Interview 2015 : Raphaël Granier de Cassagnac pour Jadis
de Raphaël Granier de Cassagnac
aux éditions Mnémos
Genre : Beau-livre
Sous-genres :
  • Fantasy

Auteurs : Raphaël Granier de Cassagnac
Date de parution : juin 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Raphaël Granier de Cassagnac nous parle de Jadis, le nouveau livre-univers du label Ourobores édité par Mnémos et pour lequel un financement participatif a été lancé sur Ulule.

ActuSF : Est-ce que vous pourriez nous présenter l’univers de Jadis, cette ville infinie ?
 
Raphaël Granier de Cassagnac : Un soir tard et embrumé, une des premières fois que Régis Jaulin et Frédéric Weil m’ont parlé de cet univers qu’ils ont sillonné avant moi, je l’ai qualifié de daVinciPunk. L’idée est de partir de la renaissance au sens très large, et de lui imposer ce que le SteamPunk inflige à la révolution industrielle : la magnifier, l’amplifier, l’exagérer, à outrance. Le bois et l’acier remplacent le cuivre. Le vent ou l’eau, la vapeur du SteamPunk. On trouve donc dans Jadis des palais somptueux, des machines volantes, d’immenses jardins aménagés, des artistes magiciens de tout poil, des armures animées, des animaux mécaniques, mais aussi des figures héraldiques vivantes (licornes, griffons…). Et on y vit des aventures trépidantes, tels des Don Quichotte, des Don Juan, des Scaramouche ou des Capitaine Fracasse, jusqu’à croiser le fer avec D’Artagnan ou le Cid (ou leurs équivalents féminins). Un aspect important de l’univers est le fait que le destin de chacun, en particulier sa position dans la pyramide sociale est déterminée par Dame Fortune, une déesse qui tisse les fils de nos vies sur son rouet solaire pour en faire la tapisserie qu’est Jadis. 
 
ActuSF : Comment est née l’idée de cette cité immense et de ce projet ?
 
Raphaël Granier de Cassagnac : L’idée de la cité est en fait ancienne, initiée par Frédéric Weil, et elle a failli être révélée sur plusieurs médias, avant qu’en faire un livre de notre collection d’Ourobores ne s’impose comme la première étape. La forme que prennent la plupart des livres de la collection, un récit fortement illustré et polyphonique, nous a semblé particulièrement adaptée à cet univers à tiroirs, où chaque personnage a sa place dans la tapisserie, son petit morceau d’histoire à raconter. Et si ça fonctionne, on ne s’arrêtera pas là. Il y a moyen de décliner cet univers de moult façons : romans, jeux de rôles, etc. 
 
 
ActuSF : Vous êtes cinq à avoir travaillé dessus, quatre écrivains et un illustrateur. Commençons par les romanciers que vous êtes avec Charlotte Bousquet, Régis Jaulin et Mathieu Gaborit, comment avez-vous travaillé ensemble ?
 
Raphaël Granier de Cassagnac : Mauvais commencement, car c’est en fait Nicolas qui a démarré le processus, en nous envoyant (en vrai !) une fresque présentant trente-deux personnages typiques de Jadis. Il nous demandait d’en choisir un et de raconter la première journée de l’histoire la plus fabuleuse, la plus picaresque, la plus périlleuse – je cite – qu’il lui ait été donné de vivre. Chacun a ainsi commencé à écrire dans son coin, sans avoir aucune idée de ce que les autres faisaient… Ce que mes trois compères ignoraient, c’est qu’il n’y avait pas que Nicolas derrière l’adresse mail à laquelle ils envoyaient leurs textes, mais également moi… À partir de leur texte, nous avons commencé à bâtir une méta histoire, qui nous rassemblerait tous. Ils ne nous croient toujours pas, mais nous n’avions a priori aucune idée de là où nous irions. Nous voulions vraiment bâtir le récit sur les fragments apportés par chacun. Un point qui me tient particulièrement à cœur, c’est la mise en abîme de tout cela. Ce n’est pas seulement Nicolas qui a envoyé une image aux auteurs, mais également Maestro, son alter ego à Jadis, qui a envoyé un tableau à leur personnage. Mon propre alter ego s’est défini dans cette logique : qui devait-il être pour participer avec Maestro à cette grande mascarade ? Vous le saurez en lisant le livre. 
 
