Interview 2015 : Anthony Vallat sur Philip K. Dick
de Anthony Vallat
aux éditions
Genre : SF
Sous-genres :
  • Philip K.Dick

Auteurs : Anthony Vallat
Date de parution : juin 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Dans le cadre de la sortie de la monographie Simulacres et Illusions, sur Philip K. Dick, Anthony Vallat aborde l’autobiographie/l’autofiction et la philosophie chez Philip K. Dick. Anthony Vallat est l’auteur d’Utopie et raison, un essai sur le cycle de Fondation d’Isaac dAsimov.

 ActuSF : Philip K. Dick est un auteur qui a cherché à définir les frontières entre la réalité et la fiction. N’a t-il pas également brouillé les limites de l’autobiographie et de l’autofiction dans certaines de ses œuvres ? 
 
Anthony Vallat : Je ne crois pas que Dick ait cherché délibérément à brouiller les limites des genres. J’y avais consacré le mémoire de mon master de Lettres, en linguistique française, à Lausanne. Comment SIVA, l’un des derniers romans de Dick, pouvait appartenir à la fois à la SF et au genre de l’autofiction. En effet, dans ce roman, l’auteur, le narrateur, et deux des personnages s’appellent Philip K. Dick (un personnage est Horselover Fat, Horselover, qui aime les chevaux, donc Philip, et Fat, gros en allemand, donc Dick). C’est la définition formelle de l’autofiction : auteur, narrateur et personnage qui ont le même nom.
 
Et franchement, combien y-a-t-il de romans de SF assumé comme tel avec un personnage qui a le même nom que l’auteur ?
 
Si SIVA était un roman médiocre, on s’en ficherait. Mais non, c’est un excellent roman !!
 
Il y a un autre roman du même genre, Radio Libre Albemuth, où Dick apparaît aussi comme personnage et narrateur. C’est un roman posthume, écrit juste avant SIVA.
 
 
ActuSF : Pour Philip K. Dick : « La réalité, c’est ce qui subsiste quand on cesse d’y croire ». Est-ce qu’à travers ses romans, il n’essayait pas d’éprouver / expérimenter cette définition ? 
 
Anthony Vallat : Reality is that which when you stop believing in it, it doesn’t go away. C’est une citation de SIVA. Chez Dick l’indice de réalité, c’est le taux « d’emmerdements ». J’aime bien cette idée. C’est quand tout se passe bien, que le doute est possible. Quand tout va bien, suis-je dans la réalité ? Quand la porte de l’appartement ne veut pas s’ouvrir parce que sa redevance n’a pas été payée, là on sait que c’est réel (cette épisode se passe dans un roman de Dick, mais je ne sais plus lequel). D’où aussi la figure du bricoleur dickien, qui ajuste expérimentalement les dispositifs à un réel capricieux.
 
Un roman de Dick illustre bien ça : L’Oeil dans le ciel. Dans ce récit un groupe de personnages passe de monde fictif en monde fictif jusqu’à ce qu’ils se croient enfin revenu dans la réalité. Mais un personnage a des doutes : il trouve que le dernier monde est trop beau, trop utopique pour être vrai. Et quand tout se passe trop bien, est-on vraiment dans la réalité ?
Donc, oui, Dick expérimente cette définition.
 
ActuSF : Philip K. Dick percevait-il le réel comme quelque chose d’agressif ?
 
Anthony Vallat : Oui ! On peut citer quatre dimensions du réel que Dick a trouvé très agressives :
 
- Le réel de l’argent. Dick a dû se cogner le problème de payer son loyer, de faire manger femmes et enfants.
- Le réel de la drogue et ses ravages dans son entourage. La lecture de Substance mort est édifiante à ce sujet.
- Le réel politique. Rappelons que Dick a pensé sérieusement être sous surveillance des services de l’État américain. Nombreux sont ses textes traitant du rapport entre politique et vérité.
- Le réel de la mort. La mort de sa sœur jumelle, ne serait-ce que celle-là. Il n’a appris que très tardivement son existence et sa mort, mais ça l’a fortement secoué.
 
Mais d’un autre côté, Dick a aussi célébré des réalités positives : par exemple, selon lui, il existe des êtres humains réellement dotés d’empathie avec les autres humains.
 
 
ActuSF : Pourquoi Philip K. Dick mettait-il ainsi en avant certains éléments de sa vie privée dans ses romans de fiction ? Quelles étaient ses motivations ?
 
Anthony Vallat : Pendant de longues années, Dick n’a pas mis dans son oeuvre d’éléments explicitement autobiographiques (pas de personnages nommés Philip K. Dick), même si bien sûr, il a pu s’inspirer de sa propre vie pour nombre de détails et de personnages. Ce n’est qu’à partir des événements de 1974 que les choses changent. Dick va vivre un certain nombre d’expériences mystiques et d’événements mystérieux. Beaucoup d’encre a coulé sur la réalité tangible de ces événements.
 
Un fait reste irréductible : le rayon rose et la vie sauvée de son fils. Dick raconte qu’un soir il fut frappé par un rayon rose chargé d’information et apprit que son fils, bébé, souffrait d’une hernie inguinale. Les médecins confirmèrent cela et lui sauvèrent la vie. Sans le rayon rose, son fils serait mort.
 
Voilà donc quelque chose d’inexplicable selon les données actuelles de la science. Pouvait-on réellement demander à Dick de faire comme s’il ne s’était rien passé ? De ne pas exploiter ce formidable matériel ? Lui demander de ne pas chercher d’explications satisfaisantes ?
 
