Interview 2016 : Jean-Marc Ligny pour Inner city et Green War
de Jean-Marc Ligny
aux éditions
Genre : Science Fiction
Sous-genres :
  • Cyberpunk

Auteurs : Jean-Marc Ligny
Date de parution : janvier 2016 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail
Titre en vo :

Lire tous les articles concernant Jean-Marc Ligny

Janvier est un mois spécial Jean-Marc Ligny aux éditions Actusf avec deux livres papier, "Les Oiseaux de Lumière" et "Inner City" (en Hélios), et un livre spécialement en numérique, "Green War". Trois titres de science fiction radicalement différents entre space opera, cyberpunk et terrorisme écologique.

Note : Cette interview fait suite à celle de Jean-Mars Ligny sur la réédition Des Oiseaux de lumière.
 
Actusf : On a pas mal parlé des Oiseaux de Lumière, je voudrais qu’on quitte le space opéra pour parler de Cyberpunk avec Inner City en commençant par la question des origines. Inner City a été publié pour la première fois en 1996, il y a vingt ans donc, quel était le contexte pour toi ? Qu’avais-tu envie de faire ?
 
Jean-Marc Ligny : Inner City était une suite, ou plutôt un développement un peu plus ambitieux du cybermonde abordé dans Cyberkiller, sorti en 1993 au Fleuve Noir. En tant qu’auteur de SF, je m’interrogeais bien évidemment sur ce qu’allait apporter au monde le développement d’Internet, qui n’en était qu’à ses débuts... notamment dans le domaine des jeux en ligne et de la réalité virtuelle. Si, conformément à mes prévisions d’alors, les jeux en ligne se sont considérablement développés, pour la réalité virtuelle on n’en est pas encore à l’immersion 3D totale... mais je suis sûr qu’on y viendra. Pour l’anecdote, je précise qu’à l’époque, j’avais écrit Inner City sur un Atari 1040 sans connexion à Internet... ;-)
 
 
Rhââ, un Atari :-) Quand on parle Cyberpunk, on pense évidemment au Neuromancien. Tu avais envie d’écrire quelque chose de différent sur le sujet ? D’explorer peut être plus la partie "prisonnier de la vie virtuelle" ?
 
En effet, à l’époque on était en plein dans la littérature cyberpunk (que j’aimais beaucoup), j’ai donc surfé sur la vague sans prétendre vouloir innover d’ailleurs. Je n’étais pas geek pour deux ronds, je n’y connaissais pas grand-chose, donc comme d’hab je me suis documenté, et comme d’hab aussi, si je puis dire, je me suis plus intéressé à l’aspect social. Qu’allait devenir la société et les relations humaines si les gens délaissaient de plus en plus le monde réel (la "Basse Réalité") pour vivre sous forme d’avatars des aventures palpitantes dans des mondes virtuels ? Au-delà de l’aspect cyberpolar, c’est un peu cette thématique qui est abordée dans Inner City.
 
On est pas encore à la réalité virtuelle 3D, mais la question de l’avatar et de la vie virtuelle est d’ores et déjà présente dans notre société via les réseaux sociaux et autres. Est-ce que ça fait écho pour toi à Inner City ? As-tu senti quelque chose à l’époque dont on voit les séquelles aujourd’hui ?
 
Oui, le danger que je pressentais dans cet engouement tout neuf pour Internet et les jeux en ligne, c’était que les gens se désintéressent du monde réel et des relations humaines réelles, et ne voient plus leur environnement et leurs relations avec autrui qu’à travers des filtres et des écrans, dans un monde imaginaire et largement fantasmé. Je pense qu’on en est plus ou moins là aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux, les sites de rencontres et les jeux en ligne massivement multijoueurs. On voit souvent des jeunes (et des moins jeunes) qui paraissent être ensemble dans la rue ou dans un café, mais en fait chacun est connecté à son portable et la communication est réduite au minimum. Mais finalement, je crois qu’une telle situation ne va pas durer. La prochaine génération, pour qui les réseaux, les écrans et les mondes virtuels seront aussi banals que la réalité quotidienne, sera beaucoup moins fascinée par ces "nouvelles technologies", parce qu’elles ne seront plus nouvelles, mais juste ordinaires.
 