 
ActuSF : Même question pour Nicolas Fructus. Comment s’est fait le travail entre le texte et l’illustration ? Est-ce que ses dessins ont influencé l’histoire ?
 
Raphaël Granier de Cassagnac : Plus que jamais, oui ! Dans nos précédents Ourobores (Kadath et Un An dans les airs), il était déjà auteur de l’histoire, ne produisant pas que des illustrations de nos textes, mais également des images indépendantes, racontant leur propre récit. Avec Jadis, nous avons décidé d’aller encore plus loin, en mettant les images à l’origine de l’histoire. Au-delà de la première fresque dont j’ai parlé, Nicolas a renvoyé des images aux auteurs entre leurs épisodes, pour prolonger leur intrigue, leur mettre des bâtons dans les roues ou leur donner un coup de pouce. Je te donne juste un exemple : le premier texte de Charlotte s’achève sur l’ouverture d’un coffret et ses mots « Ce que je vis, à l’intérieur, faillit m’arracher un cri. » Il nous a donc fallu imaginer un truc susceptible d’arracher un cri à son personnage – pas facile, car son caractère est bien trempé – et Nicolas l’a illustré puis envoyé à Charlotte, qui a rebondi dans le texte suivant, en rajoutant une précision importante qui n’était pas dans l’image. Et ainsi de suite, avec plusieurs images et quelques allers-retours. On s’est creusé les méninges avec ça, et beaucoup amusé !
 
 
ActuSF : La présentation dit que vous avez été jusqu’à jouer des extraits d’une pièce de théâtre liée à Jadis. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?
 
Raphaël Granier de Cassagnac : Oh oui ! Tu tombes bien, puisque ma contribution textuelle à Jadis, c’est cette pièce de théâtre. Ça a commencé à la réception du premier texte de Régis, un texte qui a bouleversé profondément l’histoire, et déterminé mon propre processus d’écriture. À la fin de ce texte, Don Desiderio (Régis) prenait à partie un personnage du tableau initial qui ne pouvait être que le mien. Il me demandait de lui expliquer, coup de bol et de jarnac magistral, ce qui se tramait exactement derrière la réunion des trente-deux personnages. Nous avons alors réfléchi avec Nicolas et décidé que je répondrai moi plutôt que lui, par un texte racontant à Desiderio (Régis) ce que mon personnage en savait. Pour cette confrontation de nos deux personnages, la forme qui s’imposa à moi fut celle d’une scène de théâtre : un dialogue entre le Sieur (moi) et Desiderio (lui). La forme sied du reste bien à l’univers, très artistique, et à nos références (Molière, Beaumarchais, Shakespeare, la Comedia dell’arte…). Ceci fait, l’idée me travaillait de n’écrire finalement qu’une pièce de théâtre, ce que je suis finalement en train de faire. À un moment, nous avons eu un déclic avec Nicolas : puisque cette pièce raconte entre autres le processus caché de conception du bouquin, l’intrigue qui lie le Sieur (moi) et Maestro (Nicolas), mettons-la en scène dans l’univers d’une part (elle est jouée à Jadis à un moment de l’intrigue), et lisons-la à nos personnages-auteurs d’autre part ! Nous avons donc invité Charlotte, Mathieu et Régis un soir au théâtre, pour une lecture pleine de révélations… C’était la première rencontre des cinq auteurs et nous en avons profité pour continuer l’aventure ensemble… 
 
ActuSF : Qui sont les quatre personnages que l’on suit dans Jadis ?
 
