ITW Thibaud Eliroff
de Thibaud Eliroff et Philip K. Dick
aux éditions
Genre : SF

Auteurs : Thibaud Eliroff , Philip K. Dick
Date de parution : février 2012 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Thibaud Eliroff est le directeur de la collection Nouveaux Millénaires des éditions J’ai lu qui ambitionnent de republier quasiment tous les romans de Philip K.Dick...

Actusf : Comment est née l’idée de rassembler tous les romans de Philip K.Dick au sein de la nouvelle collection Nouveaux Millénaires ? Et pourquoi ? 
Thibaud Eliroff : A l’origine, il y a ce qu’on appelle dans le métier un changement de représentation, c’est à dire que les héritiers de Philip K. Dick ont confié la gestion des droits d’auteur de leur illustre ancêtre à une agence dans le but que celle-ci relance, sur les divers territoires dont elle a la charge, l’intérêt éditorial et médiatique autour de l’oeuvre de son client. Cette agence s’est adressée à tous les éditeurs français de Philip K. Dick et leur a proposé de racheter l’essentiel (dans l’idéal la totalité) de son catalogue. L’historique de publication en France est tel qu’aucun éditeur n’aurait intérêt à s’accaparer tout le catalogue, donc les choses se sont faites en bonne intelligence entre nous, qui avons récupéré la quasi totalité des romans, et Denoël/Gallimard qui conserve les nouvelles et la Trilogie divine, qu’ils ont de toute façon remises à l’honneur assez récemment.
L’agent nous a par ailleurs confié une mission aussi délicate que passionnante : faire passer en France Philip K. Dick du statut de grand auteur de SF à grand auteur tout court, ce qu’il est de façon incontestée dans le monde anglo-saxon. C’est une véritable gageure dans la mesure où la plupart des romans de Dick sont bel et bien de la science-fiction, et où la librairie en France est très segmentée (contrairement au monde anglo-saxon où les frontières sont plus floues). Il se trouve que c’est exactement la problématique de la collection Nouveaux Millénaires, qui entend ouvrir la science-fiction à un public plus large, amener des non-lecteurs ou des lecteurs occasionnels vers le genre en proposant une approche éditoriale et esthétique à même de les séduire. Les objectifs de l’agent et ceux de Nouveaux Millénaires se rejoignent sur bien des points, et c’est ce qui nous a décidé à nous lancer dans cette entreprise.
 
 
Actusf : Pourquoi proposer Le Maître du Haut Château en premier par rapport aux autres livres de Dick ? 
Thibaud Eliroff : Le Maître du Haut Château est un tournant, ou plutôt un tremplin dans la carrière de Dick. Au tout début de sa carrière, il a tenté de percer dans la grande littérature, mais ses premiers romans se sont heurtés au refus de plusieurs éditeurs. Ce n’est qu’à contrecoeur et par dépit qu’il s’est lancé dans la science-fiction, un genre qu’il connaît bien pour l’avoir énormément lu et pour avoir déjà publié quelques nouvelles dans des magazines pulps. Je ne crois pas qu’il attache beaucoup d’importance, intellectuelle tout du moins, à ses premiers romans de SF publiés. Néanmoins il y teste des idées, des thématiques, des méthodes narratives qu’il saura réutiliser et améliorer par la suite... il apprend son métier. Le Maître du Haut Château, c’est à la fois l’aboutissement de tout cela, et la prise de conscience que la science-fiction peut devenir un espace de création à la mesure de son ambition littéraire. Le succès critique (prix Hugo) et commercial du livre n’a fait que le conforter dans cette opinion. Il n’y avait donc pas de meilleur roman pour servir de coup d’envoi à notre cycle de rééditions.
 
