ITW Jean-Philippe Jaworski, Même pas mort !
de Jean-Philippe Jaworski
aux éditions

Auteurs : Jean-Philippe Jaworski
Date de parution : septembre 2013 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
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Auteur des fabuleux Gagner la Guerre et de Janua Vera, Jean-Philippe Jaworski s’est lancé dans une triologie de fantasy d’inspiration celtique dont le premier tome vient de sortir chez Folio SF et s’intitule : Même pas mort !

On vous propose à nouveau cette interview faites lors de sa sortie du livre. En attendant le tome 2 dans quelques semaines aux Moutons électriques.

Actusf : Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire un livre “celtique” et d’abandonner ton veux royaume ? Qu’est-ce qui t’intéressait chez les Celtes ?
Jean-Philippe Jaworski : Il s’agit d’un projet assez ancien ; j’ai des notes préparatoires qui remontent à 2000, peut-être plus tôt. A l’origine du livre, il y a la fascination que j’ai ressentie dans l’enfance pour un oppidum du Ve siècle avant notre ère, visité un peu par hasard en plein bois, ainsi que l’intérêt pour l’état de la recherche sur le monde celtique des deux premiers âges du fer. Depuis les années 1980, l’archéologie et la linguistique ont fait des progrès conséquents dans notre connaissance de ceux qu’on appelle, assez improprement, les Gaulois. Pour diverses raisons, ce que nous croyions savoir d’eux est entaché de clichés, qu’il s’agisse des préjugés des auteurs de l’Antiquité ou des fictions politiques qui ont accompagné l’émergence de l’identité française. Ces représentations sont largement balayées par la recherche actuelle, au profit de nouvelles perspectives. C’est le cœur de mon sujet. Le monde celtique qui m’intéresse, qui n’est pas celui du Haut Moyen Âge mais celui, mille ans plus tôt, de la période archaïque, est une terre romanesque à peu près vierge.
 
 
Même pas mort Folio SFActusf : Comment est née l’idée de ton personnage principal, revenu d’entre les morts ? Comment le vois-tu ?
Jean-Philippe Jaworski : Dans le paganisme celtique, la séparation entre la vie et la mort n’est pas très nette. On en trouve des traces dès l’Antiquité, César expliquant le grand courage des guerriers gaulois par la croyance en une vie après la mort ; on en trouve des traces dans le folklore médiéval, dans le fait que les fées sont parfois des défunts ou dans l’état de dormition d’Arthur ; on en trouve de belles traces dans nos fêtes actuelles, le jour des morts liturgique et la fête plus païenne d’Halloween étant la survivance des "tri nox Samoni" (trois nuits de Samonios / Samain) pendant lesquelles les morts rendaient visite aux vivants. En outre, Même pas mort est un roman initiatique : l’épreuve orphique s’imposait.
Quant à Bellovèse, dans la mesure où le roman l’évoque à différents âges de sa vie, ma façon de le percevoir varie beaucoup. En tant que narrateur, il a presque soixante ans (il dit avoir près de deux siècles, sachant que le siècle celtique avait une durée de trente ans, qui correspond à un cycle complet sur le calendrier luni-solaire) ; mais le personnage du roman est un enfant et un adolescent. Ce qui m’intéressait chez lui, c’était ce qui avait formé le futur conquérant. Dans la littérature antique, Bellovèse est le plus vieux conquérant celte dont le nom nous soit donné. D’après Tite-Live, il envahit l’Italie du Nord "à l’époque de Tarquin l’Ancien". Son historicité est d’ailleurs très contestée, mais même s’il ne s’agit que d’un personnage mythique, il symbolise malgré tout le premier envahisseur celte. Je me suis demandé ce qui, dans la jeunesse d’un conquérant, pouvait expliquer sa future carrière, surtout quand ce conquérant est un précurseur. Or, chez les conquérants antiques que je connais, j’ai trouvé quelques points communs : Alexandre, César, Julien l’Apostat ou Attila connaissent des drames dans leur enfance ou dans leur jeunesse. Alexandre est témoin de l’assassinat de son père alors qu’il sort de l’adolescence ; César adolescent fuit les terribles proscriptions de Sylla ; Julien enfant échappe de peu au massacre de sa famille et passe une jeunesse en exil ; Attila enfant est otage de Rome. Par ailleurs, ces quatre conquérants possèdent un autre point commun : ils ont un rapport étroit avec le sacré. Alexandre et César seront divinisés ; Julien, excellent exégète des textes sacrés chrétiens et païens, se passionne pour la magie ; Attila prétend manier l’épée des dieux.
Par mimétisme, mort et sacré sont donc devenus deux thèmes associés à Bellovèse, que j’ai traités selon un angle celtique.
 
