ITW de RaphaŽl Colson
de RaphaŽl Colson
aux éditions
Genre : Actes de colloque
Sous-genres :
  • SF

Auteurs : RaphaŽl Colson
Date de parution : mars 2012 Inédit
Langue d'origine : FranÁais
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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RaphaŽl Colson vient de coordonner aux Moutons ťlectriques "Rťtro-Futur !" dans la bibliothŤque des miroirs. Un essai sous-titrť "Demain s’est dťjŗ produit"... tout un programme !

ActuSF  : Bonjour Raphaël, peux-tu te présenter en quelques phrases ?
Raphaël Colson : Depuis 2007, mes activités professionnelles sont intimement liées à celles de la maison d’édition Les moutons électriques, basée à Lyon. D’une part, en tant que gérant (agissant au niveau comptable et financier), et d’autre part, en tant qu’auteur essayiste. Je tiens à préciser que ces deux activités sont distinctes : si je propose des projets d’ouvrages aux directeurs littéraires des Moutons (André-François Ruaud et Julien Bétan), dans le cadre de la bibliothèque des miroirs, c’est qu’il s’avère que la ligne éditoriale défendue par Les moutons électriques correspond parfaitement aux projets que je souhaite développer.
 
ActuSF : Quel est ton parcours professionnel ?
Raphaël Colson : Mon bac en poche, j’ai hésité entre mener des études en histoire, ou bien poursuivre dans une voie artistique. J’ai finalement opté pour les Beaux Arts, ce qui m’a conduit à faire mes deux premières années à Poitiers, puis les trois dernières à Lyon (ville que je n’ai pas quitté depuis). Ce passage par les Beaux Arts s’est avéré déterminant pour la suite, car ce type d’étude a l’avantage d’offrir une formation polyvalente permettant de toucher à tout, et donc de cultiver une approche globale de l’art sous toutes ses formes. Mais, avec le recul, cette forme d’apprentissage s’est aussi révélé être un handicap, dans la mesure où je ne me suis pas spécialisé dans une discipline particulière. Il en découle que j’ai acquis, par la suite, une série de compétences sur le tas.

À la fin des années 1990, j’ai tout d’abord bossé dans le domaine de la vidéo, en particulier au sein d’un collectif (Kritikator) – nous organisions des projections cinéma (soirées et mini-festivals dédiés au cinéma de genre, le tout agrémenté de nos propres montages et autres détournements). Ce fut une belle période dont je garde une certaine nostalgie. Nous avions aussi développé un éphémère support papier et c’est par ce biais que je me suis réellement intéressé à l’écriture, ce qui s’est traduit par l’élaboration de trois petits essais consacrés au cinéma américain et à son idéologie. C’est aussi à cette époque que j’ai fait la rencontre d’André-François Ruaud et, par son intermédiaire, découvert le milieu SF (jusqu’alors, j’avais acquis une bonne connaissance de ce « genre » – que j’adore – en solitaire).
 
La rencontre avec André été déterminante à plus d’un titre. Outre le fait qu’il m’a incité à écrire, il m’a aussi fait entrer dans la librairie de BD où il travaillait. J’ai alors appris le métier, d’autant plus facilement que je suis un gros lecteur de BD, et ce depuis l’enfance. J’ai donc pris grand plaisir à conseiller mes clients, que se soit dans les domaines du manga, du comic book et de la bande dessinée. Néanmoins, au bout de huit ans, j’ai lâché l’affaire, épuisé, car la logique commerciale m’était devenue insupportable humainement, d’autant que je travaillais à la Part-Dieu (à Lyon), temple consumériste par excellence.
Parallèlement, la publication en 2006 d’un ouvrage coécrit avec André (Science-fiction, une littérature du réel) a marqué un cap dans mon travail d’écriture. Je me suis dès lors investi dans la création d’essais consacrés à l’imaginaire populaire, et en particulier l’imaginaire futuriste. Ainsi, avec André, nous avons prolongé notre réflexion sur l’histoire de la science-fiction (Science-fiction, les frontières de la modernité, en 2008). Dans le même temps, André et Olivier Davenas, premier gérant des Moutons électriques, m’ont proposé de reprendre ce poste, que j’ai accepté sans hésiter. C’est ainsi que je suis devenu le gérant de la maison d’édition en 2007. Là aussi, il m’a fallu apprendre, ce qui n’a pas été facile au début, je dois bien l’avouer. Cette prise de fonction a par ailleurs coïncidé avec une nouvelle phase de développement des Moutons électriques et l’arrivée de Julien Bétan. De nos réunions sont nées la Bibliothèque voltaïque et la Bibliothèque des miroirs, cette dernière étant dédiée à l’exploration de l’imaginaire populaire.
Depuis, le groupe animant les activités des Moutons s’est structuré, chacun agissant à des postes précis : je m’occupe de la gérance, en collaboration avec André ; la direction littéraire est assuré par André, Julien et Xavier Mauméjean ; la direction artistique est supervisé par Sébastien Hayez ; enfin, Jean-Jacques Régnier coordonne la publication de la revue Fiction.
 
