Interview 2015 Alain Damasio pour Fusion
de Alain Damasio
aux éditions

Sous-genres :
  • Transmedia

Auteurs : Alain Damasio
Date de parution : mai 2015 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Alors que l’on a fêté l’année dernière les dix ans de la Horde du Contrevent et qu’un concours de nouvelles dans le même univers est en cours chez Folio SF, nous avons contacté Alain Damasio pour parler avec lui de ses nombreux projets dont Fusion, les Furtifs et même... la suite de La Horde du Contrevent !

 Actusf : Tu viens d’annoncer l’existence du projet “Fusion”, une création d’univers ambitieuse que tu développes en équipe. Est-ce que tu peux nous en dire plus ?

 Alain Damasio : À l’origine, j’ai travaillé avec un grand scientifique bulgare, Kostadin Yanev, autour d’une idée très SF qui nous semble avoir un énorme potentiel narratif : et si l’eau portait dans ses molécules la trace de nos émotions, de nos souvenirs, de notre mémoire ? Nous avons ainsi posé le concept de l’eau-mémoire. Chaque goutte de sueur, de sang ou de salive, chaque larme qui coule de tes yeux porte potentiellement en elle un fragment mémoriel que l’on peut récupérer, séquencer et injecter dans un autre corps, un autre esprit. Tu peux rapidement imaginer tout ce que ça ouvre : la manipulation, l’effacement, l’altération des mémoires, le partage, la possession, etc.

Partant cette idée de départ, nous avons réuni une équipe, qui comporte notamment Catherine Dufour et Norbert Merjagnan pour développer une véritable bible narrative. Elle comporte déjà une quinzaine de récits, une vingtaine de métiers et de personnages, des lieux emblématiques, des recherches en sciences humaines et en science dure, des pistes esthétiques, etc. Tout ça va donner naissance, nous l’espérons,à des œuvres très variées : livre, BD, série, manga, jeu vidéo, film, spectacle vivant…

 À ce stade, je sais avec certitude qu’il y aura un roman, que je suis en train d’écrire, qui va poser les fondements de l’univers, et une anthologie qui réunira la fine fleur de la Sf française. La seconde brique devrait être un manga puisque Shibuya Productions, qui porte le projet, a un rapport privilégié avec le monde des mangakas japonais et devrait réussir à les intéresser à cet univers assez fou.

  Actusf : Ton roman doit sortir quand ?

 Alain Damasio : Il sera publié début 2016. Je n’ai plus le choix, le contrat est signé, je me suis piégé tout seul ! (rires). Ce sera un roman court et compact, qui fonctionnera par sauts de souvenirs, avec un côté très polyphonique comme pour la Horde. Sur un plan littéraire, faire passer un événement à travers la subjectivité de chaque personnage, son filtre stylistique, sera un beau défi qui m’attire beaucoup.

 Je peux dire aussi que ce sera un thriller. Un mode qui ne m’est pas spécialement naturel. Mais comme disait Lynch : « C’est l’histoire qui dit comment il faut la raconter ». Et la structure par plongée mémorielle appelle ça. Je t’avoue que ça me fait un peu peur (rires) car d’ordinaire, je me ménage beaucoup d’improvisation dans le déroulé du récit. Là je vais être obligé d’être très structuré et de soigner le plan, sans perdre pour autant la vitalité de mon écriture, son ouverture indispensable à l’accident, à la bifurcation.

 Et au-delà, j’espère que tout cela va débloquer un peu l’écriture des furtifs !

 Actusf : Il y aura d’autres livres dans l’univers de Fusion ?

Alain Damasio : Oui, au moins un recueil de nouvelles qui sera publié également à La Volte. Catherine Dufour a déjà démarré avec une nouvelle très attachante, drôle et acide. Mon roman se déroule au moment de la découverte de l’eau-mémoire. Il raconte comment un type, Charlie, qui bosse dans un hôpital mémoriel, s’injecte pour la première fois un souvenir soluble. Très vite, il comprend l’intérêt fabuleux de l’eau-mémoire pour sa vie banale et il décide de fabriquer des cocktails de souvenirs avec son pote barman, dans son café préféré. Tu peux venir y prendre un verre et boire des souvenirs joyeux par exemple. Les deux lascars vont d’abord s’éclater, sans mesurer véritablement le potentiel de leur découverte sur la manipulation des individus et des foules parce qu’ils ont en eux une bienveillance instinctive. Évidemment, des pouvoirs politiques et capitalistes vont très vite s’y intéresser et l’eau-mémoire va devenir un enjeu central, virant de la comédie au tragique. C’est naturellement l’occasion pour moi d’approcher des thèmes centraux dans mon travail, sur la sociétés des traces, le bigdata, la reconstruction des subjectivités par l’action sur nos mémoires, de toucher aux enjeux de l’intimité et de son viol, du partage, et plus profondément, de la fusion : fusion des émotions, des corps, des modes de pensée, par écrasement ou par épanouissement. Ce sera le titre du roman d’ailleurs : « Fusion ». J’ai envie d’un roman « cut », plus lâché dans l’écriture, plus joyeux aussi que la Horde ou la Zone mais qui nous mette face à notre époque. L’époque où le technocapitalisme et GAFA dirigent nos vies.

