Interview 2015 : Richard Comballot pour Simulacres et illusions
de Richard Comballot
aux éditions
Genre : Essai
Sous-genres :
  • Philip K.Dick

Anthologiste : Richard Comballot
Date de parution : 0000 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Une interview d Richard Combalot sur la monographie Philip K. Dick Simulacres et illusions publiée chez ActuSF

ActuSF : Philip K. Dick, Simulacres et illusions sort ce mois-ci aux éditions ActuSF. Comment est née l’idée de cette monographie ?
 
 
Richard Comballot : L’idée m’est apparue au tout début des années quatre-vingt-dix. La science-fiction était encore, au sein des littératures de l’imaginaire, le genre majeur, et Dick l’un de ses plus brillants représentants. Je l’avais découvert dix ans plus tôt, âgé de quinze, seize ans, lycéen, avec un dossier publié dans la défunte revue SF & Quotidien (1981) : un entretien et, surtout, une nouvelle qui m’avait retourné la tête : Le Souvenir qui venait du froid... retraduite, plus tard, sous le titre de Le Voyage gelé. Je n’avais jamais rien lu de tel ! J’avais poursuivi ma lecture avec Ubik, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Le Bal des schizos, Le Guérisseur de cathédrales... puis La Transmigration de Timothy Archer, Le Dieu venu du Centaure... Dans la deuxième moitié des années quatre-vingt, Denoël avait publié une intégrale des nouvelles de l’auteur inédites en volumes, sous la forme de huit recueils, ainsi qu’un numéro spécial de la revue Science-Fiction dirigé par le regretté Daniel Riche et consacré à l’auteur américain. Un colloque international s’était tenu à Paris. Il y avait par conséquent une actualité, voire un culte Dick. J’avais alors bâti le sommaire d’un collectif qui aurait dû devenir un numéro spécial d’une autre revue... si je n’avais finalement retiré le projet de la circulation, suite à des divergences de vue avec le rédacteur en chef de ladite revue... Par ailleurs, Hélène Collon s’apprêtait à sortir chez Encrage son Kalédickoscope... J’avais finalement mis le projet au frigo, me disant que ce n’était pas le bon moment. Plus récemment, je l’ai proposé à divers éditeurs qui, manifestement, n’y ont pas cru... l’un d’eux me disant que Dick n’était plus qu’un réservoir d’idées pour Hollywood, mais un écrivain dépassé... un autre avançant qu’il était un auteur désormais invendable... jusqu’à ce que Jérôme Vincent me dise qu’il souhaitait l’éditer. Là encore, le temps est passé, et il m’a finalement dit tout récemment que le moment était venu, et qu’on pourrait même faire un livre illustré, ce qui n’avait pas été envisagé initialement.
 
ActuSF : K. Dick est l’un des écrivains majeurs du XXe siècle. Avec Simulacres et illusions, sous quel(s) angle(s) vouliez-vous aborder ce monstre sacré de l’imaginaire ?
 
Richard Comballot : Le tout premier projet mélangeait fiction et non-fiction. Il s’agissait d’alterner les articles, les entretiens et les nouvelles-hommages. Mais depuis le milieu des années deux mille, j’avais fait le choix de faire paraître deux livres distincts : un recueil de fiction et un autre de non-fiction. C’est ainsi que j’ai d’abord publié en 2008, chez Rivière Blanche, Dimension Philip K. Dick, qui rassemblait quatorze nouvelles d’auteurs tels que Jacques Barbéri, Philippe Curval, Johan Heliot, Ugo Bellagamba, Laurent Queyssi ou Alain Dartevelle. Et aujourd’hui, en 2015, paraît cette monographie, composée d’articles de fond et d’entretiens, et très largement illustrée.
 
 
ActuSF : Qu’est-ce qui fait de Philip K. Dick un auteur aussi emblématique de la littérature ?
 
Richard Comballot : Ce qui caractérise Dick, c’est qu’il a été le premier auteur à ma connaissance à tourner avec autant de régularité, de constance et de talent autour des grandes questions métaphysiques et en particulier du thème de la réalité. D’autres l’ont fait ponctuellement ; lui y a consacré sa vie et son œuvre. Sa « chance », littérairement parlant, a sans douté été d’arriver à maturité dans les années soixante, les années de la contre-culture américaine, et de poursuivre sa route tout au long des années soixante-dix. Et aussi d’avoir été largement traduit en France, après 1968, balayant ce qu’il restait du Nouveau Roman à la française. Il est clair que s’il était né vingt ans plus tôt ou plus tard, il n’aurait pas pu écrire ce qu’il a écrit, et sans doute n’aurait-il pas pu connaître le même succès. Par ailleurs, sa vie a aussi, dès les années soixante-dix, largement contribué à sa légende.
 
ActuSF : Peut-on parler d’un « héritage » dickien ? Qu’est-ce que les auteurs contemporains de SF doivent aujourd’hui à Philip K. Dick ?
 
