Interview 2015 : Christian Chavassieux pour les Nefs de Pangée
de Christian Chavassieux
aux éditions
Genre : Fantasy

Auteurs : Christian Chavassieux
Date de parution : septembre 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Une interview de Christian Chavassieux à l’occasion de la sortie des Nefs de Pangée aux éditions Mnémos et de la rentrée Fantasy des Indés de l’imaginaire.

L’Indé : Pouvez-vous être notre premier guide dans ces très anciennes terres de Pangée, en quelques mots ?
 
Christian  : Pangée, c’est un super-continent, entouré d’un super-océan. Une seule terre, une seule mer : le monde idéal pour poser d’emblée un antagonisme irréductible. Et ce monde, c’est le nôtre ! L’accrétion de terres qui forment la Pangée est un mouvement itératif dans la vie de notre planète. Cela s’est produit et cela se reproduira. Ça a son importance. Pour Les Nefs, nous sommes dans un futur très lointain, quand les continents que nous connaissons se sont rejoints au terme de leur dérive, reconstituant la Pangée. Sur ces terres nouvelles, un peuple, les Ghiom, a instauré le sacrifice d’une gigantesque créature de l’océan, qu’il nomme l’Odalim. Mais l’Odalim est un adversaire puissant et intelligent. Les chasses demandent à chaque fois aux nations de Pangée plus d’efforts et plus de moyens. Le roman s’ouvre sur l’échec de la neuvième chasse. Les Ghiom décident alors de construire une flotte d’une telle puissance que rien ne lui résistera désormais. 
 
 
Cette énorme armada, fruit de plus de vingt ans de travail et de la participation de toutes les nations, prend le large, emportant dans ses flancs les dissensions nées à terre. Tandis que, sur Pangée, la civilisation amorce un moment critique de son existence, sur l’océan, le duel commence entre Bhaca, le commandant de la flotte, et l’Odalim. Ce grand rituel sacrificatoire a-t-il encore un sens quand le monde qui l’a initié a radicalement changé ? Mais un bouleversement plus vaste encore attend les enfants de Pangée. 
 
L’Indé : Les Nefs a pour contexte la civilisation de Ghiom, sur le point de connaître un bouleversement profond qui remettra en cause l’ensemble de ses fondations. Pourquoi cette thématique ?
 
Christian : Les moments critiques, les seuils, les franchissements sont des thèmes qui m’inspirent. Que ce soit au niveau de l’individu et de l’expérience intime (mon théâtre explore constamment ces notions) ou à l’échelle des sociétés voire des civilisations. La fin de notre civilisation, disons la fin de l’anthropocène, annoncée pour dans quinze ou trente ans, est une rupture inédite dans l’histoire humaine. Ce ne sera pas la fin de l’humanité, en tant qu’espèce, mais la fin de ce que nous connaissons, de la manière dont nous vivons. C’est une période passionnante à observer. Bien sûr, les enjeux actuels hantent un auteur, et l’histoire de mes nefs, imaginée il y a plus de trente ans, s’est certainement modifiée à cause de l’imminence de cette crise inéluctable. C’étaient aussi des questions qui traversaient Mausolées. Pour revenir à votre question, s’il y a une relativité des mondes, c’est-à-dire une relativité de leurs valeurs, de leur importance, héroïsme et tradition ne sont que des outils pour les dire. Je préfère l’idée que, en tout état de cause, les grands bouleversements sont des récits, et que, ce qui importe, c’est la façon dont ces récits sont fixés et transmis. Le problème devient aigu quand il s’agit de se demander à qui sont destinés les récits d’un monde qui ne laisse pas d’héritiers... C’est l’horrible questionnement d’un des personnages essentiels du roman : Hammassi, la conteuse, quand il s’agit de boucler la légende. Pour qui écrire et pour quoi écrire ? Tous les auteurs aujourd’hui, qui perçoivent que leurs textes n’auront aucune postérité, sont confrontés à la vanité de leur entreprise. À cette aune, au moins, Les Nefs de Pangée est on ne peut plus actuel.
 
 
L’Indé : Votre roman s’empare de la fantasy héroïque et de son corollaire le voyage initiatique mais vous y incluez aussi le grand roman baroque comme l’opéra wagnérien ! Pouvez-vous nous parler des influences qui l’ont modelé ? 
 