 Le recueil de nouvelles se situera dix ou vingt ans après, au moment de la démocratisation de l’eau-mémoire. L’univers est assez fécond pour qu’on puisse développer des histoires très variées. Catherine Dufour et Norbert Merjagnan seront bien évidemment à l’œuvre. Nous n’avons pas encore de date de sortie mais cette antho devrait suivre le roman de quelques mois.

 Ah, et j’aurai aussi une nouvelle dans le Monde Diplomatique de juin : avec une variante sur le complot !

 

 Actusf : Y’a d’autres choses en route dans d’autres médias ?

 Alain Damasio : Oui, comme je le disais, on travaille sur le Manga. Avec l’équipe, nous avons posé sept synopsis que Shibuya a fait traduire en japonais pour les proposer à de grands mangakas. Nous sommes dans une phase de prospection, avec ce beau rêve d’arriver à créer une œuvre franco-japonaise unique. J’adorerai !

 Nous avons aussi des projets de séries télés, dont l’une est comique. Catherine nous a écrit des petites scènes super drôles et enlevées, on va tester ça avec des vrais comédiens. Il y a également un projet de long-métrage, un thriller noir, dont le scénario est écrit en partie.

 Enfin, il y aura un site internet dans un futur proche, piloté par mon frère Bruno, permettra aux internautes de voir le boulot qui est en train d’être fait sur le projet. Il y aura nos recherches sociologiques ou politiques sur la mémoire, sur la mythologie de l’eau, sur les personnages, etc. On y mettra beaucoup d’éléments de la bible narrative, qui devrait faire plus de mille pages A4 ! L’idée est que l’on puisse avoir différents niveaux d’informations, selon que le lecteur souhaite avoir une vision condensée ou fine de l’univers, d’un personnage, d’un lieu, d’une théorie, etc. L’exploration se fera sur une carte, au feeling, fluide. Nous avons une envie de partager, d’être ouvert et transparent, que les gens voient le travail de création en train de se faire et puisse y apporter leurs regards.

 Actusf : C’est énorme cette affaire…

Alain Damasio : Oui, c’est un gros, gros projet. Shibuya Productions nous a offert les moyens financiers suffisants pour avoir une équipe de six-sept personnes qui travaillent à temps partiel sur le projet. Ça permet d’avancer de façon sereine et de structurer l’ensemble des créations de façon cohérente. C’est un vrai luxe d’être payé pour créer, même si les sommes restent très sages. Et puis déployer un univers transmédia à partir d’un cœur-concept comme ça est assez inédit à ma connaissance. Je ne connais pas d’équivalent !

 Actusf : Du coup, que devient les Furtifs ? 

 Alain Damasio : Les furtifs continuent à vivre et à se déployer en œuvre sonore via le site phonophore.fr. L’imaginaire propre à cet univers est développé à travers des pièces sonores. Il y en a une vingtaine en ligne. C’est là aussi un gros projet, de longue haleine. Heureusement je bosse avec une réalisatrice formidable et très efficace, Floriane Pochon, et un magicien du son, Tony Regnauld, qui portent ça à bout de bras.

L’idée là, c’est qu’il existe des êtres, mélanges d’animaux, de végétaux et de minéraux, qui nous sont invisibles, qui se logent toujours dans les angles morts de notre vision d’humain. En vérité, je te le dis, je suis le mec qui les a découverts en France. Des carnets acoustiques me permettent de raconter où j’en ai vu, ce que je sais d’eux, comment ils vivent, comment ils meurent... Nous avons aussi des interviews de spécialistes du son qui nous expliquent ce qu’ils savent. Et puis on a également des enregistrements pirates des furtifs, par des micros cachés, que tu peux aussi écouter en ligne. A cela s’ajoute des paysages sonores, des portraits en binaural, etc.

 Ce projet nous a valu une bourse Orange-Beaumarchais du projet innovant, un grand prix de fiction radiophonique, il est assez pointu.

En tout il y aura une quarantaine de morceaux sonores, qui seront tous en ligne d’ici la fin de l’année.

Je me régale avec tout ça ! Je pense que le résultat final sera très, très chouette. C’est un projet très artistique, très pur, sans visée commerciale. Une ode à la liberté et à la furtivité, la nouvelle résistance à notre société de traces.

 ActuSf : Et le roman ?

