Interview 2015 : Christian Vilà sur la rémunération des auteurs en festival
de Christian Vilà
aux éditions

Auteurs : Christian Vilà
Date de parution : juin 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

Lire tous les articles concernant Christian Vilà

Christian Vilà, au titre de co-président du S.E.L.F (Syndicat des écrivains de langue française) a accepté de répondre a nos question sur la rémunération des auteurs en festival dans le cadre de la réforme des aides du Centre National du Livre.

ActuSF : Vous êtes co-président du Syndicat des écrivains de langue française (SELF), présidence que vous partagez avec Jeanne A. Debats. Pouvez-vous nous présenter le SELF ? 
 
Christian Vilà : Un syndicat indépendant créé en 1976, surtout en réaction à la mollesse de ceux qui existaient alors. Sa première présidente a été Marie Cardinal, romancière bien connue à l’époque. Le passé du SELF est plutôt glorieux, puisqu’il a été membre fondateur du Conseil Permanent des Écrivains et parmi ceux qui ont négocié la création de l’Agessa, un net progrès pour ce qui concernait le statut social des auteurs, jusqu’alors assimilés aux professions libérales, ce qui condamnait la plupart d’entre eux à une absence totale de protection sociale. Il a été aussi dans un premier temps l’un des interlocuteurs principaux du Syndicat National de l’Édition (SNE), ce qui a notamment permis la création du code des usages. Ses exigences trop marquées pour la défense des auteurs ont ensuite incité le SNE à l’éloigner des négociations. Mis en sommeil pendant une demi-douzaine d’années, il a été réactivé en 2012, notamment avec l’ambition de lutter contre la loi sur les indisponibles, véritable spoliation des auteurs, et pour obtenir des rémunérations améliorées dans le cadre des contrats numériques. Le SELF d’aujourd’hui a aussi élargi sa palette de représentativité, puisqu’il accueille, outre les écrivains, traducteurs et illustrateurs, les auteurs BD, scénaristes audiovisuels, écrivains autoédités, et une dizaine d’autres professions liées au monde de la création littéraire et artistique.
 
 ActuSF : Aux dernières imaginales, une table ronde était consacrée à la rémunération des auteurs. Elle évoquait notamment la proposition du Centre National du Livre (CNL) de ne plus verser de subvention qu’aux festivals qui rémunéreront les auteurs qui effectuent des "animations". Pouvez-vous nous expliquer en détail en quoi cela consiste exactement ? Est-ce ce que cela concerne les dédicaces ? Quand est-ce que cela doit être mis en application ? 
 
Christian Vilà : Pour répondre dans l’ordre inverse des questions, ça semble devoir être officiellement mis en place à partir de 2016. Toutefois, les revendications portées à ce sujet par M. Vincent Monadé, président du CNL, restent pour l’heure entourées d’un certain « flou artistique ». Les dédicaces, par exemple, semblent pour l’heure exclues du champ d’application de ces directives. Les participations des auteurs aux tables rondes ? Pas très clair non plus. Ça ne l’est en fait que sur les conférences, lectures publiques et « animations » du genre ateliers d’écriture. Et là, il va de soi qu’on demande aux auteurs de fournir un travail qui, que ce soit en festival ou ailleurs, doit bien entendu être rémunéré.
 
ActuSF : Concrètement quelle va être l’impact sur les auteurs ? Cette mesure va-t-elle avoir les mêmes effets sur les jeunes auteurs que sur les auteurs déjà implantés ? 
 
Christian Vilà : Difficile de le prévoir. Les gros festivals sont ceux qui bénéficient prioritairement des subventions du CNL et ceux-ci sont dans la plupart des cas aussi bien demandeurs d’auteurs vedettes que friands de « découvertes », histoire de bien remplir les tables de dédicaces ! Maintenant, dans un tel système, il est évident qu’un inconnu à qui ce serait pourtant fort utile, a peu de chances d’être aussi bien payé qu’une star à qui ses droits d’auteur suffisent largement à faire bouillir la marmite. Et il y a tout à parier que les traducteurs, ces travailleurs de l’ombre, seront une fois de plus les grands oubliés de ces festivités. 
 
ActuSF : Et quelle va être l’impact sur les festivals ? Ne va t-on pas se retrouver avec moins d’auteurs dans les manifestations ? Et retrouver des auteurs plus renommés, plus attractifs pour les publics, au détriment des auteurs qui débutent leur carrière ?
 
Christian Vilà : J’ai répondu ci-dessus, pour l’essentiel. Tout dépend de la configuration des festivals, et il y en a de toutes sortes. Comme ils prolifèrent, ils ont aussi tendance à se spécialiser, régionalement ou thématiquement. Ce qui devrait laisser aux uns et aux autres l’opportunité d’exister. Le plus à craindre est que la crise des finances publiques et de l’édition fasse disparaître un grand nombre de festivals, comme c’est déjà le cas dans d’autres secteurs culturels.
 
ActuSF : Qui a décidé de cette mesure ? Le SELF a-t-il été associé en amont à cette mesure ? Quelle est sa position ? 
 
Christian Vilà : Non, ni le SELF ni, à notre connaissance, aucune autre organisation qui défend les intérêts des auteurs n’a été consultée à ce sujet. Ça tombe un peu du ciel, via le CNL qui lui-même dépend du Ministère de la Culture.
 
 ActuSF : Plus globalement, aujourd’hui, quelle est la situation de la rémunération des auteurs en France ? 
 
