Interview 2016 : Christophe Thill pour la monographie Lovecraft
de Christophe Thill
aux éditions
Genre : Interview
Sous-genres :
  • Lovecraft

Auteurs : Christophe Thill
Date de parution : octobre 2016 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

Lire tous les articles concernant Christophe Thill

Auteur de traductions et directeur d’anthologies et de collection, Christophe Thill est un spécialiste et du fantastique classique et de l’œuvre de Lovecraft. Il a notamment réalisé l’édition française du recueil de nouvelles Le Roi en jaune de Robert W. Chambers, publiée par Le Livre de Poche, co-traduit « Les Montagnes hallucinées » de Lovecraft pour une édition en CD audio (chez Libellus) et contribué à divers recueils consacrés à Lovecraft, dont le n° 2 de la revue Mythologica, paru sous sa direction. Il répond à nos questions sur ses articles dans la monographie Lovecraft : AU coeur du cauchemar

 Les influences littéraires de Lovecraft
 
ACTUSF : Qui sont les maîtres à penser de Lovecraft ? 

Christophe Thill : Incontestablement, Edgar Poe ! Mais c’est une influence dont il a toujours cherché à se détacher dès qu’il a eu atteint sa propre maturité littéraire. Sinon, les contes et légendes classiques (Mille et une nuits, mythologie gréco-latine) ont aussi fortement affecté sa vision littéraire, et ce dès son jeune âge. N’oublions pas lord Dunsany dont, en 19xx, il se déclare « un disciple pour le restant de ses jours », même s’il y a lieu de relativiser cette proclamation. Enfin, en dehors de la littérature d’imagination, Lovecraft est très attaché aux sciences et à la philosophie matérialiste, à travers des auteurs comme Nietzsche, Haeckel et Huxley. Sa fiction, bien qu’indirectement, en porte aussi la trace.
 
 
Dans lesquels de ses œuvres ces influences sont-elles le plus perceptible ? 
 
Des textes de jeunesse comme « Je suis d’ailleurs » et surtout « La tombe » montrent bien l’influence de Poe. Bien entendu, celle de Dunsany se ressent dans une série de nouvelles bien connues. Quant au « matérialiste mécaniste », amateur de sciences et contempteur de la métaphysique, on le voit clairement s’exprimer dans les « grands textes » de sa maturité, comme « Les Montagnes hallucinées » par exemple. 
 
S’est-il ouvertement revendiqué d’un courant littéraire ou artistique, ou d’un auteur en particulier ? 
 
Pas vraiment : il a toujours mené ses combats littéraires sous des étendards aussi vastes que « l’imagination », « le fantastique », « l’horreur », et surtout, tout simplement, « la littérature de qualité ». On peut dire cependant qu’au début des années 1920, les positions artistiques qu’il défend, tant dans des articles que dans sa correspondance, les auteurs qu’il vante et une bonne partie de ses nouvelles le rapprochent très fortement du courant décadent qui avait marqué la scène littéraire européenne à la fin du XIXe siècle ; une influence que, comme les autres, il digèrera et relativisera par la suite.
 
 
L’aspect fantasy chez Lovecraft
 
On associe H. P. Lovecraft, à l’horreur, au fantastique, et même parfois à la science-fiction, mais rarement à la fantasy. Pourquoi ? 
 
La fantasy possède sa propre tradition, son propre panthéon de « grands anciens », et il n’est pas d’usage d’y faire entrer Lovecraft qui, il est vrai, ne touche au genre que de façon spécifique et assez marginale. Mais comment y intégrer Dunsany, et pas celui qui se présente comme son disciple ? De même, une bonne partie de l’œuvre de Clark Ashton Smith, ami et correspondant de Lovecraft, est aujourd’hui rangée dans la fantasy, alors que les deux auteurs se considéraient comme très proches. Je ne vois donc pas ce qui empêche de dire, pour le moins, que Lovecraft a écrit de la fantasy, même si on ne souhaite pas attacher trop fortement cette catégorisation à sa personne, qui à mon avis se prête mal aux étiquetages rigides.
 
Sa fantasy transparaît-elle plus dans certains types de récits en particulier ? Je pense au recueil Démons et Merveilles par exemples, ou aux « Contrées du rêve » ?
 
Démons et Merveilles est un livre qui n’a plus aujourd’hui qu’un intérêt historique (je ne parle pas des nouvelles qu’il contient, mais de l’édition qu’il en constitue) : on connaît ses bizarreries, de la préface flamboyante de Jacques Bergier à la traduction souvent... spéciale, et même sa composition est discutable. Ceci dit, il est vrai que parmi les quatre textes qu’il rassemble, il en est un en particulier qui est l’échantillon le plus accompli de la fantasy lovecraftienne : « La quête onirique de Kadath l’inconnue », récit d’aventures fantastiques, exotiques et (comme le dit le titre) oniriques, puisqu’on y explore les « Contrées du rêve ». C’est une quête comme la fantasy aime en narrer, avec des pays étranges à cartographier (Lovecraft ne l’a pas fait, mais on ne s’en est pas privé après lui), des peuples, une faune, une flore et, bien entendu, des dieux, hostiles ou non. 
 
