Interview 2002
de Fabrice Colin
aux éditions ActuSF
Genre : SF

Auteurs : Fabrice Colin
Date de parution : janvier 2002 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Nombre de pages : 1
Titre en vo : 1
Parution en vo : janvier 2002

Lire tous les articles concernant Fabrice Colin

En ce début d’année 2002, Fabrice Colin fait fort, très fort. Son nouveau roman Or not to be est son projet le plus ambitieux et c’est une réussite. Nous avons posé quelques questions à cet auteur qu’il est urgent de découvrir un peu plus...

Nous : Comment avez-vous découvert la science fiction, la fantasy et tout ce que l’on regroupe sous les littératures de l’imaginaire ?
Fabrice Colin : Les premiers livres de fantasy que j’ai lu sont ceux de Robert. E. Howard : Conan, puis les pulps publiés aux Nouvelles Editions Oswald. Ensuite, il y a eu Le Seigneur des Anneaux, puis le Cycle des Epées de Leiber, Elric et Hawkmoon de Moorcock, à peu près tout Lovecraft, et en S.F., Dune et Majipoor. J’étais inscrit dans trois bibliothèques, je lisais à peu près tout ce qui pouvait me tomber sous la main, des trucs oubliés, biographies, traités sur les maladies, les pays lointains, l’enfance et la folie. Le dernier auteur qui m’ait marqué, en fantastique, c’est Anne Rice. J’avais vingt ans. Après ça, les littératures de l’imaginaire (dans le sens "littératures de genre") ont pratiquement cessé de m’intéresser.

Nous :
Y’a-t-il des auteurs qui vous ont marqué ou influencé ?
Fabrice Colin : En fantasy, le seul auteur qui soit resté, en définitive, c’est Howard. Il possède une énergie incroyable. Jamais je n’ai eu à ce point l’impression de me retrouver "ailleurs". Précision : la plupart des auteurs que j’ai cités me paraissaient très bons à l’époque. Aujourd’hui, j’aurais beaucoup plus de mal à les lire - essentiellement pour des questions de style.

Nous : Comment et pourquoi vous êtes-vous mis à écrire ?
Fabrice Colin : Parce que Stéphane Marsan, qui venait de fonder les éditions Mnemos, me l’a demandé. Il avait lu certains de mes travaux dans le jeu de rôle et pensait que j’étais capable de faire quelque chose. Je n’étais pas vraiment convaincu. J’ai quand même essayé.

Nous : Comment s’est passé l’aventure de votre premier roman, Neuvième Cercle ?
Fabrice Colin : Stéphane voulait un roman de terreur. La terreur, hum. Moi, je voyais plus Hubert Selby, Jr. que Dean Koontz. J’ai eu cette idée d’une histoire ayant pour cadre le métro new-yorkais, à cause d’un article lu dans les Inrocks, et qui évoquait la vie souterraine des laissés-pour-compte du Grand Rêve Américain. J’ai écrit 30 000 signes là-dessus, Stéphane m’a dit : continue. J’ai écrit 300 000 signes de plus.

Nous : Avec le recul, 5 ans après, quel regard portez-vous sur ce livre ?
Fabrice Colin : Je l’aime bien. Beaucoup de gens continuent à m’en parler aujourd’hui comme d’une expérience très forte, ce qui est assez déstabilisant, parce que je me sens très loin du type que j’étais quand je l’ai écrit.

Nous : On vous sait joueur de jeux de rôle, sa pratique vous a-t-elle apporté quelque chose dans l’écriture ?
Fabrice Colin : Non. Si ce n’est la faculté d’écrire vite quand le besoin s’en fait sentir.

Nous : Vous semblez aussi à l’aise en fantasy qu’en fantastique, mais votre bibliographie comporte assez peu de S. F., pourquoi ? Le futur ne vous inspire pas ?
Fabrice Colin : Je n’ai aucune culture S. F. Le futur n’a pas vraiment de signification pour moi. Le passé, au contraire, est une matière vivante, modelable à merci. Qui plus est, le côté souvent politique de la science-fiction me laisse complètement froid. Je n’ai pas le moindre message à délivrer. Mes rares incursions en S. F. sont de la fantasy déguisée : comme mon prochain roman jeunesse chez Mango.

