Interview 2015 : Thierry Marignac pour Fasciste
de Thierry Marignac
aux éditions

Sous-genres :
  • Polar

Auteurs : Thierry Marignac
Date de parution : juin 2015 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

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Quelques questions à Thierry Marignac pour la sortie de Fasciste dans la collection Hélios noir

 ActuSF : Fasciste a été publié en 1988. Vous aviez alors trente ans, publié auparavant plusieurs nouvelles, créé un journal, beaucoup voyagé… Dans quel contexte avez-vous écrit ce livre ? Et qu’est-ce qui vous a amené à ce premier roman ?
 
Thierry Marignac : J’avais envie d’écrire des romans depuis toujours, fait quelques tentatives infructueuses, et bingo, j’ai l’idée magique qui me donne d’emblée une histoire et un style. À peine besoin d’imagination. Merci Marcel Duchamp.
 
 
 ActuSF : Qu’aviez-vous envie de faire ou de dire à ce moment-là avec Fasciste ?
 
Thierry Marignac : 1) Fabriquer un objet Dada, un livre qui s’écrit tout seul, un roman du discours politique. Un ready-made en littérature.
2) Signaler aux vieilles barbes de 68, alors au pouvoir, que la génération suivante avait percuté leur tartufferie affairiste.
3) Me faire remarquer au milieu des quelques six cents premiers romans qui paraissaient à cette rentrée-là.
 
J’ai un peu trop réussi sur ce dernier point, pour la suite de ma « carrière ». Rien à regretter, cependant, c’est un « livre-culte », dont voici la troisième édition.
 
 ActuSF : Est-ce que le journalisme que vous aviez pratiqué a influencé vos écrits et notamment ce roman ?
C’est clair, je voulais aborder un sujet brûlant, un sujet d’actualité. Dix ans plus tôt, j’aurais écrit un livre sur les Brigades Rouges.
 
ActuSF : Quel regard portez-vous sur Rémi ? On pourrait presque dire qu’il s’engage par ennui, en tous cas plus par l’envie d’aller contre et par un besoin d’anticonformisme que par réelle idéologie. On assiste à son évolution tout au long du roman : il passe du poseur à l’activiste finalement, et même Lieutenant lui dit qu’il a changé.
 
Je ne porte aucun regard sur lui, trente ans plus tard. Pour l’essentiel, j’ai oublié ce que j’y avais mis. Mais il était plutôt mû par le besoin d’aventure, comme le Garine des Conquérants, envoyé de la IIIe Internationale en Chine mais qui n’y croit guère. Et c’est un roman de jeune homme, encore bouillant, exalté, peu importe la cause…
 
 ActuSF : Aviez-vous envie de brosser le portrait d’une certaine jeunesse ?
 
Thierry Marignac :Je voulais surtout brosser le portrait d’une jeunesse qui n’avait rien à voir avec la mienne. Vu qu’on attendait tout autre chose de moi, plus beatnik. Or j’ai l’esprit de contradiction.
 
Et puis, je me suis inspiré de certains modèles en chair et en os, fréquentés pendant l’assez longue enquête qui a précédé ce roman me prêtant une vie imaginaire. C’est peut-être le côté « journalistique » du roman.
 
ActuSF : Et est-ce qu’il y a de vous dans le personnage de Rémi ?
 
Thierry Marignac : Évidemment, quoiqu’il me soit bien difficile aujourd’hui de discerner quoi au juste. J’avais comme lui besoin de me prouver un certain nombre de choses, coûte que coûte. Un livre de jeune homme.
 
 ActuSF : Fasciste, ce n’est pas que de la boxe thaïe, des bombes et du sang. Il y a aussi une forte figure féminine à travers le personnage d’Irène, belle blonde obsédante et amante outrageusement sexy. La jeune femme, qu’on sait fille de militants nazis, apparaît elle-même un peu perverse et a un certain goût pour la violence. Elle exerce une attraction quasi animale sur Rémi. Quel est véritablement son rôle dans le parcours initiatique du héros ?
 