 
Actusf : Quel est ton rapport de lecteur au Maître du Haut Château ? Et au reste de son œuvre ? 
Thibaud Eliroff : J’ai découvert Le Maître du Haut Château il y a longtemps, à l’époque où je lisais presque compulsivement les classiques du genre. Il ne m’a pas beaucoup marqué, et ce pour plusieurs raisons : j’ai d’abord été victime, comme beaucoup je pense, du malentendu qui règne autour du sujet de ce livre. C’est un roman qui se déroule dans un monde uchronique où les forces de l’Axe ont remporté la Seconde Guerre mondiale, soit, mais l’uchronie n’est pas le sujet du livre pour autant. Si l’on ne considère que cet axe de lecture, on peut être déçu. Par ailleurs, je pense que je l’ai lu trop jeune et que je suis passé à côté des subtilités du roman, car c’est un roman subtile, porteur d’une réflexion philosophique, morale et culturelle qu’il faut absolument prendre en compte. Et de fait, la traduction utilisée jusqu’à aujourd’hui passait sensiblement à côté de ces subtilités.
Quant à mon rapport à l’oeuvre de Dick dans son ensemble, il remonte à loin, au lycée ou à la fac, je ne sais plus. L’adolescence est une période de questionnements : politiques, philosophiques, métaphysiques... c’est à mon sens la période de notre vie où nous sommes le plus curieux et le plus capables de remettre en cause le monde qui nous entoure. Découvrir Philip K. Dick à ce moment-là revient à sauter à pied joint dans un trou noir, c’est le vertige ultime. Ca m’a beaucoup marqué en tant que lecteur, mais aussi en tant que personne. Relire aujourd’hui ces romans (ou même en lire certains pour la première fois) m’apporte beaucoup de plaisir.
 
 
Actusf : Lors d’une interview chez le Cafard, David Camus, traducteur du recueil "Les contrées du rêve" de Howard Philip Lovecraft, déclarait "il faut revoir les traductions tous les 25 ans" en citant Patrice Duvic : Vu que Le Maître du Haut Château est un des plus vieux romans de Dick, une nouvelle traduction, et donc une nécessaire remise en question, était-il l’un des buts fondamentaux de cette réédition ? 
Thibaud Eliroff : Tout à fait. C’est la nouvelle traduction qui justifie une réédition en grand format (et donc un prix de vente plus élevé que la version qui était disponible jusqu’alors).
Cela étant, je ne suis pas vraiment d’accord avec Patrice Duvic là-dessus : demande-t-on aux auteurs de revoir leurs textes tous les 25 ans ? On lit aujourd’hui Victor Hugo dans le verbe du XIXe siècle, et il serait aberrant de le réécrire avec nos mots d’aujourd’hui (encore que les Inconnus y soient parfaitement parvenus, mais dans un autre registre ;) Je pense qu’on doit changer une traduction quand elle trahit l’oeuvre qu’elle est censée servir, ou qu’elle ne répond pas aux critères de qualité qu’on peut en attendre. Or, comme je le disais, la précédente traduction passe à côté du sujet réel du livre, et de ce fait entretient le malentendu autour du livre.
 
 
Actusf : Peux-tu nous en dire plus sur la postface de Laurent Queyssi et les chapitres bonus : Qu’est-ce qu’ils nous révèlent sur l’auteur Philip K. Dick ? 
Thibaud Eliroff : La postface de Laurent est très intéressante en ceci qu’elle recontextualise l’oeuvre dans la biographie et la bibliographie de Philip K. Dick et qu’elle en explique très précisément les enjeux. Quant aux deux chapitres supplémentaires, quel dommage que Dick ne soit pas allé au bout de cette suite ! Son point de départ est que les Allemands ont mis la main sur la porte qui permet de naviguer entre leur réalité et celle décrite dans le Poids de la Sauterelle (le livre qui décrit la victoire des Alliés en 1945). Un réalité alternative qui pourtant n’est pas non plus la nôtre... Vous parliez de vertige ?
 
 
Actusf : Comment avez-vous trouvé ces deux nouveaux chapitres ? Et pourquoi Dick n’a-t-il jamais écrit la suite de ce roman ?
Thibaud Eliroff : Ces deux chapitres figurent dans un livre d’articles sur et autour de Dick, intitulé The Shifting Realities of Philip K. Dick. C’est Laurent qui les a portés à ma connaissance, et c’est aussi lui qui explique dans le court texte qui les précède que Philip K. Dick n’a pas donné de suite à ce projet car il lui était trop douloureux de se plonger à nouveau dans la psychologie de dirigeants nazis.
 
 
Actusf : Parlons de la couverture, qui a eu son quart d’heure de gloire sur le forum... Quelle était ton idée première ?
Thibaud Eliroff : Détourner un symbole fort des Etats-Unis en lui collant des éléments nazis. Le problème, c’est que l’une des éditions américaines du livre avait déjà utilisé le drapeau des USA en remplaçant les étoiles par des croix gammées, une sorte de svastika spangled banner... J’ai songé à prendre le Mont Rushmore et a remplacer les têtes des présidents par celles de Hitler, Mussolini, Hiro Hito et un quatrième (McCarthy ? Nixon ? un bon clin d’oeil, mais qui aurait trahi l’histoire). Toujours est-il que ce projet n’a pas été retenu et que nous sommes partis sur un billet de banque, qui remplit le même office.
 
