ITW Laurent Poujois
de Laurent Poujois
aux éditions
Genre : Anticipation

Auteurs : Laurent Poujois
Date de parution : mars 2010 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Actusf : Bonjour Laurent Poujois. Nos lecteurs vous connaissaient comme auteur Jeunesse avec la série des Enfants du Rêve, mais avec L’Ange Blond vous changez de style, de type de littérature et de public. Nous reparlerons tout à l’heure de votre roman, mais pouvez-vous tout d’abord nous en dire plus sur vous, votre parcours, ce qui vous a amené, depuis la médecine, au travers du cinéma et des jeux, vers l’écriture ?
Laurent Poujois  : En résumé rapide, une enfance migrante, plutôt solitaire, beaucoup de livres, commençant par Jules Verne, Philippe Ebly ou Lieutenant X (de la vénérable B. Verte). J’ai 15 ans lorsque nous nous installons à Grenoble et j’ai enfin le sentiment d’être chez moi, entre neige et montagnes. Je découvre les classiques de la SF dans une armoire vitrée du CDI, sorte de "bibliothèque idéale" (ou maudite) composée par un surveillant féru du genre. Je m’immerge dans les écrits des grands anciens,Vance, Farmer, Van Vogt, Herbert, Hamilton, Silverberg, Asimov, Sturgeon, Spinrad, Howard, Tolkien... La dernière estocade est donnée par Lovecraft. Je vends alors mon âme en échange d’une œuvre (avec condition suspensive en cas de succès posthume, s’il vous plaît, merci : je signe où ?). Quelques nouvelles copiant le style du maître de Providence, puis un roman terminé pour mes 18 ans, sorte de préambule aux enfants du rêve, envoyé à J’ai Lu et Fleuve Noir (de mémoire). Réponse type : "Malgré ses qualités, votre roman ne correspond pas à l’optique de notre collection". Le maître des cauchemars s’étant visiblement joué de moi, ou de mes rêves, j’entreprends de longues études (médicales). J’ajoute le cinéma, puis le jeu de rôle à la liste des mes passions. Mon univers se partage alors approximativement en quatre parts, études, glisse, vie dissolue et création : autant dire une certaine dispersion pour le premier et le dernier item. Je place un scénario de jeu vidéo, thriller à la XIII, 700 pages "en avance" sur leur époque (1996). Tellement en avance que l’éditeur découpera le scénario à la hache et oubliera le dernier paiement, ainsi que mon nom dans les crédits. Je commence à bosser comme assistant chirurgical (j’aime le côté flesh, blood & technology), ce qui vient remplacer la part "études". Avec trois amis, nous nous lançons en parallèle dans l’aventure des Frères de la Côte, société de production audiovisuelle, axée sur l’univers de la glisse. En 4 ans, nous ferons deux courts métrages, un nombre conséquent de reportages, docs, quelques publicités, des brouettes de dossiers et plein de projets. Après ces quatre années de quasi bénévolat, nous arrêtons les frais avant l’implosion de notre amitié et de nos familles. Retour à l’écrit pur, celui qui se suffit à lui-même, sans budget, équipe de tournage, recherche de sponsor ou dossier de subvention... Je garde tout de même un œil sur l’image, scénario et réalisation d’un Son & Lumière, participation à des courts et à des docus, tout en rédigeant les Enfants du Rêve.
 
Actusf : Votre premier roman publié est une œuvre tournée vers les jeunes et porteuse de concepts hérités de la littérature d’horreur classique. Une série entamée avec deux volumes dont la suite se fait attendre. Elle apporte une nouveauté de style et de construction dans ce type de littérature. Pourtant, vous l’avez délaissée pour l’Ange Blond. En avez-vous fini avec les livres "Jeunesse" ?
Laurent Poujois  : Merci pour la nouveauté de style et de construction ! Mon idée première était en effet de créer une passerelle, un accès plus "moderne" aux textes de Lovecraft, tout en respectant l’essence de son univers. Pratiquement, les deux premiers tomes des Enfants du Rêve (en fait, un seul roman, coupé pour correspondre au format éditorial) devraient être suivis de quatre autres romans pour former un récit complet dont le synopsis est déjà écrit. Chaque volume se concentrera sur un personnage (Jérémie pour les deux volumes existants, Farid pour le suivant, Len, Maria puis Ivan) tout en développant une histoire globale entre les deux univers, avec, à terme, l’inéluctable confrontation avec les Grands Anciens... Le tome 3 est écrit, et j’ai interrompu le 4 pour me consacrer aux corrections de l’Ange Blond. Petit problème accessoire, en dépit de critiques positives, d’un enthousiasme certain des lecteurs et de chiffres corrects, l’éditeur n’a pas souhaité donner suite.
 
