Interview 2015 : Jean-Pierre Andrevon pour Le Travail du Furet
de Jean-Pierre Andrevon
aux éditions
Genre : SF
Sous-genres :
  • Cyberpunk

Auteurs : Jean-Pierre Andrevon
Date de parution : septembre 2015 Réédition
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Une Interview de Jean-Pierre Andrevon à l’occasion de la réédition du Travail du furet aux éditions ActuSF.

ActuSF : Dans quel contexte as-tu écrit Le Travail du Furet ? 
 
Jean-Pierre Andrevon : Nous étions au milieu des années 1970 qui ont été la grande décennie pour moi et pour la science-fiction en général. Je travaillais aux éditions du Square et à Charlie mensuel et j’étais très copain avec Georges Wolinski qui avait fait une bande dessinée qui s’appelait « Georges le Tueur » et paraissait dans Hara Kiri. C’était un petit bonhomme « fil de fer » avec une grosse tête qui tuait des gens. Il me faisait rire. J’aimais bien cet humour et j’avais envie d’écrire un récit dans le même style. 
 
Au même moment, Daniel Walther était en train de préparer une anthologie de science-fiction politique avec de jeunes auteurs français pour la collection Nebula d’Alain Dorémieux aux éditions Opta. Elle avait pour titre Les Soleils noirs d’Arcadie. 
 
J’ai donc écrit une nouvelle, sans le dire à Georges, et je l’ai donnée à Daniel Walther qui a un peu hésité parce que ce n’était pas ce qu’il attendait de moi. Il voulait sans doute quelque chose de plus directement politique. Mais finalement il l’a prise et le livre est paru en 1975, quelques semaines avant ma première anthologie Retour à la terre. 
 
 
Après la parution de ma nouvelle, je suis resté un peu frustré. J’avais la sensation de ne pas avoir pu tout dire. L’idée m’est alors venue d’en faire un roman. J’avais le personnage du tueur, il me fallait lui donner une raison d’agir ainsi. J’ai opté pour la lutte contre la surpopulation par le meurtre légal. Honnêtement, j’ai mis longtemps à l’écrire parce que contrairement à d’autres livres, il me fallait créer tout un univers avec un vocabulaire et des termes très spécifiques, et avec toujours une pointe d’humour. Une fois terminé, je l’ai donné à Jacques Sadoul qui l’a accepté très vite parce que mon manuscrit lui a beaucoup plu. Il l’a fait paraître chez J’ai lu avec une couverture de Caza. Exceptionnellement, je n’ai pas voulu l’envoyer à Elisabeth Gilles chez Denoël parce que c’était quand même un livre très différent de ce que j’avais fait jusque-là en Présence du futur.
 
Par la suite, j’ai été contacté par Didier Decoin, le directeur de la fiction d’Antenne 2 qui voulait l’adapter pour la télévision. J’espérais pouvoir y participer, au moins pour les dialogues, mais ça n’a pas pu se faire. Le film s’est tourné en 1993 et il est sorti en février 1994. Et je ne l’ai pas trouvé bon du tout (rire). J’avais quand même eu quelques contacts avec le réalisateur, Bruno Gandillon, qui avait fait des Maigret pour la télé. Il m’a expliqué qu’il n’avait pas eu un rond et qu’il avait dû aller tourner en Roumanie, juste après la chute de Nicolae Ceausescu. Il a pu filmer d’ailleurs des scènes dans son ancien palais, immense, qui avait été abandonné. Le patron de la caste des furets n’était autre que le ministre de la Culture de l’époque lui-même, Mircea Albulescu (rire). Finalement nous avons bien sympathisé et on a essayé par la suite de monter une série « Furet » pour la télé, pour laquelle j’ai écrit des tas de synopsis, mais rien n’a abouti. Il y a eu ensuite d’autres projets qui ont pareillement échoué. J’ai notamment été contacté par un producteur américain mais ça n’a rien donné. Pendant des années, le Furet a été un véritable serpent de mer…
 
Ensuite le tirage chez J’ai lu a été épuisé, puis le roman est passé au Livre de Poche chez Gérard Klein, avec une couverture qui n’allait pas du tout (rire), puis chez Folio SF et désormais chez ActuSF. 
 
Je ne crois pas que le film ait influencé les ventes parce qu’il est passé assez peu sur les écrans, au contraire de Gandahar par exemple. Le Furet n’a pas eu une grande carrière télé. 
 
