Interview 2015 : Chloé Delaume et Franck Dion pour Alienare
de Franck Dion et Chloé Delaume
aux éditions
Genre : Science Fiction
Sous-genres :
  • Jeux Vidéos

Auteurs : Franck Dion , Chloé Delaume
Date de parution : septembre 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Après Ah. d’Emma Reel voilà la seconde œuvre littéraire primo-numérique au Seuil. Fiction transmedia entre roman et jeu vidéo, conçue comme un application iOs (iPad et iPhone) Alienare est une oeuvre de Chloé Delaume et de Franck Dion.

ActuSF : Vous êtes les auteurs d’Alienare, une fiction publiée sous forme d’application numérique par les éditions du Seuil. Pouvez-vous vous présentez, s’il vous plait ? 
 
Chloé Delaume : Je suis écrivaine et performeuse. J’ai publié une vingtaine de livres, essayé des formes différentes. Autofiction, fan-fiction, livres-jeu, théâtre. J’ai réalisé un court métrage d’anticipation, aussi, l’an dernier. 
 
Franck Dion : Je suis auteur et réalisateur de courts métrages d’animation. Je suis également illustrateur. 
 
 
 ActuSF : Alienare est présentée comme une fiction, entre littérature et cinéma. Pouvez-vous expliquer cela ? Comment le lecteur rentre-t-il dans Alienare ? 
 
Franck Dion : Alienare est une fiction "illustrée" qui emprunte les codes de la dramatique sonore et du cinéma d’animation pour immerger le lecteur dans son récit. Le lecteur découvre des témoignages consignés dans un dossier sous la forme d’un journal agrémenté par des captations vidéos et sonores.
 
Chloé Delaume : L’écran est le poste de contrôle, la mise en abîme immédiate : vous êtes aux archives du Ministère du Redressement Productif Mondial, le dossier Alienare est classé top secret. Les “journaux internes” des personnages, les extraits de vidéo-surveillance, comme les pièces sonores forment le fil narratif, apportent des informations, participent à la reconstitution des faits. 
 
ActuSF : Comment est née l’idée du projet ? 
 
Franck Dion : Concernant le thème et l’histoire d’Alienare, c’est une idée de Chloé qui souhaitait utiliser un univers de science fiction afin d’aborder le thème de la maladie mentale et des moyens qui nous sont imposés pour y remédier. C’est un thème qui nous intéresse fortement tous les deux.
 
Chloé Delaume : Le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux, le fameux DSM développé par l’Association américaine de psychiatrie, ne cesse de s’épaissir au fil de ses mises à jour. Les troubles répertoriés sont de plus en plus discutables, et chaque nouvelle pathologie appelle la création de médicaments adaptés. L’hyperactivité et le déficit de l’attention chez l’enfant, par exemple, ont permis l’explosion de la Ritaline. La dépression est également devenu un marché très lucratif. La psychiatrie et l’industrie pharmaceutique sont déjà des partenaires économiques. Imaginer une société où la place de chacun est définie en fonction de ses tests au DSM, ça permettait d’inventer une histoire, mais aussi de soulever une réalité. 
 
 
ActuSF : Comment avez-vous démarché les éditeurs avec cet objet transmedia ? Est-ce que ça été facile de trouver un éditeur ? 
 
Franck Dion : Il n’y a eu aucun démarchage de notre part, nous avons construit le projet sur une proposition éditoriale. 
 
Chloé Delaume : Flore Roumens, qui dirige la collection Numérique du Seuil, cherchait à développer un objet de ce genre, sous forme d’appli, avec un auteur de la maison. Les choses se sont faites naturellement. La création sonore a été confiée à Sophie Couronne, avec qui je travaille souvent. Le Seuil a fait appel à ABM Studios pour le développement. 
 
ActuSF : L’histoire d’Alienare prend place au XXI siècle. Il y est question d’humains optimisés, d’une matrice qui se détraque, de sept individus qui sont envoyés en mission dans une "zone blanche" ? Cela fait un peu penser au monde de Stalker des frères Strougatski. Que pouvez-vous nous dire sur l’univers d’Alienare ?
 
Franck Dion : l’univers d’Alienare évoque en effet un climat proche de celui de Stalker. Il y a également un aspect très fantomatique dans cette histoire. Du témoignage de personnes disparues à la topologie même des lieux que le lecteur découvre en avançant dans le récit, la hantise est omniprésente.
 
Chloé Delaume : Stalker est une référence capitale. Mais j’ai aussi pas mal pensé aux décors et à l’atmosphère de Shutter Island de Scorsese, au Rose Red de Stephen King, au labyrinthe de Shinnig . Au jardin d’hiver d’Haunting de Robert Wise. Et puis à Soleil Vert pour les barres protéinées du kit de survie. Il y a un lien direct avec les codes du jeu vidéo, aussi. L’idée de la progression dans un parc piégé, de la prise du donjon, niveau après niveau, des épreuves et du boss final. 
 
 
ActuSF : Pouvez-vous également nous présentez en quelques mots les personnages que les lecteurs vont suivre ? 
 
Franck Dion : Ils sont sept à participer à la mission, mais les journaux internes sont ceux de Léonard Rizen, Héloïse Sterne, Cornelius Lemillième et Agathe Chester. Aucun des sept n’est là part hasard, et les lieux vont les confronter à leurs failles, les engloutir. Ou pas. 
 