Richard Comballot : Difficile de répondre à cette question dans la mesure où une très faible part seulement de la science-fiction anglo-américaine est traduite en France. Cependant, il me semble que le travail de Dick a été digéré et qu’on le retrouve en filigrane, ne serait-ce qu’au niveau du décor, dans de nombreuses œuvres, y compris cinématographiques — et pas uniquement dans des adaptations de ses romans et nouvelles. Pour autant, je ne lui vois pas de successeur. Certains ont parfois évoqué Christopher Priest, notamment lorsqu’il publiait Futurs intérieurs ou La Fontaine pétrifiante... Ou K. W. Jeter, qui fut un de ses amis proches. Pour celui-ci, il y avait effectivement quelque chose en ce qui concernait ses premiers grands romans, particulièrement Le Marteau de verre et Instruments de mort. Mais rien de très flagrant, même s’il écrivit plusieurs suites à Blade Runner... Pour ce qui est de la France, plusieurs auteurs ont œuvré dans le même registre que Dick, mais c’était plutôt dans les années soixante-dix. Je pense particulièrement au Michel Jeury du Temps incertain, des Singes du temps et de romans moins connus... ou au Dominique Douay de La Vie comme une course de chars à voile. Depuis, je ne vois guère que Jacques Barbéri à avoir creusé le sillon d’une SF aussi résolument dickienne : que ce soit dans ses romans — à commencer par sa trilogie « narcotique » — ou dans ses nouvelles, rassemblées à La Volte... Le paradoxe étant de toute façon que si Dick est désormais un classique, et réédité en tant que tel, on considère aujourd’hui dans le monde de l’édition SF que ce genre de littérature est trop compliqué pour le lecteur lambda. Et ce n’est pas un hasard si les œuvres de Jeter ou de Barbéri, justement, ne sont pas disponibles en éditions de poche et n’ont jamais reçu le moindre prix littéraire. Qui a parlé de scandale ?!
 
 
ActuSF : On utilise aujourd’hui l’adjectif « Dickien » tout autant que « Kafkaïen ». Pensez-vous que Philip K. Dick soit connu aujourd’hui du grand public, ou n’a t-il encore qu’un public d’initiés ?
 
Richard Comballot : Pour que je puisse vous répondre, il faudrait déjà que l’on se mette d’accord sur ce qu’est le prétendu « grand public » ! Et que l’on se demande également si Franz Kafka est aussi grand public que ça ! Mais bon, sans vouloir jouer sur les mots, je dirai que, pour ce qui est de la France, le nombre de (ré)éditions, chez autant d’éditeurs, sur plus de quatre décennies, nous amène à penser que Dick a un public fidèle, qui se renouvèle régulièrement. Les amateurs de textes « barrés » et marginaux connaissent désormais le père d’Ubik, des deux côtés de la frontière science-fictive, et les récentes éditions joliment designées par J’ai lu et 10/18 risquent d’amplifier le phénomène. Cela étant dit, si ce public est motivé, il ne se compte vraisemblablement pas en centaines de milliers de lecteurs. Plutôt en milliers de lecteurs. D’autre part, c’est quand même une littérature « particulière » que tout le monde ne pourra pas goûter. Pour l’anecdote... je me souviens par exemple avoir fait adresser, vers 1986, à un célèbre éditeur de littérature générale les manuscrits mainstream de Dick par son agent français de l’époque. En attendant le colis, il avait lu Ubik, histoire de découvrir son auteur par son roman le plus emblématique. Il m’avait dit dans la foulée que le roman en question lui était tombé des mains, qu’il l’avait trouvé inintéressant et mal écrit. Et les deux romans inédits avaient été aussitôt renvoyés à l’expéditeur. Comme quoi... Et puis personne ne peut dire si on continuera à le lire dans trente, cinquante ou cent ans. Peut-être apparaîtra-t-il aux lecteurs du futur — si futur il y a — comme une curiosité, une étrangeté... comme un vestige d’un passé désormais incompréhensible.
 
ActuSF : Articles, interviews, documents inédits... Comment avez-vous choisi les textes qui composent cette monographie ?
 
Richard Comballot : Concernant Dick, le corpus est énorme. Il existe de très nombreux articles dans tous les pays du monde et il suffisait, si je puis dire, de rechercher, de rassembler, puis de se laisser guider par ses sentiments, par ses goûts de lecteur, afin de sélectionner le meilleur et de parvenir à une construction équilibrée. J’espère y être parvenu. Si j’avais disposé de plus de pages et de davantage de budget, j’aurais probablement rajouté quelques articles supplémentaires, mais il paraît qu’on ne pouvait pas faire l’équivalent du bottin ! L’idée était de rassembler entre autres les meilleurs articles et entretiens qui étaient jusque-là éparpillés dans des supports devenus souvent introuvables, comme les entretiens de Patrice Duvic, publiés au tout début des seventies dans Galaxie ou dans Le Magazine littéraire, à d’autres textes issus de vieux numéros de Fiction ou d’Univers, ou de publications universitaires. J’ai ensuite élargi en sélectionnant quelques textes inédits en langue française. Je pense particulièrement à l’intéressant témoignage de Tessa B. Dick, ou à l’hommage de Robert Silverberg. Pour parvenir à l’équilibre désiré, j’ai enfin commandé les articles qu’il me manquait à quelques spécialistes désireux de participer à l’aventure. Merci, bien sûr, à Étienne Barillier, à Olivier Noël, et aussi au regretté Jacques Mucchielli qui avait fait preuve de beaucoup d’enthousiasme pour le projet...
 