Dick est clairement devant un morceau de réel qui ne disparaît pas quand il cesse d’y croire.
 
 
ActuSF : Peut-on dire que la philosophie de Philip K. Dick était d’écrire de la fiction pour mieux affronter le réel ?
 
Anthony Vallat : Je ne sais pas si c’est le cas pour toute sa carrière littéraire. Mais clairement, la fiction sera utilisée pour affronter le réel des événements de 1974. Ce sera SIVA (Radio libre Albemuth a été rédigé avant SIVA avec le même projet littéraire, mais n’est paru qu’après sa mort).
 
SIVA est un formidable dispositif à piéger le mystère du rayon rose.
 
Par exemple, il y a un personnage nommé P. K. Dick qui se dédouble en Horselover Fat et Phil Dick quand du réel inacceptable surgit, comme la mort. Il se dédouble en Fat, personnage mystique et en Dick, personnage sceptique, voire cynique. Merveilleuse trouvaille narrative ; dans le roman, ces deux personnages fusionnent lorsque la réalité, ou la mort, est expliquée (par exemple quand Sophia, une sorte de messie, lui dévoile la logique du monde). Et ils se divisent à nouveau dès que Dick se remet à chercher du sens.
 
Cette structure médiatrice tend un double de papier qui amortit le réel par le mimétisme de l’autofiction et tente de l’expliquer par l’arsenal rationnel de la science-fiction, par un jeu spéculatif de théories métaphysiques.
 
 
ActuSF : Peut-on dire qu’il y avait une forme de quête mystique de Philip K. Dick dans la recherche de son "double de papier" ?
 
C’est une question compliquée. Il me semble que la quête mystique est survenue avant la recherche du « double de papier ». Mais, pour Dick, peut-on vraiment parler d’une quête mystique ? Etait-elle volontaire ? Ou alors, a-t-il été choisi contre son gré par le Système Vaste et Actif (SIVA) qui lui a envoyé le rayon rose ? Que d’hypothèses !
 
Cela dit, après 1974, il y a quelque chose de cet ordre. Mais cela se superpose, à mon avis, à la démarche de SIVA et de Radio Libre Albemuth. A partir de 74, Dick a rédigé L’Exégèse, un texte de 8000 pages qui multiplie les spéculations et les théories sur ce qui lui est arrivé. Comme une médiation de papier entre lui et ses expériences mystiques vécues.
 
Il y a un rêve très représentatif, rapporté par Lawrence Sutin dans Invasions divines. Sur quatre pages, Dick raconte un dialogue entre lui et Dieu (du moins une entité qu’il nomme ainsi). Il rêve qu’il joue contre Dieu à lancer une infinité d’hypothèses pour expliquer le rayon rose, et le dieu de son rêve lui renvoie que cette infinité prouve simplement qu’il a affaire à Dieu. Ce qui ne convainc pas du tout Dick. Ces pages sont l’apothéose d’une tension entre raison et mystère. Le mystère du rayon rose face à la raison qui s’acharne.
 
Au fond, Dick n’a jamais renoncé à la capacité de la raison de rendre compte du réel, dusse-t-il rédiger des milliers de page. (Ce qui en fait, de façon un peu surprenante, un cousin de pensée avec un autre acharné de la raison, Isaac Asimov.)
 
ActuSF : La frontière entre philosophie et spiritualité ne se brouille-t-elle pas encore un plus chez Philip K. Dick quand il commence à avoir ses expériences mystiques ? 
 
Anthony Vallat : Cette frontière n’existait pas vraiment dans la philosophie antique, à l’époque où la philosophie était plutôt une pratique, une expérience.
 
Il y a chez Dick un vif plaisir pour la spéculation : jeter en l’air six théories et regarder laquelle retombe le plus lentement. La plus lente étant celle qui offre le plus de prise au réel. Ce jeu est encore plus croustillant quand il s’agit de métaphysique.
 
Évidemment il peut y avoir une vraie gêne envers le Dick tardif (celui de 74), lorsque cette spéculation concerne la spiritualité et la possibilité de l’existence d’un dieu. Mais pouvait-on demander à Dick de classer sans suite l’affaire du rayon rose et le sauvetage de son fils ? Au minimum, nous aurions été privé de la puissance littéraire d’un SIVA.
 
Je ne résiste pas, pour la fin de cette interview, à citer Lawrence Sutin, l’un des biographes de Dick à propos de SIVA  :
 
"Pourtant, on a là, avec Le Dieu venu du Centaure, la plus belle œuvre de Dick, véritable bréviaire de la vie spirituelle telle qu’elle existe en Amérique, où la voie menant à Dieu gît au milieu de ces signes épars, apparemment sans valeur, que sont les déchets de la pop culture. "
 
À ce sujet, c’est intéressant de voir que Dick est souvent présent dans le dernier livre d’Emmanuel Carrère, le Royaume.
 
ActuSF : Le mot de la fin : quel roman de Philip K Dick conseilleriez-vous à quelqu’un qui veut commencer à lire son œuvre ? 
 
Anthony Vallat : Pfou, question difficile. Je dirais d’abord des romans « simples » : L’Œil dans le Ciel, A rebrousse-temps, les Clans de la lune alphane. Le Dieu venu du Centaure. Bien sûr, il faudra tôt ou tard lire Ubik. Et je m’arrête là, on pourrait facilement citer encore 5-6 incontournables...
 
 
 
 
 

Jean-Laurent Del Socorro