavant, ce n’était que de la magie pure, personne ne savait comment cela pourrait être réalisé. Si l’on pouvait voir dans le passé, voir tout ce qui a eu lieu, alors tous les mystères seraient résolus. L’histoire toute entière s’ouvrirait à nous. De plus, cela aurait un effet sur chaque aspect de la vie sociale d’aujourd’hui. Tous les complots deviendraient impossibles, il n’y aurait plus de vie privée. Les implications sont sans fin. Il y a plusieurs années, j’ai écrit une histoire sur ce sujet, Le Parasite, où dans le futur, tout ce que nous faisons est surveillé par des voyeurs.
 
En ce qui concerne cette idée de voir le passé ou de reproduire des sons du passé, la seule tentative ayant été faite dans ce sens fut d’utiliser la poterie. Le tour du potier agit comme un phonographe très primitif, et en principe il devrait être capable d’enregistrer des fragments sonores. Si quelqu’un se mettait à inspecter les pots avec un transducteur, on pourrait peut-être trouver des bribes et des parcelles de son. C’est l’idée du phonographe originel d’Edison, un cylindre en cire et une aiguille posée dessus. Ce serait très peu efficace, et il faudrait écouter pendant très longtemps les sillons d’un pot pour voir si un son a été capturé pendant sa fabrication.
 
JLC : Certains des plus vieux enregistrements ayant été faits sont en train de se détériorer dans les archives, et les scientifiques les passent une dernière fois afin de les restaurer et de les numériser sur ordinateur. Quels sont les films de science-fiction présentant une vision du futur avec laquelle vous seriez plutôt en accord  ?
 
Arthur C.Clarke : Eh bien, la vision du futur présentée dans 2001 était en avance de quelques décennies. Blade runner est un classique, bien sûr. Vous ne croyez pas qu’il serait temps qu’on nous présente un futur joyeux ? Vous avez vu Jurassic Park ? Je l’ai trouvé fantastique ! Très effrayant.
 
Il y a tant de choses dans le monde, il est impossible de tout lire. Ce qu’il nous faut, ce sont des agents intelligents. En fait, quelqu’un va bientôt venir me voir ; un type qui conçoit des agents intelligents qui vont parcourir le net et ramener ce qui vous intéresse. Ça ne fonctionne pas toujours, car très souvent, on ne sait pas ce qui nous intéresse avant de tomber dessus par accident.
 
Avez-vous vu l’article dans le New Yorker, à propos des degrés de séparation ? L’une de mes amies, qui est peut-être la femme la plus puissante du monde, est le tsar culturel de Chicago. Dans cet article, elle connaît tout le monde et met tout le monde en relation. L’article parle du nombre de degrés qui vous séparent de n’importe qui d’autre. Quand je pense au nombre de personnes que je connais, que j’ai rencontrées, à qui j’ai parlé, ou avec qui j’ai eu un contact quelconque, je me dis que je suis séparé du reste de la population mondiale par un degré seulement.
 
Arthur C.Clarke - Egogram 98  : "De façon peut-être surprenante, je ne passe pas beaucoup de temps à penser au futur, bien que j’aie fermement l’intention d’en voir encore un bon morceau. Je quitte très rarement le confort et la commodité de la grande maison que je partage avec ma famille d’adoption : Hector et Valerie Ekanayake et leurs trois adorables filles, Cherene, Tamara et Melinda. Jour et nuit, je suis de plus en plus rarement éloigné de plus d’un mètre de mon bien-aimé chihuahua, Pepsi ; le chien le plus intelligent, attachant et exigeant que j’aie jamais connu. Il est aussi ce qui se rapproche le plus d’un ET de ce côté de l’Alpha du Centaure.
 
Si on m’accordait trois vœux, ce serait : 1) la paix au Sri Lanka – et dans le monde entier, si ce n’est pas trop demander ; 2) Les premiers prototypes commerciaux des systèmes à énergie propre et virtuellement infinie qui mettront fin à l’âge du carburant fossile ; 3) La preuve qu’il existe de la vie ailleurs que sur Terre – de préférence intelligente, bien que je me contenterais de n’importe quoi capable d’assembler deux cellules. Il y a certains signes montrant que le premier pourrait être en vue, et j’attends le deuxième « très bientôt, maintenant » depuis les cinq dernières années. En ce qui concerne le troisième – eh bien, je n’en sais pas plus que vous."

1Jeu de mots portant sur le nom de l’auteur, Bloch, et l’anglais « block », pâté de maisons.

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