 
ActuSF : De nombreuses photos illustrent également la monographie. Comment avez-vous procédé à la « collecte » de ces images ? D’où proviennent-elles ?
 
Richard Comballot : Il a d’abord fallu inventorier les clichés existant à travers les ouvrages spécialisés et Internet, tenter d’identifier les auteurs, trouver leurs coordonnées, puis les contacter pour leur demander leur accord. J’ai transmis le dossier à Marie Marquez, d’ActuSF, en charge de l’ouvrage. Elle a notamment reçu plusieurs clichés d’Anne R. Dick et Tessa B. Dick, ses troisième et cinquième épouses. De mon côté, j’avais reçu l’accord de Denis Guiot et de Philippe Curval qui avaient tous deux photographié Dick à Metz.
 
ActuSF : Dans votre introduction, vous dites que « il ne reste désormais plus rien à traduire et à découvrir » de Philip K. Dick. Peut-on en dire autant sur les thèses, dossiers, analyses et travaux portant sur l’auteur ? Y a-t-il encore des choses à découvrir sur lui ?
 
Richard Comballot : De Dick, il reste quand même son Exégèse, dont on espère qu’elle paraîtra un jour ou l’autre chez J’ai lu. En tout cas, elle est en cours de traduction et annoncée par l’éditeur. Et aussi la correspondance, publiée aux USA il y a quelques années... pour un éditeur courageux... Pour le reste, oui, il y a encore des choses à découvrir, des essais, des biographies, des entretiens. Nous verrons bien ce que les éditeurs français nous proposeront dans l’avenir. En tout cas, ce ne sont pas les publications qui manquent aux USA...
 
 
ActuSF : Vous avez reçu le prix spécial du GPI 2015 pour votre travail de mémoire de l’Imaginaire, dont votre recueil d’entretiens Clameurs (La Volte). Qu’est ce que cela fait de recevoir une telle consécration pour vos travaux ?
 
Richard Comballot : Tout dépend de la façon dont on regarde les choses. D’un certain point de vue, ça fait toujours plaisir de constater que des gens apprécient votre travail, au point de vous remettre un prix, face à d’autres auteurs tout aussi méritants. Surtout lorsqu’on vous remet ce prix pour l’ensemble de votre travail, ce qui était le cas ici, même si les projecteurs étaient plus particulièrement braqués sur le dernier ouvrage paru. En même temps, la plupart des auteurs auxquels j’ai posé la question durant nos entretiens m’ont répondu en substance : « Les prix, c’est bien, c’est bon pour l’ego, ça fait plaisir, mais ça ne change pas la vie. » L’un d’eux ajoutant, à peu près en ces termes : « Avec la multiplication des prix, tout le monde finira bien par en avoir un, un jour ou l’autre. » Un autre encore comparant les prix à des médailles en chocolat... Du coup, me remémorant tout cela lorsque j’ai appris la nouvelle, j’ai pris les choses avec beaucoup de recul et de réserve, appréciant surtout de recevoir le prix des mains de Joëlle Wintrebert, la nouvelle présidente du Grand Prix de l’Imaginaire, et en me demandant si ça pourrait avoir un quelconque impact sur ma trajectoire future. Réponse dans quelques années...
 
ActuSF : Le mot de la fin : quelle citation de Philip K Dick — ou sur Philip K. Dick — choisiriez-vous pour illustrer cette monographie ?
 
Richard Comballot : Ce que j’aime, chez Dick... c’est Dick ! C’est-à-dire que je m’intéresse autant à l’homme, à son existence, à sa trajectoire, qu’à son œuvre littéraire. Je ne vous aurais pas dit ça il y a trente ans, mais je le perçois aujourd’hui comme un auteur « égaré » de la Beat Generation. C’est l’hypothèse que je fais à la fin de mon introduction... et j’ai cru comprendre, d’ailleurs, que Gérard Klein avait fait à peu près la même, il y a quelque temps. La solitude qui a été la sienne me touche, et toute son œuvre suinte la déglingue, l’entropie, la quête existentielle inaboutie, la détresse sentimentale. C’est pourquoi, je citerai cette phrase, tirée de Coulez mes larmes, dit le policier : « ... jusqu’à notre dernier souffle, nous trimbalons un gros paquet d’amour sans avoir personne à qui le donner. » Elle illustre bien, je crois, la problématique qui a été la sienne. S’il avait rencontré durablement l’amour, et connu une certaine stabilité matérielle, nul doute que, par-delà le questionnement métaphysique qui était le sien, il aurait vécu une existence plus supportable, moins difficile. On sait hélas qu’il n’en a pas été ainsi...
 
 
 
 
 

Jean-Laurent Del Socorro