ActuSF : En 2003 je t’ai découvert dans l’anthologie Passés Recomposés avec la nouvelle Lupina Satanica mixant Seconde Guerre mondiale, virus de la lycanthropie, chasseurs FTP, troupes papales... Etc. Le tout situé dans un Lyon "quelque peu" chamboulé. La nouvelle oscillait entre New York 1997 et certains aspects m’ont fait songer à Warhammer 40 000. Peux-tu nous expliquer quelle a été la genèse de cette nouvelle ? Comment et combien de temps as-tu mis à l’écrire ? Tu n’as jamais eu envie de revenir dans cet univers ?
Raphaël Colson : Que le temps passe vite ! Au début des années 2000, j’avais la velléité d’écrire de la fiction. Ayant bricolé deux nouvelles, je les avais soumise à André, qui m’avait conseillé de retravailler ces textes – ce que j’ai fais, à mon rythme, c’est à dire lentement. 
À l’origine, la nouvelle Lupina Satanica se situait dans un futur proche (les années 2020, si mon souvenir est bon) et cet univers post-apocalyptique disposait d’une technologie high-tech. Quand André s’est retrouvé à diriger le projet d’anthologie uchronique Passés recomposés, il m’a alors reparlé de cette nouvelle et il m’a poussé à la repenser sous un angle rétro-futuriste. Avec le recul, je ne peux que le remercier pour cette suggestion, car je me rends compte que ce choix a orienté mon goût pour le rétro-futurisme, et que d’une certaine façon, c’est ce qui m’a conduit à participer à Steampunk ! d’Étienne Barillier, puis à diriger Rétro-futur !.
Concernant les influences alimentant Lupina Satanica, je n’avais pas songé au New York 1997 de John Carpenter, mais c’est bien vu, car il s’avère que ce réalisateur est l’un de mes cinéastes de référence (du temps du Kritikator, nous avons plus d’une fois projeté ses films). Globalement, l’esthétique et les composantes du monde de Lupina Satanica résultent avant tout de ma fascination pour les univers post-apocalyptique et pour l’histoire, en particulier sa dimension uchronique. Pour sa part, la figure du loup-garou illustre mon goût pour la fusion entre « genre ».
 
À ce jour, Lupina Satanica demeure ma seule contribution au domaine de la fiction. Cependant, je n’ai pas renoncé à écrire d’autres textes, même s’il me faudra faire de gros efforts pour y parvenir. Avoir des idées est une chose, les coucher sur le papier en est une autre. À défaut de concrétiser ces idées en récits, je prends des notes et j’ai un placard rempli de cahiers dans lesquels j’ai esquissé des univers fictionnels, notamment uchroniques (l’un se déroule dans une Europe révolutionnaire post-Première Guerre mondiale et un autre raconte l’histoire d’un monde dans lequel Carthage a vaincu Rome – l’histoire de Carthage me passionne depuis l’adolescence). Concernant l’univers de Lupina Satanica, j’y reviens régulièrement, esquissant des scénariis et des personnages, tout en affinant la dimension uchronique de ce monde.
 
Le problème que je me pose, c’est de décider à m’y mettre sérieusement. Et puis, cela peut apparaître étrange de la part d’un gérant d’une maison d’édition, je m’interroge sur la forme que doit prendre le prolongement de l’univers de Lupina Satanica. Aujourd’hui, dans une société qui bascule de l’écrit à l’image, publier un roman (ou un recueil de nouvelles) ne me semble pas une chose aisée, à moins d’avoir le talent d’un Jean-Philippe Jaworski (l’auteur de Gagner la guerre). La diffusion sur le web peut s’avérer être une solution, comme l’illustre par exemple la prépublication de romans post-apocalyptique zombie (je pense aux Chroniques de l’armageddon de J. L. Bourne). L’art séquentiel constitue une autre piste, mais encore faut-il connaître un dessinateur, et surtout convaincre une maison d’édition. Bref, pour le moment, je cultive des idées dans une logique de work in progress, tout en me disant que je finirais bien par concrétiser mon envie d’écrire, ou tout du moins de mettre en scène des univers comme Lupina Satanica.
 
