ITW Aurélie Villers
de Aurélie Villers
aux éditions
Genre : Actes de colloque

Auteurs : Aurélie Villers
Date de parution : septembre 2011 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage :

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Aurélie Villers a rédigé une thèse sur Mars dans les romans de science fiction américain des années 90. Nous lui avons posé quelques questions...

 
Actusf : D’abord pourquoi le sujet vous a intéressé au point d’en faire l’objet de votre thèse ?
Aurélie Villers : Pour être honnête, j’avais initialement un autre projet. Je vous voulais concentrer mon travail de thèse sur la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson (Mars le Rouge, Mars la Verte et Mars la Bleue), mais devant l’absence complète de sources contemporaines sur le thème de Mars, je me suis dit qu’il était peut-être plus judicieux de débuter par un défrichage du champ et de tenter d’expliquer l’engouement pour Mars dans les années 1990 puisqu’on compte une trentaine de romans martiens publiés aux Etats-Unis sur cette seule période.
 
Mais ce sont d’autres lectures de science-fiction qui m’ont menée à Mars en premier lieu. J’ai toujours adoré lire des utopies et des dystopies (au point d’en avoir fait le sujet de mes travaux universitaires précédents) et quand j’ai par hasard lu la trilogie martienne de Robinson, j’ai trouvé là la meilleure tentative d’utopie moderne (qu’il appelle d’ailleurs « optopie », reprenant le terme de Johanna Russ, c’est-à-dire une tentative d’inventer la meilleure société potentiellement réalisable).
 
Actusf : Sait-on quand Mars a commencé à intéresser les romanciers ?
Aurélie Villers : Je dirais, à part quelques grandes figures qui s’y sont intéressées au Moyen Age ou durant la Renaissance, au même moment où elle a commencé à fasciner l’ensemble du grand public : à la fin du XIXème siècle. La vraie « folie martienne » a débuté dans les années 1880-1890, avec la découverte révolutionnaire de ce que Schiaparelli croyait être des canaux martiens. Plus généralement, il a fallu que les astronomes se tournent vers elle et commencent à en dresser des cartes pour que tous s’enflamment, le public, les écrivains comme les spirites. Le premier grand « auteur martien » fut encore une fois un Français : Camille Flammarion.
 
Actusf : Pourquoi la planète rouge a connu un certain engouement dans les années 90 ? Et pourquoi le soufflet est-il retombé ?
Aurélie Villers : J’y vois plusieurs raison. La première tient aux photographies de Mars envoyées par les différentes sondes. Il a fallu un certain temps aux auteurs pour avoir des idées d’exploitation réaliste des données fournies par ces photographies. Par ailleurs, c’est à ce moment que la Nasa a souhaité passer à l’étape supérieure et commencer une entreprise de lobbying pour envoyer des hommes sur Mars. Vu le budget que cela aurait nécessité, il lui fallait mener une très bonne opération de communication pour convaincre le public, et quoi de mieux alors que de commencer par séduire les lecteurs de SF ? C’est probablement ce qui explique qu’elle ait accueilli et conseillé plusieurs auteurs anglo-saxons. Toujours en termes d’image et de relations publiques, les années 1990 marquent la création de la « Mars Society » de Robert Zubrin, qui poursuit des buts identiques (l’ouvrage de Zubrin, The Case for Mars/Cap sur Mars, qui présente et popularise ses objectifs réels pour la planète, date de 1996).
 
Les autres raisons sont plus subjectives. L’année 1990 (et par extension, toute la décennie) marque le centenaire de deux événements majeurs : la première « folie martienne » européenne que j’ai évoquée, mais surtout, pour les auteurs américains concernés, la clôture de la Frontière, c’est-à-dire la fin de la colonisation de l’espace des Etats-Unis, la vague de pionniers ayant alors atteint la côte ouest. Pour les Américains, cela a signifié le terme de toute possibilité d’expansion de leur territoire. Lire les romans martiens des années 1990 en ayant cela à l’esprit explique bien souvent le désir de colonisation des héros et leur volonté de faire de Mars un nouveau territoire où s’installer et à exploiter, la suite de l’utopie qu’a pu être la conquête de l’Amérique. Enfin, la décennie 1990 marque aussi la fin d’un siècle, avec les échos apocalyptiques qu’elle avait pu avoir chez certains mille ans auparavant. La découverte et l’envie de conquête d’une nouvelle Terre a dû jouer un rôle non négligeable pour ces auteurs au fait de la dégradation écologique et de la surpopulation de la nôtre. Mars, c’est aussi la possibilité d’un nouveau départ après une première chute.
 