Alain Damasio : Ah là, par contre il n’avance pas (rires). Mais j’espère qu’écrire le roman Fusion va me relancer pour les Furtifs. Ça reste une grande ambition affective et littéraire. J’espère que l’écriture va se faire sans vraiment avoir besoin de plan ou de structure, tellement il aura vécu longtemps en moi avant de sortir sur la feuille. C’est d’ailleurs ce qui m’a sauvé dans la Horde. Tout le monde pense que le roman était très pensé en terme de plan, de conduiyte narrative alors que pas du tout ! C’était de l’impro, de l’écriture au fil du vent, mais qui était rendue possible parce que j’avais vécu dans cet univers, mentalement, pendant 4 ans déjà.

 Actusf : En ce moment, il y a un concours de Fan Fiction autour de la Horde du contrevent à l’occasion des 15 ans de la collection FolioSF. C’est aussi un moyen de partager ton univers non ?

Alain Damasio : Oui et c’est bien cool ! Je suis ultra curieux de voir ce qu’ils vont faire, de voir ce qu’ils vont prendre comme éléments pour construire leurs histoires… Quels personnages aussi ? Je ne sais pas du tout à quoi m’attendre (rire).

 Actusf : Pour la Horde, il y a beaucoup de projets déjà, de films, de jeux vidéo... Comment tu vis le fait de voir d’autres créateurs s’emparer de ton univers ?

Alain Damasio : J’ai eu beaucoup de plaisir à l’ouvrir à d’autres artistes. Pour le scénario du film, travailler avec Jan Kounen et sa spiritualité chamanique, bénéficier des apports de mon frère qui est réalisateur, de Léo henry, de Norbert Merjagnan m’a donné énormément de fond et beaucoup d’idées, notamment dans le cadre d’un tome 2. C’était riche, très fécond, ça m’a décalé, réouvert l’univers que je connaissais par cœur.

Je suis toujours un brin plus réticent pour les images, fixes ou animées, parce que je n’ai pas d’images mentales de mes héros dans la Horde. Je ne sais pas leurs visages. Du coup, quand quelqu’un dessine Golgoth par exemple, c’est comme si mon imaginaire était asséché. L’image vient territorialiser l’imaginaire, le figer. Ce que je préfère, ce sont encore les paysages, plus évocateurs pour moi. Mais à choisir, je préfère de loin le travail sonore : une voix, une musique, une création sonore permettent beaucoup plus de susciter, d’activer un imaginaire — sans doute, comme le dit Hervé Trouillet, le PDG de Forge, parce que je suis fondamentalement un kinesthésique et un auditif, pas du tout un visuel. L’image m’excite moins ! Même si je suis admiratif des dessins d’Éric Henninot par exemple, qui fait la BD du roman. Ou du travail de Chichoni sur la Horde.

 Actusf : Cela fait onze ans que la Horde est parue. Quel est ton regard sur ce livre et sur l’engouement qu’il suscite ?

Alain Damasio : Ce bouquin est un miracle. C’est devenu une sorte de classique de la SF, que je trouve même dans des petites librairies parce qu’il fait désormais partie du fond SF français. C’est comme un bloc radioactif. Il continue à diffuser de l’énergie aux gens qui le découvrent aujourd’hui. Je me dis que l’énergie que j’y ai mis quand je l’écrivais en Corse, complètement seul, continue à rayonner onze ans après. Et ça, je sais pas : ça m’apporte une forme de sérénité, d’avoir pu encoder un peu de ma vitalité dans une brique de papier.

Le projet de film m’a permis de réanimer l’univers en moi de manière différente et ça m’a donné beaucoup de nouvelles idées. Dans « l’univers idéal d’Alain Damasio », dans les dix ans qui viennent, il y aura Fusion, les Furtifs et enfin le tome II de la Horde (rire). Et après, je pars à la retraite !

J’ai toujours imaginé la Horde en dyptique et le tome 2 ira au bout de la spiritualité de l’univers.

 Actusf : Ça veut dire que tu pourrais reprendre certaines idées tirée du concours de Fan fiction ?

Alain Damasio : Oui, bien sûr ! Ça peut être une grande idée ou des petites choses sur des véhicules, des personnages, des paysages. Je ne m’interdis pas du tout de m’inspirer de ce qui sera fait. Sans rien piller et en demandant leur permission aux auteurs bien entendu. Je suis certain qu’il y aura des intuitions superbes. En travaillant avec Norbert sur le film Windwalkers, il a eu cette idée que les pierres elles-mêmes, dans ce monde, capturaient le vent et en archibait la mémoire vibrante. C’est une idée tellement magnfique qu’elle me fait rêver quand je marche dans les Calanques. Ce type d’idée sera dans le tome 2 ! Alors, les fanboys et fangirls, assurez et trouvez aussi beau ! (rires)

Jérôme Vincent