ActuSF : Chez Les Moutons Électriques tu as déjà commis Zombies ! (Avec Julien Bétan), puis Hayao Miyazaki : Cartographie d’un Univers et tu as également collaboré au Yellow Submarine 135 Kami et Mécha. Comment et pourquoi as-tu abordé ces thèmes ?
Raphaël Colson : Avec le recul, je pense que le comment et le pourquoi sont nés avec le livre Science-fiction, les frontières de la modernité. Ce projet a été pour moi une sacré opportunité, dans la mesure où j’ai pu (avec la collaboration et le soutien d’André), développer une réflexion sur l’histoire et surtout la fonction de ce que je nomme l’imaginaire futuriste (la science-fiction étant l’une de ses composantes). Ainsi, ce qui relie les ouvrages susmentionnés et les articles que j’ai écrit, c’est le thème de la civilisation et de son devenir. Ce qui m’intéresse dans l’étude du genre post-apocalyptique, ou chez Hayao Miyazaki, mais aussi dans le rétro-futurime, c’est le regard que portent les auteurs sur les questions de société, ce qui inclut tout autant une réflexion sur la condition humaine, que sur l’histoire, l’utopie, la dystopie, la science, etc...
 
ActuSF  : A propos de Miyazaki, j’ai souvent lu ici et là que certaines de ses œuvres étaient considérés comme uchroniques (que ce soit Porco Rosso avec une méditerranée quelque peu chamboulée pendant les années 30, voire Kiki la petite sorcière chez qui certains ont vu une Europe n’ayant pas connu de Seconde Guerre mondiale). Plutôt que cette explication serais-tu d’accord avec moi pour dire que l’Europe, étant une contrée exotique au même titre que le Japon l’est pour nous, les japonais créent une Europe mythifiée en mélangeant divers aspects et époques (La Belle Époque semble énormément plaire à Miyazaki d’ailleurs) sans aucun contexte chronologique précis ?
Raphaël Colson : L’œuvre de Miyazaki ne doit pas être appréhendée sous l’angle « uchronique ». « Rétro » et « intemporalité » sont à mon sens les termes les plus appropriés pour désigner les mondes imaginés par cet auteur, qui est tout autant dessinateur que réalisateur. La modernité est pour ainsi dire absente chez Miyazaki : le temps présent, nous l’apercevons tardivement dans son œuvre, brièvement au début du Voyage de Chihiro, et surtout dans son dernier film en date, Ponyo sur la falaise. Pour le reste, nous évoluons entre le pseudo-historique (son premier manga, Le Peuple du désert, les films Porco Rosso et Princesse Mononoke), le rétro-futurisme (ses mangas Nausicaä et Le Voyage de Shuna, ses films Laputa le château dans le ciel et Le Château ambulant). Totoro, lui, se situe dans les années 1950, tandis que Le Château de Cagliostro et Kiki s’inscrivent dans l’intemporalité, avec des sociétés où cohabitent en toute sérénité modernité et rétro.
 
À bien des égards, la vision que Miyazaki porte sur le monde peut être qualifiée de passéiste. Cependant, il ne doit pas être considéré comme un réactionnaire rejetant en bloc la modernité, car s’il dénonce avec virulence le mauvais usage de la science, il revendique aussi pleinement sa fascination pour les artefacts produits par la technologie (en particulier l’avion). Il en résulte une réflexion nuancée, car, depuis sa première oeuvre (Le Peuple du désert), Miyazaki n’a eu de cesse de s’interroger sur la destinée d’une société prise en étau entre la civilisation et la nature. Et ce qui le préoccupe, c’est le point d’équilibre, comme l’illustre brillamment le voyage initiatique d’Ashitaka dans Princesse Mononoke. Dans ce film, Miyazaki nous montre deux sociétés, sans pour autant prendre parti : d’une part, les Emishis, qui représentent un peuple vertueux vivant en harmonie avec la nature, mais dont l’isolationnisme les condamne au déclin ; d’autre part, le clan du Tatara ba, qui nous apparaît comme un groupe socialement révolutionnaire, mais qui dévaste son environnement naturel. 
 