Qu’est-ce qui singularise la fantasy de H.P Lovecraft ?
 
Même quand il tente de suivre Dunsany, ou quand il lance dans une quête onirique un héros qui lui ressemble assez, Lovecraft ne cesse jamais d’être Lovecraft. Cela se traduit par un sens particulier de l’horreur, avec notamment des créatures cauchemardesques qui sont bien dans son style. Et bien sûr aussi, à un niveau plus anecdotique, par la présence d’éléments qui lui sont familiers comme les livres interdits, les divinités menaçantes
 
Histoire éditoriale aux États-Unis 
 
Quels ont été les premiers textes publiés de Lovecraft aux États-Unis ?
 
C’est une question complexe ! On sait que sa première nouvelle fantastique parue dans un magazine professionnel est la nouvelle « Dagon », écrite en 1917 et envoyée au magazine Weird Tales, qui la publie en octobre 1923. Mais en fait, si on remonte plus loin, on découvre qu’entre les chroniques d’astronomie dans la presse locale, les fanzines et revues amateurs, et ses propres périodiques qu’il commence à éditer (à une vingtaine d’exemplaires) alors qu’il n’a que 9 ans, son histoire éditoriale remonte bien plus loin que cela...
 
Vivait-il de ses œuvres ? Est-ce que tous ses textes sont parus de son vivant ? 
 
Passer sa vie à tirer le diable par la queue est sans doute ironique, pour un écrivain d’horreur, mais c’est bien ce qu’a fait Lovecraft. Il a toujours vécu de façon précaire à partie du décès de son grand-père, dont le maigre héritage (des parts dans une carrière) a fourni le seul revenu régulier qu’il ait connu. Ses principales activités rémunérées ont consisté en un service de révision qu’il proposait non seulement à des écrivains fantastiques en herbe, mais aussi à des auteurs de poésie ou de manuels. Tout cela lui coûtait beaucoup d’énergie, et il était payé irrégulièrement et peu. Une activité pas très rentable, donc.
 
Quant aux parutions de ses nouvelles, elles se sont faites au compte-gouttes, et jamais automatiquement : malgré l’enthousiasme des lecteurs, le rédacteur en chef du magazine Weird Tales rejette souvent les nouvelles de Lovecraft (« c’est trop long, pas convaincant, difficile à segmenter en épisodes... »), quitte à les accepter après une seconde lecture.
 
 
 
Comment son œuvre a-t-elle perduré après sa mort ? C’est August Derleth qui contribué à faire publier ses œuvres, je crois ?
 
En effet, ce sont August Derleth et Donald Wandrei qui ont créé la maison d’édition Arkham House, principalement pour publier les textes de Lovecraft. Le travail qu’ils ont inauguré avec le recueil The Outsider and others, paru en 1939, a pris de l’ampleur au fil du temps, à la fois en ce qui concerne l’oeuvre de Lovecraft lui-même (quatre gros recueils sous la direction du grand spécialiste S. T. Joshi rassemblent quasiment toute sa fiction, révisions comprises) que celle de ses amis, contemporains, inspirateurs et épigones, et bien d’autres encore. 
 
 
 
Il fait partie de ces auteurs qui sont redécouverts des décennies après leur mort. Comment s’est faite cette "réanimation" de l’œuvre de Lovecraft aux États-Unis ? Et en Europe ? 
 
Ce n’est pas aux États-Unis que le démarrage s’est vraiment fait : les premières parutions d’Arkham House n’ont pas rencontré un grand succès, et la survie de l’entreprise a été longtemps incertaine. En fait c’est plutôt en France que les choses ont vraiment commencé, en grande partie grâce à l’énergie formidable du passionné Jacques Bergier, qui a fait jouer toutes ses relations dans les milieux éditoriaux. Le résultat a été une série de publications en français dès 1954. Malgré des traductions parfois discutables voire fantaisistes, ce sont des parutions très importantes de par la réception qu’elles suscitent (Denoël utilise l’avis enthousiaste de Jean Cocteau comme argument publicitaire). Lovecraft devient ainsi peu à peu un nom familier pour les lecteurs et les critiques « sérieux », ce qui favorise aussi sa réception dans d’autres pays. C’est à partir de là que Lovecraft a peu à peu été redécouvert dans son pays d’origine. Mais bien sûr, le point charnière a été celui du passage de Lovecraft dans la culture populaire, à travers la musique, le cinéma et surtout les jeux de rôle (la première édition américaine du jeu L’Appel de Cthulhu paraît en 1981), et plus tard les jeux vidéo. 
 
 
 

Jean-Laurent Del Socorro