En relisant Inner City, il a deux choses que tu as très bien vu, d’abord les centres villes qui sont de plus en plus réservés aux classes sociales aisées, rejettant les moins fortunés au loin, et la rapacité des médias. Ton héros est quelqu’un qui cherche à filmer le pire pour le revendre aux grands groupes d’infos...
 
Oui, une tendance qui s’est confirmée depuis, il suffit de voir l’évolution de l’habitat à Paris par exemple. Quand j’ai quitté Paris dans les années 80, j’avais plein d’amis qui habitaient encore dans Paris intra-muros. Maintenant, si tu ne gagnes pas au moins 10.000 euros par mois, c’est quasi-impossible, et tous les anciens quartiers populaires sont "réhabilités" pour devenir des niches bobos.
 
Quant à la "rapacité" des médias... Il suffit de voir comment le journalisme a évolué, pour devenir une chasse au scoop et au sensationnel, quitte à en oublier la déontologie de base du journaliste : vérifier ses sources. Le développement d’Internet a amplifié ça, où l’info et la rumeur s’entremêlent inextricablement et circulent à la vitesse des connexions. Désormais il ne s’agit plus de délivrer une information fiable et vérifiée, mais de faire du chiffre et de l’audience, et tout est bon pour ça. Dans Inner City, Hang est juste un précurseur du "journalisme" actuel : la chasse au sensationnalisme, quitte à travestir l’info.
 
 
Du coup cela fait d’Inner City un livre très en prise avec la réalité, presque prophétique par certains aspects. C’est comme ça que tu le vois avec le recul ?
 
Euh non, je ne prétends pas être prophétique ! Mais je pense qu’Inner City est au cybermonde ce qu’AquaTM est au réchauffement climatique : une analyse documentée des tendances. Je vois ce qui se passe, je prends un peu de recul (l’apanage de l’auteur de SF, hé hé...), je réfléchis, j’analyse, je me documente. Et j’intègre le fruit de cette réflexion dans une histoire que je tente de rendre palpitante... sans spécialement chercher à dénoncer d’ailleurs. J’essaie juste de dire : le monde est comme ça (ou du moins c’est comme ça que je le vois), prenez-le comme vous voulez.
 
Tu conçois ton job d’écrivain de science fiction comme ça ?
 
Plus ou moins, oui. A part quand je fais du space-opéra comme Les Chroniques des Nouveaux Mondes, finalement je ne fais que parler du monde actuel et de ce qu’il peut (ou risque) de devenir. Et même les Chroniques, d’ailleurs, sont du space-opéra social et culturel...
 
Du coup après Inner City, tu n’as plus fait de Cyberpunk. Tu avais tout dit ? Et comment expliques-tu qu’on en publie quasiment plus aujourd’hui ?
 
J’ai intégré le cyberpunk dans mes autres romans. Il y en a un peu dans Jihad et dans AquaTM... Le cyberpunk s’est intégré à la société, il s’est dissous dans la vie quotidienne, c’est peut-être pourquoi on n’en écrit plus aujourd’hui. Ce qui est décrit dans Inner City n’est qu’un grossissement - voire une caricature - de ce qui se passe aujourd’hui. Quand tu regardes une série TV comme "Person of Interest", par exemple, c’est du pur cyberpunk. Pourtant c’est présenté comme une série policière. Tout ce qu’on "prophétisé" les auteurs cyberpunk - réalité virtuelle, implants, surveillance de masse, connexions homme-machine, nanotechnologie, etc - est maintenant intégré dans la vie quotidienne. On peut en parler dans un polar ou un roman mainstream, mais ce n’est plus de la SF.
 
Passons à Green War. Qu’est-ce qui t’a donné l’idée de ce roman ?
 
Green War est une séquelle d’AquaTM. Quand AquaTM est sorti, Denis Guiot - qui dirigeait alors une collection "young adult" chez Intervista, la maison d’édition de Luc Besson - m’a demandé si ça m’intéresserait d’écrire un roman sur le changement climatique pour les jeunes. (Il m’avait d’ailleurs fait le même coup après Inner City, ce qui a donné la série des Guerriers du Réel chez Hachette, puis au Livre de Poche.) Public visé, les 15-20 ans. J’ai donc repris l’univers d’AquaTM et j’y ai placé une histoire d’éco-terroristes, les "Ecowarriors", des jeunes de 18-20 ans. Car il faut être jeune, naïf et idéaliste pour croire qu’on va changer le monde en faisant sauter des usines polluantes...
 