Concernant la mise en image du continent européen, nul doute que Miyazaki a élaboré une contrée exotique, ou plus exactement, une Ruritanie, s’imposant de surcroît comme un Japon idéalisé. Ici, tout repose sur la notion de fermeture et d’ouverture, car il faut savoir que les Japonais ont longtemps considéré la mer comme synonyme de fermeture, à la différence des Anglais, par exemple, qui ont toujours considéré la mer comme un vecteur d’ouverture. Aussi surprenant soit-il, les Japonais considèrent leurs pays sous un angle terrestre, et non maritime. Chez Miyazaki, cette perception s’est notamment traduite de la façon suivante : par rapport aux récits qu’il a situé au Japon, il faudra attendre Ponyo pour que le réalisateur mette en scène la mer (Totoro et Princesse Mononoke se situant à l’intérieur des terres) ; à l’inverse, tous les pays des récits qu’il place en Europe ont pour particularité d’être bordés par une mer.
 
Au sujet de l’imagerie reproduisant l’esthétique de la Belle époque, et plus largement celle du XIXe siècle européen, le travail mené par Miyazaki (voir Laputa et Le Château ambulant) est parfaitement représentatif d’une pratique courante dans l’imaginaire populaire japonais. Cette pratique résulte notamment d’une spécificité de l’industrie culturelle locale, à savoir sa capacité à intégrer les apports étrangers dans ses propres productions, avec pour résultat la fabrication d’œuvres fusionnant, très souvent avec brio, esthétiques et thématiques locales et étrangères. Quand à la fascination exercée par la Belle époque, la raison d’être est sans doute à chercher dans l’histoire même du Japon, les auteurs faisant par ce biais référence à l’ère Meiji (1868-1912), période charnière durant laquelle le japon entra dans la modernité.
 
ActuSF : Tu reviens avec une nouvelle anthologie, Rétro-Futur !, peux t-on la considérer comme un pendant et à la fois une suite du Steampunk ! d’Étienne Barillier ? Pourquoi ce thème ? Peux-tu nous raconter la création de cet ouvrage, de l’idée à la conception finale ?
Raphaël Colson : Rétro-futur ! prolonge sans nul doute la réflexion amorcée dans Steampunk !, car l’idée de ce projet est né dès la publication de l’ouvrage d’Étienne – cependant, sa mise en chantier n’a débuté qu’une fois achevée l’étude réalisée sur l’œuvre de Miyazaki. Deux objectifs ont guidé l’élaboration de Rétro-Futur !  : D’une part, approfondir la réflexion sur l’histoire et le sens porté par le terme rétro-futurisme ; d’autre part, évoquer l’autre grand courant créatif rétro-futuriste, à savoir le dieselpunk, et par ricochet, s’intéresser à l’histoire du XXe siècle et à son imaginaire futuriste renvoyant à l’âge d’or américain (les années 1930-1950). 
 
Au départ, comme le relate André dans un des billets du blog des Moutons, Rétro-futur ! relevait aussi d’un pari entre Julien, André et moi : Nous devions chacun rédiger un petit ouvrage sur un thème qui nous tenait à cœur. Si mes collègues ont mené leur projet comme convenu, la réalisation du mien a en revanche complètement dérapé, dans la mesure où son contenu a enflé au fur et à mesure que les mois s’écoulaient, pour atteindre au bout du compte 420 pages (et encore, il m’a fallu faire l’impasse sur certains sujets). Surtout, Rétro-Futur ! s’est sacrément étoffé grâce à la participation d’une quinzaine de collaborateurs, via des articles et des entretiens. Au final, j’en suis très heureux, car l’un des intérêts de ce livre réside à mon avis dans cette multiplication des points de vue, une approche qui n’avait pas été envisagé au départ.
 