Thierry Marignac : Elle n’est pas fille de nazis, elle est fille de collabos, nuance. Une bonne partie des soixante-huitards également, ce qui explique bien des choses. Elle est manifestement une incarnation de la sexualité et de l’indépendance dont peuvent faire preuve certaines femmes amoureuses, au temps de la jeunesse. Elle radicalise le jeune homme, le pousse au bout de sa détermination, c’est tout l’enjeu du désir entre eux.
 
ActuSF : Elle est en quelque sorte l’incarnation de la vision « romantique » de la droite nationale. Rémi a cette fascination pour les réprouvés, pour la guerre qu’il n’a pas connue – c’est un peu son « Mal du Siècle » à lui. Il a ce côté romanesque, voire romantique. Un aspect de lui que l’on pourrait penser en opposition avec sa révolte au départ purement de façade ?
 
Thierry Marignac :Sa révolte est très concrète, elle n’est pas de façade. Il n’aime pas la vie qu’on lui propose, ni la France qu’il a sous le nez. Du coup, il s’appuie sur les raisons historiques qui font de ce pays « l’homme malade » de l’Europe occidentale.
 
ActuSF : Quant à Lieutenant, il représente pendant longtemps un idéal pour Rémi. C’est lui qui le fait entrer dans le milieu et dans les coulisses de la politique. Lieutenant est une force brusque tandis que Rémi c’est avant tout le cerveau ; même s’il accepte d’endosser ce rôle que plus tard. C’est un type charmeur et intelligent, voire fourbe. Où situez-vous l’intérêt de leur relation ? Peut-on dire qu’à partir d’un certain moment, l’élève dépasse le maître ?
 
Thierry Marignac :En Lieutenant, Rémi trouve son père idéal, celui qui lui apprivoise la sauvagerie qui lui fait peur. En Rémi, Lieutenant trouve la recrue idéale, quelqu’un à qui il peut transmettre ce qui est devenu son destin. Grâce à Irène, la sœur paradisiaque, ou infernale, l’homophilie latente à la J.-P. Melville qu’il y a toujours dans ce genre de rapports passe sur un tout autre plan, incestueux. 
 
ActuSF : Rémi est un héros en rupture, mais comme tous vos personnages finalement. On pourrait même les qualifier de désaxés, de déracinés qui prennent part à des événements politiques qui au fond ne devraient pas tant les intéresser. Ils sont du mauvais côté de la barrière. Je pense notamment à Phong. Rémi comme ces autres personnages sont-ils d’autant plus importants qu’ils ne sont pas à leur place finalement ?
Un des intérêts de ce bouquin était l’occasion de montrer un autre genre de désaxés, comme vous dites, ceux qui ne rentrent pas dans la politcorrectitude de l’universalité banalisante, parce qu’ils ne portent pas le label « victimes ».
 
 
 
ActuSF : Quelle place a pour vous Fasciste dans votre bibliographie ?
 
Thierry Marignac : Eh bien, le coup d’envoi, celui qui me place d’emblée complètement ailleurs que tous les autres.
 
Le plaisir de l’art, de la littérature, c’est l’étrangeté. L’air qu’on n’attend pas sur une musique inconnue.
 
Par contre, c’est fatigant, il faut sans arrêt chercher les dissonances dont on va faire une harmonie déchirée, propre à séduire. Et c’est très mal vu.
 
 ActuSF : On retrouve un écho entre la place de l’extrême droite à l’époque de la parution de Fasciste et celle qu’elle occupe aujourd’hui en France. Quelle perception a la droite nationaliste d’elle-même selon vous ? Pensez-vous que les référents utilisés dans Fasciste sont toujours d’actualité, que le combat de Lieutenant par exemple se situerait au même endroit si vous aviez l’écrit à ce jour ?
 