 
Actusf : Le Maître du Haut Château contient bon nombre d’idée fortes (le concept et la construction de l’uchronie en tant qu’élément du décor est brillamment conçu par Dick, et on sent les recherches qu’il a dû mener à bien pour décrire un environnement valable à ses yeux. De même la notion de mondes parallèles à la fin du livre et on sent que ce livre amorce le début du questionnement sur le lien au réel de la part de l’auteur) mais avec une construction plutôt bancale (japonophilie exacerbée de Dick par rapport à son dégoût de l’Allemagne nazie, personnages assez étranges, construction romanesque assez déroutante, lente et toute en circonlocutions, style assez pauvre, etc.) Comment expliques-tu alors le fait qu’on le cite régulièrement comme une uchronie majeure mais en même temps comme un roman raté ? 
Thibaud Eliroff : Vous venez de décrire très exactement ce que j’évoquais quand je parlais de malentendu entre ce roman et ses lecteurs français. Lisez la nouvelle traduction : c’est tout sauf un roman raté.
 
 
 
Actusf : Parlons du reste et notamment du premier omnibus. Que peut-on y trouver ?
Thibaud Eliroff : D’abord une longue préface de Gérard Klein, qui ouvre une étude approfondie qu’il développera tout au long des quatre omnibus. Puis, dans l’ordre : Loterie solaire, Les chaînes de l’avenir, Le profanateur, Les pantins cosmiques, L’oeil dans le ciel, et Le temps désarticulé. Ce sont les traductions d’origine, mais elles ont toutes été révisées et, au besoin, complétées.
 
 
Actusf : Philip K.Dick est-il toujours un auteur d’actualité ? 
Thibaud Eliroff : Tout à fait. Les questions philosophiques et métaphysiques qu’il pose dans ses romans et ses nouvelles concernent tout un chacun, à n’importe quelle époque. Il aujourd’hui de très nombreux lecteurs, sans doute plus que de son vivant, et son oeuvre est très étudiée (vous seriez étonné par le nombre de thèses et de mémoires dont il fait l’objet, aussi bien en littérature qu’en psychologie ou en sociologie).
 
 
Actusf : D’autres livres en rapport avec l’uchronie, le voyage dans le temps, le steampunk, le rétro-futurisme à venir chez Nouveaux Millénaires ? 
Thibaud Eliroff : Pas tout de suite, mais nous publierons début 2013 Rod Rees, l’auteur d’une série de roman intitulée Le Demi-Monde, un projet dingue qui mêle steampunk et réalité virtuelle. Pour dire les choses rapidement, le Demi-Monde est une ville virtuelle utilisée par l’armée pour entraîner ses soldats aux techniques de guérilla. Cette ville est volontairement surpeuplée, organisée en territoires sur lesquels règnent des gangs rivaux, à la tête desquels on a mis des avatars modélisés à partir des plus grands psychopathes de l’histoire (Heydrich, Beria...), tout en limitant le niveau technologique au XIXe siècle afin qu’une bombe atomique n’explose pas toutes les cinq minutes. Malgré ça, l’armée a perdu le contrôle de la simulation très exactement quatre minutes après son lancement. Je vous laisse imaginer l’ambiance, là-dedans !
 
 
Actusf : L’autre sortie du moment pour la collection, c’est Les rivières de Londres, Le dernier apprenti sorcier - 1 de Ben Aaronovitch. De quoi s’agit-il ?  
Thibaud Eliroff : D’une série de romans (où chaque "tome" constitue une histoire indépendante) qui met en scène un jeune officier de police londonien, Peter Grant. Ce dernier présente la particularité de pouvoir voir et converser avec les fantômes, aussi est-il immédiatement recruté par le service qui s’occupe des affaires surnaturelles ; service constitué par une seule personne, l’énigmatique inspecteur Nightingale. Tous deux vont à chaque fois mener une nouvelle enquête de l’étrange. Ça rappelle Sherlock Holmes, bien sûr (les références y sont nombreuses), mais aussi X-Files ou Doctor Who. Cette série, à la fois très divertissante et loin d’être idiote, remporte un très grand succès Outre-Manche, mais je crois que son propos peut séduire en dehors de ses frontières d’origine.

Bertrand Campeis et Jérôme Vincent