Pour en revenir au thème que représente le rétro-futurisme, il est certain que ma collaboration à Steampunk ! a été déterminante dans mon intérêt porté à ce courant de l’imaginaire futuriste, d’autant que nous l’avions négligé dans Science-fiction, les frontières de la modernité. Pour faire simple, l’introduction de Steampunk !, coécrite avec Étienne Barillier, m’a servi de base à mes recherches ultérieures, le tout complété par des heures de lecture et de visionnage d’œuvres inscrites dans le courant rétro-futuriste. Ce travail m’a par la suite permis d’élaborer les grandes lignes alimentant Rétro-futur ! Ainsi, le lien initialement esquissé entre cyberpunk et rétro-futurisme s’est étoffé et m’a amené à défendre l’idée que ces courants constituent les deux dernières esthétiques produites par la science-fiction américaine, effectuant de la sorte le grand écart entre futur et passé. Un autre point important concerne la nomenclature des termes, et de considérer le néologisme rétro-futurisme comme un nom générique désignant une pratique créatrice spécifique (à savoir l’exploration du passé futuriste) et regroupant en son sein des sous-courants particuliers, tel le steampunk (lié au XIXe siècle), le dieselpunk et l’atompunk (tous deux associés à l’histoire de la première moitié du XXe siècle). À cela s’est ajouté le choix, somme toute logique, de mettre en avant l’histoire du rétro-futurisme anglophone (ce courant étant d’abord américain), tout en abordant deux autres formes de rétro-futurisme aux évolutions singulières, à savoir les courants japonais et francophone.
Le dernier aspect essentiel évoqué dans Rétro-futur ! concerne évidement la raison d’être de ce courant de l’imaginaire, en posant cette simple question : pourquoi le rétro-futurisme ? Il est intéressant de noter que si les réponses proposées par les différents points de vues exposés dans Rétro-futur ! divergent sur certains points, globalement, elles se chevauchent, tissant de la sorte un canevas où nous retrouvons à la fois une nostalgie de l’âge d’or faisant écho au déclin occidental, la peur d’un avenir désincarné dominé par la machine inhumaine, la déception par rapport aux rêves promis par le passé, sans oublier la dimension introspective d’une démarche créatrice s’interrogeant sur notre histoire et notre modernité, en plus de vouloir renouer avec l’émerveillement véhiculé par la fiction d’aventure.
 
Pour clore ce bref tour d’horizon, je tiens à préciser que si ce livre s’attache en premier lieu à explorer le domaine de la fiction, en portant l’attention sur l’esthétique du dieselpunk (par le biais des thèmes de la ville, de la science, de l’uchronie et du politique), la dernier partie s’ouvre pour sa part au domaine de la non fiction, en abordant le web, le graphisme, le design automobile et la création d’objets et d’illustrations.
 
ActuSF : Penses-tu, comme moi, que le rétro-futurisme, possède un potentiel suffisant pour devenir un courant, un effet de style qui pourrait supplanter peu à peu l’uchronie et le steampunk ?
Raphaël Colson : Depuis son apparition, au début des années 1980, le rétro-futurisme constitue un courant créatif qui n’a pas cessé de s’étoffer et de s’enrichir au fil du temps et je pense qu’il a encore de belles années devant lui. Son évolution prendra sans nul doute des formes différentes, mais il est certain que nous n’en avons pas terminé avec l’exploration du passé. Viendra un temps où les années 1970 et 1980 deviendront le terreau d’une fiction rétro-futuriste – comme le suggère la blague du dessinateur Boulet sur son blog, avec son histoire de « Formicapunk ». La grande force du rétro-futurisme, au même titre que le cyberpunk, c’est de pouvoir se décliner en un ensemble de sous-courants, et quand l’un d’eux décline, un autre prend la relève. Toute chose se développe puis se meurt, provisoirement ou définitivement. L’histoire du steampunk illustre pleinement ce type d’évolution. Ce sous-courant a connu des hauts et des bas depuis sa naissance dans les années 1980 et en ce début des années 2010, après une décennie fastueuse, la mode du steampunk a sans doute atteint son pic culminant, en quittant le champ de la culture de niche pour se diluer dans celui de la culture de masse. Si cette reconnaissance peut être considérée comme une sacrée victoire pour l’esthétique rétro-futuriste, elle annonce aussi l’étiolement du steampunk, comme le suggère l’attitude des premiers fans : Sceptiques quand à l’avenir de ce courant (qui risque fort de se transformer en produit marketing), il semble qu’ils amorcent une migration vers d’autres territoires rétro, sans doute au bénéfice du dieselpunk – mais à ce sujet, seul l’avenir nous le dira.
Quand à l’uchronie, on ne peut pas vraiment parler de concurrence, dans la mesure où le rétro-futurisme incorpore naturellement les techniques de l’uchronie (dépeindre un monde passé alternatif), sans pour autant jouer la carte du « réalisme historique », car l’une des spécificités du rétro-futurisme, en particulier le steampunk, consiste à mettre en scène des personnages issus de le fiction populaire, comme Tarzan ou Doc Savage (ce que ne fait pas l’uchronie, qui, lui, privilégie par principe la réutilisation de personnages historiques). Cela dit, je ne saurais pas vraiment en dire plus, tant la frontière entre ces deux courants me paraît perméable. 
 