Raphaël Granier de Cassagnac : Tu sais déjà qu’ils ont été choisis par leurs auteurs sur la fresque initiale. Ils auraient pu être n’importe qui parmi les trente-deux, et ce sont nos choix qui font qu’ils s’en distingueront. Il se trouve qu’il s’agit d’une Sélène, d’un Bougre, d’un Picarès et d’un Sieur. Les Bougres sont les nains de Jadis, qui font tourner la ville depuis ses sous-sols. Les Sélènes sont le peuple de la Lune disparue, et ils y voient un peu plus clair que le commun des mortels dans la tapisserie de Dame Fortune. Les Picarès sont des héros au destin rocambolesque, dont on dit qu’ils se sont affranchis de Dame Fortune. Et les Sieurs sont les souvenirs d’un empire déchu, qui précédait Dame Fortune, et qui ont le pouvoir de donner la Mort véritable. Car à cette exception près, on ne meurt pas vraiment à Jadis, mais on se réincarne, avec une nouvelle place dans l’ordre social, qu’on appelle la pyramide des fanfreluches. 
 
 
ActuSF : Une petite réaction sur le crowdfunding qui vient d’être lancé. C’est déjà un succès. Quel regard l’auteur porte sur ce phénomène ?
 
Raphaël Granier de Cassagnac : J’en suis ravi. Une telle opération remplit des fonctions aussi louables que multiples. Elle permet avant tout que le livre soit rapidement rentable, ce qui est important dans une collection qui a eu de beaux succès, mais dans laquelle les plus audacieux ouvrages mirent du temps à rencontrer leur public. C’est la deuxième fonction : rencontrer notre public. C’est absolument délicieux pour moi de voir des gens s’intéresser au travail que je suis en train de faire, de discuter avec certains, de voir les réactions sur les réseaux sociaux… De poursuivre avec les futurs lecteurs le jeu que nous avons mis en place dans le processus d’écriture. (Je suis par exemple en train de révéler l’identité tes trente-deux aux lecteurs qui me le demande sur Facebook). Une autre fonction est d’utiliser l’argent récolté pour produire un livre beaucoup plus beau que les précédents, dans un coffret par exemple, et réservé pour sa plus belle édition à nos contributeurs. Et puis enfin, si jamais on pétait vraiment les plafonds, les artistes du livre verront leur rétribution augmentée. Je trouve ça important dans un contexte où comme chacun sait, l’économie du livre papier ne peut rétribuer ses créateurs à plus de quelques pourcents – ici partagés en cinq ! – de ce que les consommateurs payent… 
 
ActuSF : Enfin sur quoi travaillez-vous désormais ?
 
Raphaël Granier de Cassagnac  : Et bien, sur Jadis bien sûr ! Le travail n’est pas terminé. Il nous reste à chacun un dernier chapitre à écrire, un final à inventer, et Nicolas doit encore faire pas mal d’illustrations. Ensuite, il me faudra composer l’ensemble en un tout cohérent et harmonieux, que Franck Achard maquettera avec son habituelle maestria. Comme la forme exacte du livre dépend aussi du crowdfunding, il y aura des ajustements à faire de ce côté-là. Mais également, je termine à l’heure qu’il est l’édition d’un autre livre de la collection Ourobores : La France Steampunk, écrit par Étienne Barillier et Arthur Morgan, illustré par des photographies de la communauté des vaporistes français prises par Nicolas Meunier, et qui sortira en septembre. Enfin et surtout, tourne en boucle dans ma tête le troisième et dernier volet de mes romans d’anticipation, qui s’appellera peut-être Quiddity Thinking, ou Cosmic Thinking. Vu les retours que j’ai sur Thinking Eternity, j’ai hâte de m’y remettre… Mais avant cela, je dois retourner à Jadis, et vous devez nous aider à ce que ce bouquin soit le plus beau possible ! Merci à tous ! 
 
 
 
 
 
 
 

Jérôme Vincent