Et puis il y a eu aussi l’adaptation en bande dessinée…
 
Le projet est né un peu après le film, à la fin des années 1990. Afif Khaled était un jeune dessinateur qui sortait d’Angoulême et qui avait envie de faire une adaptation en bande dessinée. Sa première idée, c’était de faire des personnages avec des têtes d’animaux. Le Furet aurait eu une tête de gorille par exemple. Mais cela ne me plaisait pas du tout (rire). Je voulais que cela reste réaliste. On a commencé par faire quelques courtes BD qui sont parues dans différentes revues puis on a contacté les éditions Soleil qui nous ont pris l’adaptation en trilogie. Ils étaient vraiment très contents du dessin d’Afif, qui est superbe. Et moi aussi ! Quand j’ai vu ses premières planches, j’ai été époustouflé. La série s’est bien vendue mais sans plus. Ensuite on a essayé tous les deux de proposer de nouvelles bandes mais cela n’a pas fonctionné, un peu comme pour la télé. Ceci dit, nous sommes encore en contact et on a toujours quelques idées, notamment une adaptation de Soupçons sur Hydra. Le roman s’y prête bien parce qu’il est très visuel…
 
 
Quelle est ta relation au Furet ? C’est un roman particulier dans ta bibliographie et j’imagine qu’il est un peu spécial pour toi… 
 
C’est vrai. Il y a Gandahar et le Furet. Les deux sont assez emblématiques de mon travail littéraire. Ils sont très différents l’un de l’autre même si on y retrouve des thématiques qui me sont propres comme l’écologie ou la guerre. Gandahar est sans doute un peu plus rose, nature et space opera. Il est très influencé par Stefan Wul. 
Le Furet est lui un peu à part. Dans ma production, seul Sukran s’en rapproche. C’est là aussi un ouvrage de politique fiction mâtiné de polar et qui se passe dans le proche futur, mais sans ce côté création de langage. Et puis encore une fois le Furet est sans doute le roman que j’ai mis le plus de temps à faire, plus d’un an au total. J’avais un synopsis pour une deuxième aventure que je n’ai jamais été foutu d’écrire. J’avais toujours quelque chose de plus pressé à rendre.
 
Pour Gandahar, après le film de Laloux, j’avais bien envie de l’adapter en bande dessinée avec Caza mais cela ne s’est jamais fait. Un autre dessinateur était intéressé mais là aussi il n’y a pas eu de suite. Il a fait quelques dessins préparatoires et ça n’a pas été plus loin. Je suis un spécialiste des projets qui avortent en route (rire). 
 
C’est un peu amour et frustration autour de ce livre…
 
Un peu. La frustration de ne pas avoir été capable de faire une nouvelle aventure. Et puis aussi la frustration que la bande dessinée n’ait pas mieux fonctionné, commercialement parlant, parce que je trouve que les dessins d’Afif étaient de grande qualité. 
 
C’est un livre qui reste très actuel…
 
Oui, je trouve. Je l’ai écrit il y a plus de trente ans mais j’étais déjà préoccupé par la surpopulation. C’est une chose à laquelle je fais souvent référence. Quand je participe à des débats, je dis souvent que j’ai la solution, qu’il suffit de tuer des gens au hasard pour que l’on soit moins nombreux. Ça ne fait pas toujours rire (rire). 
 
Même si ce n’est pas très apparent dans le roman, j’ai demandé à Afif, dans la bande dessinée, de bien montrer les conséquences du réchauffement climatique, avec par exemple le fait qu’il pleut toujours sur Centrum, qui est en partie inondée, comme d’ailleurs le Marseille du futur de Sukran. 
 
Depuis deux ou trois ans, j’essaie aussi de relier d’anciennes nouvelles et de plus récentes à l’univers du Furet. Par exemple, j’ai écrit récemment deux histoires pour des anthologies chez Rivière Blanche qui mettent en scène le même personnage de voyageur temporel. Eh bien, il part toujours de Centrum. Il s’appelle Roberto et j’ai déjà trois ou quatre nouvelles idées d’aventures pour lui. Et quand d’anciens textes du genre sont réédités, je fais parfois quelques modifications pour les relier au Furet. Ça me tient particulièrement à cœur. 
 
Centrum, c’est ma cité idéale, mon Métropolis à moi. 
 
Pour quelle raison n’as-tu jamais écrit la suite du Furet ? 
 
C’est surtout une question de temps entre les différents projets qui se sont présentés. J’ai eu parfois l’obligation de gagner ma vie avec des bouquins qui allaient se vendre et ne pas mettre trois ans à s’écrire. 
 
Je voulais évoquer les relations humaines dans le Furet et l’histoire d’amour… C’est assez sombre…
 
Quand j’ai écrit le Furet, je me suis inspiré d’une fille que je connaissais pour construire le personnage de Jos. J’y ai mis une partie de souvenirs autour de la perte de quelqu’un de cher, y compris des morceaux de dialogues venant de cette amie. Mais il y a aussi un peu de la technique d’écrivain. Une histoire fonctionne beaucoup mieux si elle est sombre, si elle se termine mal. Les fins heureuses, ça ne marche pas. 
 