Christian : C’est amusant, je n’avais pas pensé au côté wagnérien... c’est pourtant évident, en effet. La première influence qui me soit intelligible, c’est Salammbô. J’ai lu le roman de Flaubert à l’époque où je me vautrais dans le péplum hollywoodien jusqu’à la nausée (j’y reviendrai). Salammbô n’a pas la perfection de Madame Bovary, mais on sent que ce bougre de Gustave s’est tellement régalé à écrire ces scènes de carnage et de luxe barbare (sa correspondance en témoigne), les images sont tellement puissantes et surprenantes, que ça vous emporte ! Les Nefs, c’est d’abord une palette comprise entre les flamboiements sanglants de Flaubert, et les chatoiements opulents de B. de Mille. Car Les Dix commandements ont été un coup de massue, reçu vers sept ans et dont je ne me suis jamais remis. Les Nefs, c’est peut-être l’occasion de solder les comptes, de faire une fois pour toutes le film dont je rêvais. En écrivant, je me disais « rien en dessous du kilomètre », tout doit être immense, gigantesque, monumental, surhumain : les affrontements, les vaisseaux, les paysages... Cependant, mon intérêt pour les drames intimes et la méditation a permis aux voix de mes créatures d’exister dans ces décors démesurés. Mes héros sont toujours au premier plan. Au cinéma, j’aurais frustré mon décorateur. Enfin, je ne sais pas... J’ai fait en sorte que ce soit beau, que l’on sente les parfums, que l’on voie des couleurs fastueuses, qu’on entende la frénésie des tempêtes et le tumulte des batailles... J’ai voulu que ce soit une expérience sensorielle. Le lecteur devrait en ressortir essoré et ravi (et bouleversé aussi, je crois). 
 
 
 
 Sinon, quand on résume l’histoire comme un duel sur l’océan entre un commandant et une créature immense, on pense à Moby Dick. C’est indéniable et j’assume. D’ailleurs, le nom du commandant, c’est Bhaca. Cependant, ce qui distingue Achab de Bhaca, c’est que le capitaine du Pequod a quelque chose à régler avec le cachalot (et avec Dieu, comme chacun sait) ; Bhaca, lui, n’est pas absolument certain d’avoir raison. C’est un être qui hésite, il n’est pas à sa place à la tête d’une si puissante armée. Là, c’est l’influence de L’Iliade qui prend le relais : Agamemnon est un chef contesté parfois, maladroit avec ses officiers, et il est à la tête d’une armée cosmopolite. Mais la référence s’arrête là : il n’y a pas de dieux chez les Ghiom. 
 
L’Indé  :  Justement, j’évoquais l’opéra, Wagner, votre fantasy est résolument lyrique : que pensez-vous du terme de « fantasy opéra » pour parler des Nefs ?
 
Christian : On ajoutera Holst, Copland et Sibélius, pour faire bonne mesure. Oui, merci pour cette belle expression : « fantasy opéra ». D’autant plus que l’opéra, c’est l’œuvre, le spectacle total. Les Nefs de Pangée pourrait être considéré comme une forme littéraire de spectacle total, par imitation : musiques, décors, chants, dimension épique de la tragédie, grands caractères qui s’affrontent... et ampleur du récit qui embrasse des dizaines d’années (ce en quoi, tiens, voici un récit wagnérien, il n’est plus question d’unité de temps, de lieu et d’action). « Fantasy opéra », ça me plaît !
 
L’Indé : Choisir de travailler un genre, de s’y inscrire, de le déranger relève d’un engagement, d’un positionnement envers des codes, une histoire partagée : pour vous, écrire de la fantasy après avoir navigué entre la science-fiction et le récit historique, qu’est-ce que cela implique ?
 
Christian : Une question qui revient souvent quand on m’invite à parler de mes bouquins (parce que : théâtre, BD, poésie, essais, polar, SF, historique... qui est ce type ?). Je ne pense pas en terme de genre. D’ailleurs, je ne connais pas bien les codes de la fantasy. Je n’ai jamais imaginé mettre de la magie dans mon récit, par exemple, alors que Ishiguro (qui n’écrit pas habituellement dans ce genre) a apparemment respecté ce critère de fantasy dans son Géant enfoui. Pour moi, un récit est d’abord une aventure littéraire. Le cadre, l’argument sont des prétextes. Je suis bien obligé de coller une étiquette, mais à la vérité, quand j’entame un roman, je ne sais pas ce que je suis en train de faire. Là, plutôt que de jouer avec les codes d’un genre, l’enjeu était d’emmener le lecteur dans une vaste épopée, de l’envoyer sur les mers sous des cieux infinis, et de lui susurrer à l’oreille une tendre mélodie. Il s’agit surtout de raconter le basculement d’un monde. Si le meilleur support pour ce faire s’appelle la fantasy, alors, disons que c’est de la fantasy. Je veux juste écrire de bons romans. Non, pardon : je veux écrire des romans inoubliables.