Actusf : L’Ange Blond est basé sur un univers complexe, aux facettes issues de divers genres. Inclassable, il oscille entre le steampunk, le cyberpunk et, bien sûr, l’uchronie. En premier, pouvez-vous nous dire comment est née l’idée de ce roman ?
Laurent Poujois  : L’Ange Blond est né d’un projet de jeu vidéo pour lequel j’avais imaginé un monde contemporain décalé (biotechnologies, plus légers que l’air...), et dont j’avais justifié l’existence par une pirouette uchronique. Peu à peu, cette pirouette s’est transformée en un challenge créatif consistant à trouver la meilleure "divergence" possible, puis à donner un maximum de cohérence à cet univers. Le jeu vidéo n’a pas abouti mais l’Empire Européen est resté.
L’élément "déclencheur d’écriture" a été un sentiment d’injustice face à une mode très en vogue dans notre pays : l’autoflagellation. Ainsi, pourquoi participer en 2005 aux célébrations du bicentenaire de Trafalgar, cinglante défaite de la marine franco-espagnole, alors que, quelques mois plus tard, nous allions ignorer la reconstitution de la bataille d’Austerlitz, éclatante victoire de l’armée française sur la troisième coalition ? Mon jeu uchronique devint alors une petite revanche, peut-être futile, mais ô combien réjouissante. Et si nous fêtions plutôt le bicentenaire de la descente en Angleterre ?
Le personnage d’Aurore s’est imposé peu après, comme un souffle de liberté face à l’hégémonie impériale de mon uchronie. Aurore est certes un pur produit de cet univers, mais elle est surtout libre, insolente, blonde, intelligente et dangereuse, pied-de-nez aux mâles gonflés de testostérone qui peuplent généralement les officines d’espionnage.
 
Actusf : Vous avez pris soin de chercher le contrepoint de nombreuses notions qui sont la base même de notre monde : le pétrole, l’électronique, la démocratie... Pourtant, il y a une cohérence, une justesse dans la construction. Comment bâtit-on un tel univers ?
Laurent Poujois  : Avec beaucoup de documentation et de recherches, en émettant dix hypothèses pour chaque question avant de choisir la plus "juste", en traquant l’improbable avec obstination et en soignant le détail qui donne de la substance à une idée (un peu comme la texture finale sur un objet 3D). J’ai également voulu intégrer l’ensemble de ces données historiques, scientifiques ou prospectives au récit en évitant les longs paragraphes explicatifs et les démonstrations pesantes. Le défi était de donner suffisamment de corps à cet univers pour que le lecteur puisse le considérer comme sien et qu’il se laisse happer par l’aventure.
 
Actusf : Au-delà du simple divertissement, le roman est parsemé de références, parfois à peine visible comme le "nain hystérique" (de mémoire) ou plus appuyée comme l’interdiction des énergies fossiles. Partout se cachent des descriptions ou des remarques qui nous forcent à réfléchir sur le monde actuel (par exemple le moment où l’héroïne s’interroge sur l’ineptie d’un marché mondial). Doit-on vraiment y voir une critique de notre mode de vie ? Une ode au respect de la vie et de la nature (je précise que, dans le monde de l’Ange Blond, même les ordinateurs sont vivants) ?
Laurent Poujois  : Pour moi, un roman doit être avant tout un grand moment d’évasion, ce qui n’empêche pas d’y semer les graines d’une réflexion, voire d’une rébellion (enfin... au moins d’une escarmouche), et pourquoi pas d’une utopie ! Comme vous l’avez noté, le lecteur peut trouver dans l’Ange Blond de nombreuses références à des thèmes qui me sont chers (respect de la liberté et de l’individu, miracle de la vie ou fragilité de notre environnement) ainsi qu’à d’autres qui m’exaspèrent (les lois immuables du marché, les extrémismes de tous bords, l’égoïsme ou l’ignorance)... Il ne s’agit cependant pas d’une véritable critique de notre mode de vie (car somme toute, c’est également le mien), mais plutôt du pointage de certaines dérives de notre civilisation. Quant au respect de la nature si chère à l’Impératrice, après la farce du Grenelle de l’environnement (cette obsession des grenelles de tout et de n’importe quoi est ridicule) et le sommet de Copenhague, il n’y a visiblement plus que les ours blancs et les habitants des îles Tuvalu (altitude maximum : cinq mètres) pour s’en préoccuper...
 
Actusf : Il y a critique, mais aussi espoir dans ce livre. Avec vous, l’homme est arrivé plus vite dans l’espace, a trouvé l’antigravité et sait soigner les handicapés. Pensez-vous que nous puissions, dans le futur, nous approcher de cette vision ?
Laurent Poujois  : Pourquoi pas ! Un miracle est toujours possible. Que voilà donc une belle utopie ! Les hommes se préoccuperaient de leurs semblables. L’éducation, la culture et la médecine de pointe seraient accessibles à tous. Les scientifiques pourraient travailler sans que leur travail soit transformé en armes ou breveté pour le plus grand profit de corporats tentaculaires. Les conflits nationaux et religieux hérités d’un autre temps s’éteindraient, faute de belligérants. Et dans un magnifique élan humaniste, une véritable politique spatiale mondiale, essentielle pour l’avenir de l’humanité, serait enfin mise en place... Incurablement optimiste, je crois qu’une partie au moins de ce programme verra le jour. Mais ce sera long : très long. Et difficile : très difficile. Pour ma part, j’aurais aimé voir un homme sur Mars, visiter la ceinture de Galilée ou croiser un synthétique : à défaut, je l’aurai écrit.
 
Actusf : L’Ange Blond a terminé sa mission, pouvez-vous nous parler de ce qui vous occupe actuellement ? Y a-t-il d’autres projets à venir, dans l’écriture ou le cinéma ?
Laurent Poujois  : Je reviens du salon du livre (bonne ambiance, belles rencontres, merci à tous !), je termine cet entretien, puis je me replonge dans la trame de l’Ange Blond 2 : le retour du fils de la vengeance (titre provisoire). Egalement dans le désordre, deux courts métrages (une collaboration comme scénariste et un projet perso "lovecraftien"), la rédaction du tome 4 des Enfants du Rêve (et la recherche d’un nouvel éditeur jeunesse) et d’autres projets images plus originaux. Mais ceci est une autre histoire...

Jean Rébillat