 
Ce qui est intéressant dans Green War, c’est cette notion de terrorisme écologiste, alors que l’écologie est au coeur d’AquaTM, comme une sorte de mise en garde de l’extrémisme, même dans des causes qui te tiennent à coeur non ?
 
On trouve de l’extrémisme partout : dans les religions bien sûr, qui sont par essence des fabriques d’extrémistes, dans la politique aussi évidemment, dans l’économie avec l’ultra-libéralisme, dans la bouffe avec les Végans, et pourquoi pas dans l’écologie ? Il ne fait aucun doute que plus les problèmes deviendront cruciaux, plus ils vont engendrer des extrémistes, prêts à détruire et à tuer pour imposer leurs convictions. Tout naïfs qu’ils soient, mes Ecowarriors ont une idée simple et bonne à la base : il faut faire payer les pollueurs. Ils n’emploient simplement pas les bonnes méthodes, et se font avoir par de vrais cyniques, comme tout idéaliste engagé à fond dans son idéal.
 
C’était un ouvrage destiné aux jeunes, est-ce que tu écris différemment en fonction du public visé ?
 
Oui, quand même. J’essaie de me mettre à leur niveau, de m’adapter à leur langage et à leur façon de penser. Je n’ai pas oublié que j’ai été jeune moi aussi, et même si le contexte était bien différent, la façon de réfléchir et de voir le monde reste la même : la tête pleine de grandes idées, de convictions bien ancrées, une vision du monde qu’on croit définitive, et prêt à se jeter sur le premier os venu, en croyant qu’on va changer le monde. Et, bien sûr, l’éternité devant soi...
 
Inner City 1996, Les Oiseaux de Lumière 2001, Green War 2009. En un mois, on a un aperçu (petit aperçu) de quinze ans de carrière Sourire. Est-ce qu’on peut dire que ces trois romans, en y ajoutant AquaTm, représentent bien les thématiques que tu aimes aborder ?
 
Euh... Oui, sans doute. Ce sont des thématiques que j’ai aimé aborder en tout cas. Je pense qu’après la suite de Semences prévue pour 2017, je vais lâcher le changement climatique et revenir au space-opéra, avec cette nouvelle histoire d’Oap Täo. Il est également prévu que j’écrive un polar (j’en ai déjà écrit deux, des Poulpe). Le fantastique est un domaine que j’aime bien aussi, il se peut que j’y revienne également... mais bon, je ne sais pas. Pour le moment, j’ai trois romans sur le feu - Oap Täo, la suite de Semences et ce polar, ça va bien m’occuper quelques temps. Beaucoup de thèmes m’intéressent en fait, à part le steampunk - je n’en vois guère l’intérêt, à part l’esthétique - et la fantasy - bien qu’une histoire à la Game of Thrones, ça vaut quand même son pesant d’oeufs de dragons !
 
Tu as anticipé ma dernière question sur tes projets Sourire. Une dernière pour la route, aurais-tu un livre que tu viens de lire à nous conseiller ?
 
Un livre de fantasy justement - enfin, d’urban fantasy plutôt : "Montréel", d’Eric Gauthier, paru chez Alire, l’éditeur québecois. C’est écrit en français canadien, déjà en soi c’est un vrai plaisir, on a envie de le lire avec l’accent ! Et l’histoire est palpitante : la ville de Montréel vit sous la protection des maléfices magiques grâce aux "suppresseurs" plantés sur les maisons et aux douze ancres qui la maintiennent en équilibre dans l’eidosphère. Malgré tout, un jour, tout un quartier disparaît... L’enquête est menée par Clovis Thériaud, un concierge, Oscar Martel, le président-magicien de la Commission d’Urbanisme, et Léopold Sanschagrin, un mage dissident. C’est truculent, plein d’humour et d’émotions, un vrai bonheur de lecture. Ca m’a un peu rappelé Neil Gaiman, en version canadienne. J’ai adoré !
 
 

Jérôme Vincent