Nous : Vous avez signé des nouvelles et un roman avec David Calvo et Mathieu Gaborit. Que vous ont apporté ces collaborations ?
Fabrice Colin : Des tas de choses. Avec Mathieu, nous avons, je dirais, transformé une amitié en livre. Avec David, nous avons beaucoup de points communs, ça rebondit dans tous les sens. Difficile de mettre des mots là-dessus.

Nous : Vous venez de publier un roman pour la jeunesse chez Mango, une première dans votre production. Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?
Fabrice Colin : Parce que ça me repose. Parce que c’est agréable. Parce que j’aime bien tout essayer. Par dessus tout, parce que je reste très proche de mon enfance.

Nous : Vous avez eu des retours d’enfants sur cette histoire ? Quelles ont été leurs réactions ?
Fabrice Colin : Oh, les enfants sont des êtres mystérieux, délicieusement imprévisibles. Mais tous les retours que j’ai eus ont été positifs.

Nous : Est-ce une voie que vous allez continuer à explorer ?
Fabrice Colin : Bien sûr. Dès le mois de mai avec un nouveau roman chez Mango, et ailleurs ensuite.

Nous : Votre production est assez importante et diversifiée, comment travaillez-vous ?
Fabrice Colin : J’écris le matin. Trois heures environ. Un premier jet rapide (quelques semaines), que je laisse reposer, et sur lequel je reviens ensuite. Ma soi-disant productivité est surtout faite d’opiniâtreté. Je m’efforce d’écrire chaque jour, que ça me plaise ou non.

Nous : On a l’impression que vous jonglez entre nouvelles fantastiques, récits humoristiques, roman de fantasy... C’est un besoin de se renouveler constamment, ou de ne pas se lasser, ou tout simplement est-ce le fruit d’envies différentes à chaque fois ?
Fabrice Colin : C’est simplement que je pense toujours à plein de trucs en même temps. Chaque livre est un voyage, je n’aime pas partir toujours au même endroit.

Nous : Y’a-t-il un roman dans votre production (ou une nouvelle) que vous préférez ou qui ait une connotation particulière pour vous ?
Fabrice Colin : Non. L’usage commande une réponse du genre "celui que je suis en train d’écrire", mais je suis en train d’écrire plusieurs romans en même temps.

Nous : Votre nouveau roman, Or not to be, vient de sortir chez l’Atalante. Pouvez-vous nous en parler un peu plus ?
Fabrice Colin : C’est, globalement, l’histoire d’un homme qui devient fou, mais dont la folie possède une qualité toute particulière. C’est un roman qui peut se lire de plein de façons différentes. Aucune n’est meilleure que les autres.

Nous : Comment est née l’idée ?
Fabrice Colin : Bon, il y a longtemps que je voulais écrire un roman se déroulant dans un petit village anglais. J’adore les petits villages : leur intemporalité, leur caractère irréel. J’aime ce que peut ressentir quelqu’un qui retrouve les lieux rêvés de son enfance, c’est une émotion incomparable. Au commencement, j’avais l’idée d’un personnage amnésique, qui essaie de s’inventer une existence plutôt que d’affronter le vide, la solitude. Je voulais que ce personnage mène une enquête littéraire - ça aussi, c’est un de mes fantasmes. Le personnage de Shakespeare ne s’est imposé que sur le tard, lorsque je me suis rendu compte à quel point sa biographie était pauvre… Là aussi, il y a du vide, de la solitude. Ma femme, à qui je soumets souvent mes idées, m’a aidé à mettre tout ça en ordre.

Nous : C’est un roman important pour vous ? Pour quelles raisons ? Vous avez travaillé longtemps dessus ?
Fabrice Colin : Eh bien, Or not to be est raisonnablement ambitieux. Je commence à différencier les exercices de style (comme Vengeance) des projets plus personnels, comme celui-ci, ou Dreamericana, qui sortira chez J’ai Lu. Le travail s’est étalé sur une longue période, surtout pour des raisons de planning, d’ailleurs.

Nous : Il sort dans la collection de littérature générale chez l’Atalante. Pourquoi avoir voulu prendre ce risque ?
Fabrice Colin : Parce que ce n’est définitivement pas un roman de genre. Parce que l’Atalante n’est pas un éditeur qui publie vos bouquins, et puis basta. Or not to be s’inscrit dans un projet à long terme.