Christian Vilà : De plus en plus désastreuse, hélas. Surtout pour les auteurs moyens, on va dire, qui autrefois arrivaient bon an mal à survivre grâce à l’écriture et à des revenus annexes (ateliers, animations scolaires, autres activités créatives) et autres petits jobs dans l’Édition, mais qui sont les premiers impactés par les méventes. Pour ceux-là, les à valoir ont tendance à fondre comme neige au soleil – quand ils existent encore. Or, jusqu’en 2009 – 2010, ces auteurs tiraient l’essentiel de leurs revenus de ces « avances sur recettes », qui leur permettaient notamment de maintenir leur affiliation à l’Agessa.
 
 ActuSF : Selon vous, quelles sont les réflexions à mener aujourd’hui sur la situation des auteurs ? Et quelles mesures concrètes faudrait-il prendre en priorité ? 
 
Christian Vilà : En priorité, il faudrait que la situation générale du pays s’améliore ! Parce qu’acheter des livres n’est possible que quand on a payé sa nourriture, son loyer et autres frais incompressibles. La culture est un luxe dont les classes moyennes et populaires sont de plus en plus exclues. Maintenant, ceux qui nous payent sont les éditeurs et c’est d’abord vers eux qu’il faut manifester des exigences. Difficile d’améliorer les à valoir ou les pourcentages sur l’édition papier, mais sur le numérique, on doit contraindre nos chers partenaires éditeurs à nous accorder des pourcentages bien supérieurs. La loi qui les oblige désormais à établir des contrats avec parties séparées pour papier d’une part et numérique de l’autre nous place en position de mieux négocier nos contrats que par le passé. L’alibi des éditeurs pour nous imposer des pourcentages égaux voire inférieurs pour le numérique que pour le papier est que « le numérique, ça coûte cher ». Faux, archi-faux, sauf pour ceux qui paient des licences pour munir leurs publications de DRM. Un système qui non seulement se contourne avec facilité, mais qui spolie le lecteur. Excusez-moi de m’énerver, c’est mon côté syndicaliste revendicatif qui prend le dessus ! Par ailleurs certains prix pratiqués par les gros éditeurs sur le numérique sont bien trop élevés. De telles pratiques ne visent qu’à protéger le marché du poche, et ne profitent en rien aux auteurs. 
 
ActuSF : Il y a la réforme cotisations retraites de l’Agessa et de la Maison des artistes qui ont provoqué des grèves des dessinateurs au dernier festival d’Angoulême, il y a maintenant cette mesure pour la rémunération des artistes en festival... Le statut d’artiste en France est-il en pleine mutation ? 
 
Christian Vilà : Petite précision, ça n’est pas la réforme des cotisations retraite Agessa ou Maison des Artistes qui a provoqué des mouvements de colère à Angoulême ou ailleurs, mais le projet de réforme autoritaire de leur retraite complémentaire RAAP/IRCEC. Si rien n’est fait pour contrer ce projet, le taux de cotisations jusqu’alors librement choisi par les auteurs sera porté à 8% de leurs revenus professionnels, soit l’équivalent d’un mois de revenus par an. Ce, dès le 1er janvier 2016. Pour les auteurs du livre, l’impact sera moindre car ils pourraient continuer à bénéficier d’une prise en charge partielle de leurs cotisations déjà en vigueur à l’heure actuelle, mais pour d’autres professions artistiques, cette mesure s’annonce catastrophique. Son seul effet positif, c’est qu’elle a contribué à unir sept des huit syndicats d’artistes auteurs concernés dans une opposition commune contre ce projet de réforme. Union syndicale qui, espérons-le, pourra être reconduite voire amplifiée sur le sujet de la réforme globale du système de protection sociale des artistes auteurs. Laquelle devrait aboutir à la création d’une caisse commune en remplacement de l’Agessa et de la Maison des Artistes. Mais, pour aboutir à un consensus sur ce sujet entre pouvoirs publics et représentants des professions concernées, nous ne manquerons pas d’exiger que les auteurs jusqu’alors victimes de certaines pratiques de l’Agessa, illicites au regard du code de la Sécurité sociale, ne soient pas les dindons de la farce. Tout ça est cependant très technique et difficile à développer ici.
 
Sur un tout autre plan, mais toujours dans le combat collectif et face au pouvoir politique, nous devons aujourd’hui revendiquer la création d’un véritable « statut culturel » des artistes auteurs. C’est l’une des principales revendications qu’entend soutenir le SELF au cours des prochains mois et des prochaines années. La mutation doit aussi se situer à ce niveau.
 
ActuSF : Le mot de la fin. Que voulez-vous dire aux auteurs qui sont inquiets ou interrogatifs vis-à-vis de tous ces changements ? 
 
Christian Vilà : Une seule chose : qu’ils se mobilisent sur les combats collectifs en cours et à venir, car c’est la seule solution pour qu’ils ne se retrouvent pas perdants au terme des négociations qui se sont engagées ou vont l’être. Et que ce soit clair : il ne s’agit pas pour le SELF de vouloir « recruter » à tout prix (même si tous les nouveaux adhérents seront les bienvenus !). Nous considérons en tant que syndicat que nous devons soutenir aussi bien les bonnes volontés individuelles que tous les « groupes informels » qui voudront se joindre à la lutte pour l’amélioration de nos conditions de travail à tous. Parce qu’être auteur, c’est avant tout un travail. Et qui à ce titre doit être payé en fonction du temps mis à le réaliser.
 

Jean-Laurent Del Socorro