Quand tu écris, tu es donc toujours entre souvenirs ou réflexions et technique d’écrivain…
 
Oui toujours. Mes histoires viennent toujours d’angoisses ou de souvenirs. Pour la guerre par exemple, ça ne vient pas forcément de faits précis mais d’un climat que j’ai pu vivre… 
 
Dans le Furet il y a aussi pas mal de clins d’œil au cinéma…
 
Tout à fait. J’ai toujours été un grand cinéphile, et j’ai écrit mes premières critiques cinéma autour de mes vingt ans. Je ne sais pas comment ça m’est venu mais, dès le départ, mon personnage principal avait la tronche de Bogart. Il appelle d’ailleurs son imperméable son « Bogart ». Et comme il passe son temps à regarder pendant son temps libre des vieux films, il fait ensuite le lien dans ses aventures avec certaines scènes… 
 
Quand on parle de ton écriture, on évoque souvent noirceur et engagement. Est-ce que cela te va ou est-ce que c’est au contraire plutôt un fardeau ? 
 
Ça me va bien. J’écris ce que je suis et ce que je pense. Je ne triche pas. J’ai toujours été préoccupé par l’avenir de l’homme, de la civilisation et de la Terre. J’ai commencé à écrire dans la Gueule Ouverte en 1971, ça ne date pas d’hier. Et puis j’ai toujours été très au fait de ce qui se passait, chiffres en main, parce que j’ai toujours frayé avec un compagnonnage d’écologistes. Par conséquent, cela toujours été une évidence pour moi d’écrire sur tous ces sujets. Et on sait bien que la science-fiction ne parle pas du futur mais du présent. 
 
Et au fur et à mesure que l’on s’est rendu compte de l’ampleur et des conséquences du changement climatique, je les ai inclus dans mes écrits, notamment dans les nouvelles qui composent Le Monde enfin et Demain le monde. Même chose pour le Travail du Furet et Sukran. Je n’ai pas daté le roman mais j’ai situé les nouvelles suivantes au milieu du XXIe siècle, en y intégrant ce qu’on peut imaginer des conséquences du changement climatique… 
 
 
Ceci dit, je ne suis pas quelqu’un d’angoissé. Je suis juste lucide, pas pessimiste. Ou alors un pessimiste qui se marre, pour reprendre un mot de Jospin. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’aime l’humour noir et que j’ai intégré la bande de Wolinski et de Charlie mensuel. 
 
Tout cela vient aussi du cinéma qui m’influence beaucoup. D’ailleurs c’est marrant parce que Blade Runner est sorti à peu près au même moment que mon bouquin. On m’a naturellement accusé d’avoir copié, ce qui était un peu léger, parce qu’avec les délais d’édition, le bouquin était déjà écrit un an avant la sortie du film ! (rire)
 
 
Est-ce que par rapport à la situation des années 1970, il y a des motifs d’espoir ? 
En 1968, on savait très bien ce qui allait se passer. Il y avait une sorte de bourrasque sociologique très intéressante mais j’ai toujours essayé de ne pas tomber dans le côté babacool, retour à la nature, pétards, etc. Et j’ai eu raison parce qu’il n’en est rien resté ou presque. Après, c’est toujours très compliqué : il y a ma vie, ce que j’en fais et ce que j’écris. Quand j’écris des choses plutôt sombres, j’ai un petit Andrevon au-dessus de ma tête qui ricane en me disant « ben mon vieux, tu peux toujours écrire ce que tu veux sur ton ordinateur, dans ton jardin, la fin du monde n’est pas pour demain » (rire). 
 
Un petit mot sur les nouvelles qui complètent ce volume.
 
Je les ai choisies parce qu’elles font toutes écho au Furet, même si ce n’était pas forcément prévu au départ. J’ai écrit énormément de nouvelles sur un futur proche, sur la guerre, sur l’immigration, sur l’armée… Celles qui se trouvent ici ont toutes un lien avec notre présent, même si elles ont quelques années. C’est en cela que je suis un vrai auteur de science-fiction. J’ai trouvé des trucs qui se déroulent effectivement maintenant (rire). 
 
Dans « Un combattant modèle », il est déjà question d’un affrontement entre l’Orient et l’Occident tandis que dans « Demain je vais pousser », j’évoque un mur pour arrêter le flot des immigrants venus du tiers monde. «  Exzone Z » évoque un prof qui se fait tirer dessus par ses élèves et réciproquement. On n’en est pas encore là, heureusement, mais… (rire) Tous ces textes ont pour origine mon intérêt pour la société et l’histoire, pour la manière dont les choses évoluent et pour la politique, ce que l’on m’a souvent reproché. J’aime prendre à bras-le-corps les thématiques comme la surpopulation, les conflits Est-Ouest, les changements climatiques… 
 
Est-ce que tu réécrirais le même livre aujourd’hui ? 
 
Je pense. J’ai toujours eu cette idée d’une suite. Ou plutôt d’une autre aventure du Furet. J’en ai écrit le synopsis assez vite, juste après le roman. C’est un milieu qui m’est familier, cette science-fiction urbaine dans un proche futur, avec plusieurs strates de société, la pollution, la violence… Je baigne dedans en tant qu’auteur et toutes les nouvelles qui figurent dans ce volume font partie de cet univers. Peut-être est-il un peu tard pour écrire un deuxième Furet, mais il ne faut jamais dire fontaine… 

Jérôme Vincent