Il est plus facile de répondre à la seconde question. Le courant martien de la SF des années 1990 s’est tari parce rien de nouveau n’a été découvert depuis, et parce que, bien sûr, aucune mission habitée n’a encore été envoyée sur Mars. Les auteurs de SF martienne dite « réaliste » ont besoin de sources et la SF martienne plus imaginative n’est plus si populaire depuis que l’on sait à quoi Mars ressemble réellement. Ceci étant dit, Andrew Stanton est en train d’adapter John Carter…
 
Actusf : Dans l’interview accordée à Ciel et Espace, vous évoquez le rôle de la Nasa. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Aurélie Villers : Je l’ai un peu évoqué en répondant à la question précédente. Davie E. Nye, un universitaire qui s’intéresse aux influences de la technologie sur la société américaine, explique par exemple que la Nasa a reconnu avoir mal « vendu » les missions Apollo au public. Pour lui, si les missions lunaires se sont arrêtées, c’est parce que la Nasa n’a pas su convaincre le public de leur caractère indispensable en amont. On peut comprendre que cette dernière ait souhaité mieux faire avec Mars en s’attachant les services des grands auteurs de SF, de façon plus ou moins avouée (Stephen Baxter, Kim Stanley Robinson, par exemple). Il est même certain cas d’employés de la Nasa ou de firmes qui travaillent pour elle qui sont devenus auteurs pour l’occasion, comme Steven McCullough (employé de Jet Propulsion Laboratory) et son roman de 1998, Returning to the Garden, ou Joseph J. Philips avec Operation Elbow Room, paru en 1995 (ces romans ne sont pas traduits, mais ce n’est pas une grosse perte pour le lectorat français).
 
Actusf : Y’a-t-il des courants, ou tout du moins des tendances dans la manière dont les auteurs de science fiction parlent de Mars ?
Aurélie Villers : Sur la décennie, oui, c’est le cas. Mais ce sont souvent les ouvrages qui ne suivent pas le schéma du roman martien type qui sont les meilleurs. La plupart des ouvrages de la période décrivent la première mission habitée envoyée sur Mars. De façon assez classique, on présente brièvement l’équipage et les conditions de la mission (entreprise privée ou en partie financée par des fonds privés), le voyage en lui-même, le premier pas sur Mars et la mission en elle-même (découvrir des traces de vie, de l’eau, chercher ce qu’il a pu advenir de la mission précédente, enquêter sur un artefact particulier,…), puis le retour ou la perte de l’équipage, voir éventuellement, l’envoi d’une mission de sauvetage. Les histoires suivent donc généralement le cheminement de tout récit de voyage ou de tout récit initiatique (départ, réalisation d’une « quête », et réintégration dans la société d’origine).
 
Plus intéressants sont les ouvrages qui décrivent l’installation définitive d’hommes sur Mars (trilogie martienne de Robinson) ou la vie de ces derniers des années plus tard (L’envol de Mars de Greg Bear).
 
Si l’on doit schématiser, les œuvres de la décennie suivent trois courants principaux : des récits d’exploration Mars et Retour sur Mars de Ben Bova, Les Enfants de Mars de Gregory Benford, Voyage vers la planète rouge de Terry Bisson, pour citer ceux qui ont été traduits), des récits de colonisation (seul Mars la Rouge de Robinson est traduit en français, mais citons aussi Climbing Olympus de Kevin J. Anderson, ou Red Genesis de C. S. Sykes), et des récits de viabilisation de la planète (Mars la Verte et Mars la Bleue de Robinson, et L’Envol de Mars de Greg Bear).
 
Pour ce qui est le la description de la planète elle-même, presque tous sont fidèles aux images de Mars que nous avons à présent en tête : une vaste terre rocailleuses et vide avec des points remarquables (Olympus Mons, Valles Marineris) et des cavernes ou souterrains à explorer.
 
Actusf : Trouve-t-on des manières identiques de terraformer Mars ? Y’a-t-il un consensus qui se dégage en science fiction pour la rendre habitable ? Même question pour la "pantropie" qui consiste à adapter l’homme pour qu’il puisse vivre sur Mars ?
Aurélie Villers : Il n’y a finalement pas tant d’ouvrages de cela à décrire le processus de terraformation. La trilogie de Robinson offre à elle seule un catalogue de l’ensemble des techniques possibles, puisqu’elles sont tentées l’une après l’autre : faire s’écraser des météorites pour que le gaz qui s’en dégage aide à la constitution d’une atmosphère respirable, utiliser des miroirs placé en orbite qui vont refléter la lumière du soleil, et faire fondre les calottes glacières, par exemple ; même si les scientifiques s’accordent à dire que ces techniques seraient au mieux extrêmement longues, et au pire inutiles.
 