ActuSF  : Y a t-il des œuvres appartenant à ce courant qui t’ont marqué, y en a t-il que tu aimerais voir traduites ?
Raphaël Colson : En matière d’œuvres marquantes, je citerais volontiers l’univers d’Hellboy/BPRD de Mike Mignola, la bande dessinée Capricorne d’Andreas, la série animée The big O, les films animés Jin-Roh, Metropolis ou Le Géant de fer, ainsi que le film Sky Captain, sans oublier le comic book de Warren Ellis, Planetary, pour sa dimension métatextuelle et sa fusion entre imaginaire populaire, rétro-futurisme et postcyberpunk. En fait, je pourrais citer la moitié des exemples mentionnés dans Rétro-futur !
Du côté des traductions, beaucoup d’œuvres étrangères sont aujourd’hui disponibles en France, et c’est tant mieux. Cela dit, il reste des perles qui mériteraient une traduction, en particulier les deux romans de George Mann (Ghosts of Manhattan et Ghosts of war), le comic book Ignition City de Warren Ellis (Le premier tome paraîtra le 28 mars chez Glénat) ainsi que le manga Kerberos Panzer Cop, scénarisé par Mamoru Oshii. Ajoutons à cette liste la seconde saison de The Big O.
 
ActuSF : Dans le catalogue des parutions des Moutons Électriques, j’ai vu que tu travaillais à un Japan Futur ! Peux-tu nous en dire plus ?
Raphaël Colson : D’une certaine manière, la naissance de ce projet résulte lui aussi du travail réalisé dans Science-fiction, les frontières de la modernité. L’un des points de vue défendu dans cet ouvrage consiste à envisager l’histoire de l’imaginaire futuriste en quatre périodes : le temps des précurseurs (XVIe au XVIIIe siècle), le XIXe (période européenne), le XXe (période américaine) et le début du XXIe, marqué par une domination de plus en plus marquée de l’imaginaire futuriste japonais. Ce dernier point est essentiel dans l’étude que nous avons menés, André et moi même. En effet, les ouvrages abordant l’histoire de la science-fiction ont toujours minoré, voir ignoré, l’importance acquise par l’industrie culturelle japonaise dans ce domaine de l’imaginaire. 
Depuis, je fais en sorte d’affiner cette réflexion, en étayant mon propos sur le déclin de l’imaginaire futuriste américain (d’où l’intérêt que je porte au rétro-futurisme), tout en explorant plus en profondeur le pendant japonais. Par exemple, dans Rétro-futur !, ce travail de recherche alimente le chapitre intitulé « Des flashforwards aux flashbacks  ». Concernant le projet Japan Futur !, je le conçois pour sa part comme une forme d’aboutissement à l’esquisse proposée dans Science-fiction, les frontières de la modernité, en rédigeant une histoire la plus complète possible de l’imaginaire futuriste japonais, de 1945 à nos jours. À ce jour, je dispose d’un plan et d’un gros brouillon. Cependant, la tâche est loin d’être achevée et il me faut encore mener un gros travail de recherche avant d’atteindre une forme satisfaisante. Je reste après tout un européen étudiant depuis son bureau un imaginaire dont les œuvres sont produites physiquement à l’autre bout du monde. Ce handicap ne m’empêchera cependant pas de mener à bien ce projet, car le web s’avère être une belle source d’information, sans compter que la France est un gros consommateur de culture populaire japonaise.
 
En conclusion, Japan Futur !, ce n’est pas pour tout de suite, d’autant que je suis victime d’effets secondaires provoqués par Rétro-futur ! Je me suis ainsi lancé tout récemment dans l’écriture d’une monographie consacrée à Mike Mignola (auteur que je cite plus d’une fois dans Rétro-futur !), et qu’un essai prolongeant certains aspects évoqués dans Science-fiction, les frontières de la modernité me titille l’esprit depuis la lecture de l’entretien accordé par Serge Lehman. Mais bon, d’ici là, tout peut changer, car il ne faut pas oublier que l’avenir nous réserve toujours des surprises.
 
ActuSF : Raphaël, merci à toi pour cette plongée dans ton univers et au plaisir de te recroiser !
Raphaël Colson : Et à moi de te remercier pour cet agréable entretien.
 
Propos recueillis par Bertrand Campeis