Actusf : Parle nous de la construction de ce roman. Elle est bien particulière avec des récits dans le récit. Comment as-tu travaillé et que voulais-tu faire ? 
Jean-Philippe Jaworski : J’ai construit la narration "en rinceau", ou en circonvolution. Le rinceau est un motif décoratif très ancien, probablement originaire d’Orient, dont les Celtes se sont emparés sous l’influence de l’art orientalisant des Grecs et des Etrusques. Il s’agit d’un motif végétal qui se développe en une frise remplie d’embranchements et de circonvolutions : le monde celtique du deuxième âge du fer en a fait un usage virtuose qui a fini par devenir une marque distinctive de son art. Ce motif était important car il témoigne du goût celtique pour le non linéaire, la métamorphose, l’abstraction plastique. J’ai donc calqué la narration sur cette esthétique.
L’autre intérêt de cette narration, c’est qu’elle rompt notre perception linéaire du temps : or cette approche du temps n’a rien de traditionnel. Les sociétés anciennes avaient une approche plutôt circulaire du temps, fondée sur le rite, et par conséquent le retour au mythe, et non sur la chronologie. Enfin, les œuvres celtiques plus tardives, comme les Mabinogion gallois, ont souvent une narration fantasque, remplie d’embranchements et de péripéties annexes.
Ayant ce projet en tête, j’ai essayé d’employer les outils narratifs appropriés : mise en abîme, ellipses, répétitions, analepses et prolepses, achronie.
 
Actusf : Côté documentation, comment as-tu fait ?
Jean-Philippe Jaworski : J’ai accumulé au fil des ans toute une bibliothèque portant sur l’histoire, l’archéologie, la linguistique, la mythologie, le folklore du monde celtique. Par la force des choses, j’ai aussi pas mal de documentation sur les sociétés voisines, les Celtes ayant eu d’abondants échanges militaires, commerciaux et artistiques avec les Grecs, les Etrusques, les Romains, probablement avec les Scythes, plus anecdotiquement avec les Carthaginois, et enfin plus tardivement avec les Germains.
 
Actusf : Pourquoi en avoir fait une trilogie ?
Jean-Philippe Jaworski : Le chiffre trois est sacré dans le monde celtique. Les Celtes ont inventé la trinité avant le christianisme : la statuaire gauloise puis gallo-romaine est remplie de divinités trifaces ou de déesses triples. La représentation la plus archaïque de l’espace celtique ne comportait que trois points cardinaux : devant (l’est), à droite (le sud) et à gauche (le nord). La poésie médiévale est remplie de triades mnémotechniques, et on a trouvé chez les Celtes d’Europe orientale mention d’une unité militaire de base appelée "trimarkisia", formée de trois combattants. Rappelons aussi que Samain s’appelait, à l’origine, "Tri nox samoni". L’organisation tripartite s’imposait donc.
J’avais initialement pensé à un roman en trois parties, mais quand le projet a pris de l’ampleur, la trilogie a coulé de source.
 
Actusf : Que pourra-t-on lire dans le deuxième volume ? Que peux-tu nous dévoiler ?
Jean-Philippe Jaworski : Chasse royale se déroule neuf ans après l’action de Même pas mort. Sans entrer dans le détail, le sujet du roman est la grande crise des royaumes de la Celtique qui préparera la dynamique migratoire.
 
Actusf : Gagner la guerre est sorti en 2009. Est-ce que cela signifie que Même pas mort a été long à écrire ?
Jean-Philippe Jaworski : Oui. Certes, j’écris assez lentement, je ne m’en cache pas. Mais ce projet romanesque est terriblement compliqué, parce que le thème en est très peu défriché. A la différence de la société celtique de la fin de l’Antiquité, qui est historique, la société celtique pré-romaine est protohistorique. Elle n’est pas historique car elle n’a laissé aucune source écrite directe. Elle n’est plus préhistorique car les Latins et les Grecs nous ont laissé des témoignages fragmentaires sur son existence. Toute la documentation dont nous disposons sur elle est indirecte, terriblement lacunaire, déformée par les préjugés des écrivains antiques. L’autre documentation indirecte nous est livrée par l’archéologie et par la littérature insulaire du Pays de Galles ou de l’Irlande, voire par les survivances de mythologie celtique qui affleurent dans la matière de Bretagne, dans le folklore, jusque sous la plume de François Rabelais. Mais tout cela est éparpillé, déformé, difficile à exploiter. Essayer de reconstituer une version plausible de la société primitive est une tâche épuisante. C’est un puzzle dont la moitié des pièces sont perdues, et dont les pièces qui restent sont mélangées à celles de cinq ou six autres puzzles. La moindre question onomastique, toponymique, économique, agricole, mythologique ralentit considérablement le cours de l’écriture.
 
Actusf : Quelles sont tes envies et tes projets ?
Jean-Philippe Jaworski : Parvenir au bout de la trilogie ! C’est déjà un objectif très ambitieux !

Jérôme Vincent