Nous : D’où vous vient ce qui semble être une passion pour Shakespeare ? C’est un auteur que vous lisez beaucoup ?
Fabrice Colin : C’est un auteur que j’ai commencé à lire depuis que je suis petit, qui a toujours fait partie de ma vie, et que je considère comme le plus grand démiurge littéraire de tous les temps. Son oeuvre a exercé une influence considérable sur la pensée occidentale. Pas autant que la Bible bien sûr, mais pas loin.

Nous : La construction est assez complexe, le roman peut se lire à plusieurs niveaux, était-ce prévu dès le départ ou cela s’est-il imposé peu à peu ?
Fabrice Colin : Tout était prévu dès le départ. La première et la dernière partie comptent exactement 10474 signes chacune, par exemple. La deuxième partie renferme 21 chapitres, 3 fois 7 (si vous regardez bien, le chiffre 7 - le chiffre de Dieu - revient toujours). La quatrième partie (la pièce) possède exactement la même structure que Hamlet : c’est à la fois la pièce écrite par le narrateur, et/ou le genre de rêve éveillé qu’il est en train de vivre. Il existe plein d’autres exemples : dans les dates, les correspondances. Ce sont des choses qui s’adressent au subconscient, et
qu’une lecture superficielle ne dévoile pas forcément.

Nous : Sa complexité (et en même temps sa fluidité dans la narration) a-t-il demandé plus de travail pour élaborer ce roman ?
Fabrice Colin : Un peu. Mais il y a aussi un côté ludique là-dedans. Les contraintes stimulent la création.

Nous : C’est un de vos romans les plus ambitieux, si ce n’est le plus ambitieux (à voir avec Arcadia peut-être), et il est assez éloigné de vos dernières productions. Peut-on dire que c’est peut-être un tournant dans votre "carrière littéraire" ?
Fabrice Colin : Oui, c’est un tournant. Cela ne veut pas dire que tous mes romans suivront ce modèle. Mais Dreamericana, par exemple, se placera sur un plan comparable quoique non strictement identique) et s’appuiera de la même façon sur une construction "moderne" : cette fois, il s’agira plus d’une énigme de point d vue : qui est le narrateur ? où commence la réalité, où s’arrête la fiction ? A Vos Amours, par exemple, se situera dans la lignée d’A Vos Souhaits, malgré quelques surprises.

Nous : Jouer avec un personnage historique comme Shakespeare, même s’il n’est pas véritablement présent en tant que personnage, n’est pas un peu inquiétant lorsque l’on est auteur ? N’y a-t-il pas une appréhension à prendre quelques libertés avec sa biographie ?
Fabrice Colin : Je n’ai pris aucune liberté avec la biographie de Shakespeare. Tout ce que l’on connaît de lui, ce sont des dates (état civil, publication des pièces, acquisition ou cession de terres) et quelques témoignages de seconde main. Le reste n’est que littérature. Il est d’ailleurs assez amusant de voir de quelle façon les innombrables biographes qui se sont penchés sur son cas ont rempli les trous. Certains se sont contentés de digressions sur l’époque, le théâtre, etc. D’autres ont extrapolé, inventé. C’est ce genre de processus qui a mené aux hypothèses que l’on sait, comme quoi les pièces auraient été écrites par un autre, etc. Les véritables spécialistes du barde peuvent rejeter ces allégations sans grande difficulté. mais pour répondre à la question : si, bien sûr, parler de Shakespeare est une sorte de blasphème. C’est un peu comme écrire un roman sur Jésus. Cela étant, il faut bien différencier auteur et narrateur. Tout ce que je dis sur le vieux barde, c’est par la bouche de Amleth Vitus de Sait-Ange que je le fais. Ce n’est pas moi, le fou de Shakespeare : c’est lui !

Nous : La question classique : sur quoi travaillez-vous actuellement et quels sont vos projets à venir ?
Fabrice Colin : Dreamericana est le gros morceau de l’année. Il ne sortira qu’en janvier 2003 en collection Millénaires. Entre autres merveilles, on y trouvera un narrateur double, un fantôme littéraire, des zeppelins publicitaires, des trains qui s’envolent et du fromage d’ornithorynque, le tout avec des dessins de Julien Delval. Quoi d’autre ? Atomic Bomb, un objet littéraire non identifié, commis avec David Calvo et à paraître chez Orion, A Vos Amours, la suite de devinez-quoi, qui sortira à la rentrée chez Bragelonne, et puis cette petite fantaisie S. F. susmentionnée aux éditions Mango, donc.

Jérôme Vincent