Des ouvrages comme Climbing Olympus de Kevin J. Anderson et Mars Plus, de Frederik Pohl, ont eux recourt à la pantropie, et tous deux l’envisagent comme une étape transitoire, une façon de préparer Mars à l’arrivée d’hommes non modifiés. Ainsi, ceux que l’on soumet à la pantropie sont soit des volontaires isolés, soit des repris de justice, comme chez Anderson.
 
Mais dans le choix entre la pantropie et la terraformation s’affrontent deux visions d’une nature à transformer. Le corps humain étant plus « sacré » que l’épiderme d’une planète, l’optique qui l’emporte ne fait pas de doute.
 
 
Actusf : Quels ont été selon vous les romans martiens les plus marquants des années 90 ? Et pourquoi ?
Aurélie Villers : Sans revenir sur les deux incontournables que sont la trilogie martienne de Robinson et L’Envol de Mars de Greg Bear, qui offre une vision très convaincante de la vie des futurs Martiens, de leurs déboires politiques au moment de constituer leur état, et de leurs problèmes diplomatiques avec la Terre, je vais arbitrairement parler de deux de mes favoris qui ne sont pas traduits en français (avis aux éditeurs) : deux petites merveilles.
 
Le premier et Solis, de A. A. Attanasio, dont on connait Radix, par exemple. C’est un roman incroyablement bien écrit et très poétique, qui se permet en plus de beaucoup s’amuser avec les codes littéraires (on peut par exemple reconnaître l’auteur sous les traits de l’un des personnages, un androïde manipulateur, dont le nom est un anagramme quasiment parfait d’Attanasio. De même, le « personnage » principal est le cerveau d’un homme du passé auquel on rend épisodiquement sa conscience dans un futur indéterminé, un être pensant sans corps que les protagonistes vont balader à droite à et gauche et qu’ils vont se disputer : une figure du lecteur). C’est aussi un roman qui contient de nombreux hommages au genre (à Dune d’Herbert ou à La Cité et les Astres de Clarke, par exemple).
 
Le second est China Mountain Zhang, le premier roman de Maureen McHugh, assez connue aux Etats-Unis. C’est un dystopie qui débute sur une Terre qui a connu une sècheresse dramatique qui a permis à la Chine de prendre possession des Etats-Unis. L’ouvrage raconte l’histoire de Zhang, héros qui a tout perdu et va voyager en Arctique, en Chine, et d’une certaine façon, sur Mars. C’est un roman choral très réussi et très émouvant.
 
 
Actusf : Dans un article trouvé sur internet, vous dites que les auteurs des années 90 affrontent en fait dans leurs romans "martiens" la peur qu’engendre cette planète. Pourquoi Mars nous fait-elle peur ?
Aurélie Villers : A part les conditions de vie plus qu’extrêmes qu’elle offre, et qui peuvent causer votre mort en un instant, l’essentiel de cette peur, sur laquelle Ben Bova joue beaucoup dans Mars, tient à toutes les connotations mythologiques attachées à la planète et au dieu de la guerre auquel elle doit son nom. Sa couleur de sang, ses satellites bien nommé (Deimos, la crainte, et Phobos, la peur (originellement les fils du dieu Mars ou, dans des versions alternatives, les deux chevaux qui tiraient son char)) et ses périls ont fourni bien des sujets de péripéties aux auteurs.
 
Actusf : On l’a dit, le sujet a moins passionné les auteurs dans les années 2000 que la décennie précédente. Peut-on s’attendre à un retour de Mars en science fiction ? Est-ce un thème qui pourrait devenir éternel pour le genre ?
Aurélie Villers : Pendant longtemps, Mars a fait figure d’« autre planète », d’alternative à la Terre. En cela, on aurait pu croire à sa pérennité en SF. Dès qu’on voulait envisager quelque chose d’autre, on pouvait le placer sur Mars, tant qu’on était incapable aller voir de quoi il retournait vraiment. Dès qu’il fallait un Autre à l’humain, on avait le Martien. Mars et son Martien sont des mythes au sens où Roland Barthes l’entend dans Mythologies, c’est-à-dire des entités existantes auxquelles on a attaché un autre sens ou une autre symbolique, pour simplifier.
 
Cependant, à présent que le mythe est en train de perdre tout son mystère grâce aux sondes et aux rovers (ou par leur faute), je ne vois pas de grand retour de Mars en SF, si ce n’est peut-être lorsque l’on aura fini par y envoyer des hommes ; et encore, car on sera alors de moins en moins dans la science-fiction. Je vois pour ma part plutôt un déplacement de ce besoin d’altérité absolue vers les exoplanètes, dont on prend petit à petit connaissance. Mars est devenue trop proche, et elles sont encore bien lointaines, trop pour nous garder du réalisme.
 
 
Actusf : Quels sont vos romans favoris sur ce thème ?
Aurélie Villers : Vous ai-je parlé de la trilogie martienne de Robinson ?

Jérôme Vincent

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