Thierry Marignac : Non, je crois que les enjeux et les mythes ont fondamentalement changé. La fin de la Guerre froide (quand ce bouquin est paru, l’URSS existait encore) a bouleversé complètement la donne. Et les courants les plus à droite aujourd’hui sont beaucoup plus importants en nombre qu’ils ne l’étaient à l’époque, mais aussi beaucoup moins subversifs, ce qui est logique, et était déjà amorcé dans la chute de mon bouquin : la nécessité d’être respectable. Je ne sais pas comment se perçoit la droite nationaliste de nos jours parce que je ne m’y intéressais que pour écrire mon roman, et je n’ai pas suivi. Je crois qu’ils sont en pleine confusion culturelle, suite à leur succès politique.
 
 
ActuSF : Rémi s’initie à la boxe thaïe : on assiste notamment à l’un de ses matchs. Mais on voit aussi que la structure du roman fonctionne comme un match de boxe, en plusieurs rounds. La boxe a aussi occupé une part importante de votre vie. Quelle est la place de cette activité dans votre écriture ? (Elle est parfois flagrante comme dans Renegade Boxing Club.)
 
Thierry Marignac : Comme j’ai écrit ce roman d’un jet, en un été, la structure a été spontanée. Outre une épreuve de réalité (un poing, c’est tridimensionnel), la boxe amateur m’a appris à travailler pour atteindre un but. J’en avais besoin. Ensuite, j’ai gardé une grande admiration pour ceux qui s’y destinent vraiment, et un intérêt pour ce qui s’y passe, ses rouages internes dans l’individu.
 
ActuSF : En quoi trouvez-vous l’intérêt romanesque de l’extrême droite ? Cette façon d’écrire sur des sujets qui dérangent, ce côté provoc s’inscrit au fond dans la même mythique du réprouvé que Drieu La Rochelle (qui lui en revanche est clairement dans l’antisémitisme). Seriez-vous d’accord avec cette filiation dans l’écriture de Fasciste ?
 
Thierry Marignac :L’extrême droite n’a d’intérêt romanesque que dans la mesure où dans le passé elle s’est parfois acharnée sur ses causes perdues. Dès qu’elle devient gestionnaire, elle n’en a plus du tout. Il y a eu une accélération de la réprobation pour cette fraction de la droite, poussée au maximum sous l’interminable règne de Mitterrand. Cette réprobation sert des intérêts qui ne valent pas mieux que ce qu’ils prétendent dénoncer. Il y a une différence essentielle entre la génération de DLR compromise avec les nazis, et celle dont je parlais dans ce bouquin, à peu près vierge mais collée sous la même étiquette. En ce sens, non, je ne partage pas du tout votre point de vue. D’autant moins que ce que j’aime chez DLR, c’est quand il traîne avec les Dadaïstes, avant de les envoyer bouler, et quand il rend hommage à son copain junkie.
 
 ActuSF : Pour finir, Limonov, auteur que vous avez également traduit, écrit sur Fasciste : « Ce roman est déjà rentré dans l’histoire. » En quoi, selon vous, le trouve-t-il si important ?
 
Thierry Marignac : Je n’ai traduit que les poèmes de Limonov et quelques textes qui parlaient de ma bande. D’autres ont tiré les marrons du feu, comme il est d’usage.
À l’époque, Édouard, sa femme Natacha et moi, on se voyait assez régulièrement. Il avait été tout aussi surpris que tout le monde de ce que j’avais finalement décidé de faire. Il pensait que je raconterais des histoires de rue. Il a peut-être alors fait l’erreur d’y voir un manifeste, assez courante du reste, je me souviens qu’il était très impressionné, à l’époque, par ce bouquin. Et qu’il respectait la décision d’aller à contre-courant, en me prêtant peut-être plus de courage que je n’en avais, dans l’inconscience et l’orgueil de la jeunesse.
 
 

Sonia Geraci