Chloé Delaume : Léonard est une sorte de cyborg avec logiciels intégrés, qui adhère aux principes de sélection gouvernementale. Il est là pour atteindre l’objectif donné, détruire l’unité centrale. Héloïse est psychiatre, elle a rédigé le nouveau Manuel des Troubles Mentaux, inventé des traitements pour tout, y compris le chagrin d’amour. Elle masque sa propre pathologie, et sa psyché se délite une fois entrée dans la zone blanche. Cornelius est un scientifique bardé d’outils de prélèvements, son rapport au réel passe par les résultats de ses machines. Cornélius et Héloïse ont été en couple, autrefois. Agathe est la plus spéciale, elle est née en laboratoire, enfant du génie génétique, des capacités extra-sensorielle, et une certaine idée de ce qu’il se passe dans la matrice. 
 
ActuSF : Alienare, ça veut dire aliéner en latin. Ça ne présage rien de bon pour nos héros ça, non ? 
 
Franck Dion : Pour le lecteur non plus d’ailleurs .... On peut imaginer que l’aliénation est au cœur de la personnalité de chacun des sept personnages et qu’elle se révèle avec l’avancement de leur mission.
 
Chloé Delaume : En fait, le titre initial était “Peut-être une vie en plein hiver”. C’était un peu plus poétique, mais ça faisait trop de caractères, une appli, c’est onze signes maximum. 
 
 
ActuSF : Le livre numérique commence peu à peu à rentrer dans les habitudes des lecteurs. Est-ce qu’un projet comme Alienare, c’est chercher à aller plus loin ? A explorer de nouveaux objets littéraires hybrides ? 
 
Franck Dion : Raconter une histoire en s’appuyant sur le texte, l’image animée et la dramatique sonore relève en soit de l’envie d’essayer autre chose. C’est un terrain d’expérimentation plutôt complexe où la sensation d’avoir "le cul entre deux chaises" est omniprésente. Ce n’est pas très rassurant, souvent inconfortable mais cela reste malgré tout passionnant. Ce mode d’expression hybride oblige l’auteur à définir de nouvelles règles. A titre d’exemple nous souhaitions éviter les redondances afin que l’image, le texte et le son ne racontent pas la même chose. Nous ne voulions pas être bêtement illustratifs, mais profiter du mélange des techniques pour donner aux lecteurs des informations complémentaires. C’est l’une des contraintes que nous nous sommes rapidement imposée. Les contingences techniques sont également très importantes pour ce type de projet. La fabrication d’un projet interactif requiert une organisation très différente de celle d’un film. Il faut tenir compte du rythme de lecture, de la possibilité d’emprunter des chemins de traverses. Au cinéma le rythme et l’ordre des plans est imposé au spectateur, il n’ y a pas d’alternative possible. Dans un projet comme Alienare, le lecteur peut laisser tourner en boucle une séquence animée le temps qu’il le désire ou le temps d’écouter une pièce sonore. Ces endroits constituent des sortes de respirations au sein de l’écriture.
 
Chloé Delaume : J’ai toujours expérimenté des formes qui mêlaient la littérature avec d’autres disciplines. En 2003, Corpus Simsi était composé à partir de captures d’écran de mon avatar dans les Sims et de texte. Un livre papier, à l’époque, et une quinzaine de performances. Le livre numérique n’a longtemps permis que des objets en hypertexte, ou avec les fameux plus de “la littérature augmentée”. Maintenant, technologiquement, même si c’est encore fragile, les possibilités sont plus vastes. La fiction multimédias, l’idée d’un roman aussi interactif et vivant qu’un jeu vidéo commence à faire son chemin. 
 
ActuSF : Avez-vous d’autres projets, transmédias ou non, en cours ? 
 
Franck Dion : Je développe actuellement un film interactif pour tablette et mobile dont je suis l’auteur. L’entrée en production qui se tiendra en France et au Canada aura lieu en milieu d’année prochaine.
 
Chloé Delaume : Je travaille sur un roman, Les Sorcières de la République, qui sortira au Seuil l’an prochain. 
 
ActuSF : Où vos lecteurs pourront-ils les trouver en dédicace ? Et d’ailleurs, comment peut-on dédicacer un objet tel qu’Alienare ? 
 
Franck Dion : Je peux graver des petits mickeys sur l’écran Retina du lecteur si ça lui fait plaisir, j’ai du très bon matériel pour ce type d’activité ...
 
Chloé Delaume : En dédicace, non. Mais en lecture, avec les sons de Sophie Couronne et les vidéos de Franck, oui. Aux correspondances de Manosque, le 27 septembre.
 
ActuSF : Le mot de la fin, quel est votre coup de cœur SF du moment ? 
 
Chloé Delaume : Suréquipée, de Grégoire Courtois, paru il y a quelques mois aux Editions du Quartanier. C’est un peu comme si Kit de K2000 et la Christine de Stephen King devenaient héroïnes d’un polar timbré. La construction narrative est parfaite. 
 
Franck Dion : je ne connais pas l’actualité de la littérature SF mais j’ai relu il y a peu "Des fleurs pour Algernon", un roman qui me touche beaucoup.
 
 
 
 

Jean-Laurent Del Socorro